Que valent les conseils en nutrition?

Lorsqu’on est mal nourri, que l’on développe des carences en vitamines ou autres, la médecine et l’industrie du conseil en nutrition sont généralement capables de dire ce qu’il faut manger pour que tout aille mieux. De ce fait on tire la conclusion que cette expertise vaut également lorsque l’on a « trop » de quelque chose: trop de graisse et/ou trop de cholestérol notamment. Elle nous dit alors ce qu’il faut réduire, ou changer, afin d’être en meilleure forme et, donc, vivre plus longtemps. Or cette expertise-là est globalement bidon.

Prenons les œufs. Jusque dans les années 60, les œufs c’était bien. Ensuite oula gare au cholestérol, pas bon les œufs. Puis fin des années 90, bah finalement le cholestérol contenu dans la nourriture n’a pas réellement d’effet sur notre taux de cholestérol. Et puis en début de cette année une nouvelle étude qui dit qu’en fait oui, manger des œufs augmente notre risque cardio-vasculaire (1). Avec les œufs il y a toujours du neuf, mais qui croire?

L’alimentation est un gros morceau: enjeu de politique publique d’une part, enjeu économique d’autre part. Les médias adorent publier des études qui font flipper car cela se vend bien, peu importe la représentativité réelle de la chose. Or un problème fondamental des études sur les effets de la nutrition est celui des confounders, ces facteurs non pris en compte par les études mais qui en influencent le résultat.

Exemple: la « malbouffe » est le plus souvent associée à un style de vie marqué par un exercice physique insuffisant et des conditions de vies loin de l’optimal. Donc établir un lien entre santé en nourriture est non représentatif vu que ce n’est pas nécessairement la nourriture en elle-même qui est la cause de l’état de santé observé, malgré que l’on observera bien une corrélation entre les deux.

Les avis multiples et contradictoires existent un peu partout dans ce domaine: régime pauvre en glucides (2) ou pas, pauvre en graisses saturées ou pas (3), pauvre en produits laitiers au pas (4), pauvre en gluten ou pas (5), etc…

Les études qui tentent d’établir des liens entre santé ou espérance de vie et nutrition prennent en compte ces cofacteurs, mais dans une certaine mesure seulement car il est d’une part impossible de tout prendre en compte (on ne peut pas mettre des gens dans un labo pendant des années avec un seul type de régime pour voir ce qu’il se passe) et de nombreuses données sont en fait déclaratives (on rempli des questionnaires) plutôt que directement observées. D’autre part le grand nombre de cofacteurs alimente le biais (la préférence pour tel ou tel résultat) car il devient simple de choisir, ou non, les cofacteurs qui rapprochent le plus du résultat initialement désiré.

Autre problème, le biais de publication ou la prime à la nouveauté: une étude montrant quelque chose de nouveau aura plus de chances d’être publiée qu’une autre ne faisant que valider un résultat connu. Ces problèmes sont endémiques à la recherche scientifique et notamment dans le secteur de la santé où le but est presque toujours économique: vendre des produits. Problématique déjà largement abordée sur ce blog (6) (7).

Comment évaluer ces études?

C’est ici que nous retrouvons John P. A. Ioannidis, spécialiste de l’évaluation statistique des études scientifiques et auteur, en 2005, d’un papier intitulé « Pourquoi la plupart des études publiées sont fausses » et base de mon propre billet en octobre 2017 (7). Interrogé par le magasine New Scientist sur la question des études sur la nutrition, il dit ceci:

Du million, à peu près, de papiers publiés sur le sujet de la nutrition seule une minuscule fraction, quelques centaines peut-être, sont suffisamment larges et randomisées (les échantillons sont représentatifs de l’ensemble). Les autres sont des études d’observation, des tests trop petits ou de mauvaise qualité, des opinions plus que des fait, ou des résumés d’autres études intégrants toutes leurs possibles déficiences. Même les conseils promulgués par les institutions étatiques sont basées sur ce genre de travail.

Et que montrent ces quelques centaines d’études solides? Quand elle tentent de vérifier les recommandations diététiques formulées par les études observationnelles, dans la plupart des cas on observa pas d’effet d’extension de l’espérance de vie (9). Ces grandes études soit ne trouvent pas d’effet, soit un effet bien plus faible que ce qui est prédit dans les études observationnelles – tellement petit qu’il en devient dénué de sens. En général les changements observés (suite à tel ou tel régime) ne se mesurent pas en termes de mortalité, de cancers ou d’accidents cardio-vasculaires mais de bio-marqueurs, généralement associés au sang, tel le cholestérol dont on suppose qu’il affecte la santé, mais sans évidence claire. Il n’y a quasiment rien qui démontre une extension de l’espérance de vie.

https://www.newscientist.com/article/mg24332380-000-why-everything-you-know-about-nutrition-is-wrong/

Pour Ioannidis, les déclarations en faveur des comprimés de vitamines, des oméga-3 ne résistent pas aux études sérieuses qui tentent d’en démontrer la réalité. Idem pour la grande question des graisses saturées que l’on trouve dans la viande rouge. Les recommandations en faveur de manger plus de légumes, de fruits ou de fibres ne sont pas validées car fondamentalement impossibles à tester de manière scientifique.

Pour Anthony Warner, un cuisiner anglais tueur des régimes à la mode (9), il y a plein de conflits d’intérêts dans le domaine des études sur la nutrition mais celui dont on ne parle jamais est celui des idéologies: Il y a beaucoup d’idéologie dans la diététique et les régimes.

Rester raisonnable.

La conclusion semble être de raison garder: les excès nutritionnels nuisent et se ressentent physiquement, tout comme les manques. Mais entre excès et manque existe une large bande dans laquelle nous devrions, sans doute, tous nous trouver et où le choix de manger plus ou moins de viande, de fibres, de fruits, avec ou sans glucides, avec sous sans acides gras saturés n’a pas d’influence mesurable au niveau physiologique.

Ce qui ne dit rien des autres facteurs moraux ou psychologiques, bien évidement, et l’on peut décider d’arrêter la viande ou manger des fruits pour plusieurs raisons, et s’en sentir mieux, sans que cela n’ait en réalité un impact sur notre santé globale et notre espérance de vie. Il faut juste éviter de vouloir confirmer nos propres ressentis sur la base d’études dites scientifiques car ces études permettent, en fait, de valider tout et son contraire selon les sources que l’on choisi ou rejette.

Liens et sources:

(1) https://www.dailymail.co.uk/health/article-6813787/You-yolking-Study-finds-egg-day-increases-risk-stroke-death-critics-spot-cracks.html

(2) https://www.nu3.fr/c/low-carb/aliments-pauvres-en-glucides/

(3) https://www.passeportsante.net/fr/Actualites/Dossiers/DossierComplexe.aspx?doc=mythe-graisses-saturees-les-acides-gras-satures-de-l-accusation-a-la-rehabilitation-

(4) https://www.cambridge.org/core/journals/british-journal-of-nutrition/article/dairy-consumption-and-cvd-a-systematic-review-and-metaanalysis/077820003592691D3E346A1C8EFE50DC

(5) https://www.franceculture.fr/societe/est-tous-allergiques-au-gluten

(6)

(7)

(8) https://link.springer.com/article/10.1007%2Fs10654-019-00487-5

(9) https://angry-chef.com/blog

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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