Brexit Poker 16 – Du Brexit au Borxit?

Tout comme l’élection de Trump représentait un sot dans l’inconnu, celle de Boris Johnson – élu par le parti Conservateur suite à la démission de Theresa May, pas par les citoyens britanniques – relève du même tonneau, la légitimité populaire en moins et la pression du Brexit en plus.

Le premier speech de Johnson en qualité de Premier Ministre:

Donc quoi qu’il arrive, selon BJ du moins, le RU sortira de l’Union Européenne le 31 octobre 2019. Soit avec un deal renégocié, soit sans deal. Et tant pis pour le Parlement car, je le cite « on ne peut pas nous en vouloir d’avoir pris de mauvaises décisions, on peut nous en vouloir de n’avoir pas pris de décisions ».

Boris au pays des merveilles.

La droite dure anglaise est aujourd’hui clairement au pouvoir (1). Le remaniement du cabinet du Premier Ministre fut un grand nettoyage éradiquant toute forme de pensée non alignée sur un Brexit-quoi-qu’il-arrive, sur une idéologie nationaliste comparable à celle du America First! de Donald Trump mais sans tout à fait les mêmes moyens.

Johnson ancre sa posture dans une obligation de résultat suite au référendum de 2016, comme si rien de ce qui s’est passé depuis lors n’avait d’importance. Comme si ses propres mensonges et la manipulation du camp pro-Brexit n’existaient pas (2). Comme si il pouvait balayer d’un revers de la main la tradition parlementaire britannique, dont il se réclame par ailleurs, afin d’imposer manu militari une situation aux conséquences pourtant majeures pour la population britannique.

Certes, le RU doit se dépatouiller du naufrage du Brexit (3), d’une manière ou d’une autre. Une majorité des Britannique semble penser que n’importe quel mode de sortie vaut mieux que de rester dans l’incertitude actuelle. Cela se comprend. Comme se comprend le refus du Parlement d’entériner, malgré plusieurs tentatives de la part de Theresa May, un accord impliquant une union douanière et le fameux backstop irlandais. D’où l’impasse.

BJ estime qu’il pourra faire plier l’Europe afin d’éliminer le problème de la frontière entre République d’Irlande (membre de l’UE) et l’Irlande du Nord (membre du RU) alors que les accords de paix ayant mit fin à la guerre civile d’Irlande du Nord spécifient l’interdiction de toute nouvelle frontière physique entre ces deux pays. On attend donc ses propositions car il est évident que l’UE ne peut pas accepter que cette frontière devienne de facto une vaste zone de contrebande au profit des Britanniques.

Boris Trump ou Donald Johnson?

En termes géopolitiques BJ croit dur comme fer en la magique des trade deals qu’un RU libéré de ses chaînes européennes va enfin pouvoir négocier. La réalité, évidemment, est que le RU va se faire bouffer tout cru par les Chinois, les Indiens et, pour commencer, par les Américains. Trump adore Johnson car il lui sert le RU sur un plateau: C’est Trump qui va désormais décider de la politique étrangère du RU (et ça a commencé avec le limogeage forcé de l’ambassadeur britannique à Washington en début de mois (4)).

Sur l’immigration BJ veut d’une part rassurer les immigrés actuels au RU qu’ils ne seront pas chassés, et d’autre part instaurer un système de contrôle de l’immigration par points visant à sélectionner « les meilleurs ». Comme partout on ne veut que « les meilleurs », c’est-à-dire ceux et celles ayant bénéficié d’une bonne éducation là-bas avant de venir s’enrichir ici, et surtout pas ceux et celles dont l’émigration est la conséquence de politiques de prédation désastreuses orchestrées par ces mêmes « meilleurs » aujourd’hui représentés par… Boris Johnson.

C’est avec tout cela que BJ en appelle à ce que le RU devienne « the greatest country on Earth« . Boris Trump ou Donald Johnson, le parallèle entre le nationalisme et le hype des deux blondinets est flagrant. Les USA et leur nouveau vassal (enfin, nouveau, en fait non mais ici on ne fait même plus semblant) illustrent la fin du multilatéralisme, des alliances formées au nom d’une vision partagée du monde, au profit de contrats ad hoc et de relations de domination qui ne tiennent que dans la mesure où elles représentent les intérêts de ceux et celles qui détiennent le pouvoir.

Les risques d’un désaccord.

Tout cela peut dégénérer. La provocation américaine dans le Golfe visant à obliger l’Iran à réagir (5) a déteint sur les Britanniques, dont les Royal Marines arraisonnaient, ce 4 juillet, un cargo panaméen transportant du pétrole iranien, soit-disant car il partait pour la Syrie (6). Suite à cela, conforme à leur politique « œil pour œil, dent pour dent » les Iraniens ont arraisonné un pétrolier britannique (7). Cris d’orfraie de partout bien sûr, mais surtout un pas de plus dans l’escalade voulue non tant par Trump que par ses faucons Mike Pompeo et John Bolton (8), des psychopathes profondément débiles et dangereux qui ne jouissent que sur fond de bombes et de hurlements de terreur. Le RU de BJ n’aura sans doute d’autre volonté que de suivre, une nouvelle fois (après l’Afghanistan, l’Irak, la Libye) les USA dans leur marche mortifère.

Mais plus près de nous, en cas de Brexit sans accord, donc en cas probable du refus du RU de payer sa dette à l’UE (soit 39 milliards de livres tout de même) (9), que pourrait-il se passer dans le détroit du Pas-de-Calais? La France, malgré les avantages sonnants et trébuchants (et politiques en flattant la fange xénophobe française) qu’elle retire des accords du Touquet (10) qui la rendent responsable de la frontière britannique, maintiendrait-elle cet accord en cas d’un tel différent?

Ouvrir la frontière française serait certainement un argument de poids face à l’absolutisme britannique, l’image des Coast Guards coulant à vue des centaines de rafiots chargés de migrants pouvant avoir, au-delà des applaudissements de la droite britannique, quelques répercussions compliquées pour le Boris. Un profond désaccord ente le RU et l’UE pourrait aussi mener à une forme de blocus marchand, une partie conséquente de la consommation britannique transitant par la Manche (11).

Un événement majeur pourrait rebattre les cartes: une élection générale avant le 31 octobre, date limite du Brexit, plutôt qu’en mai 2022 comme prévu. La faiblesse actuelle du leader travailliste Jeremy Corbyn, associée à une vague de support nationaliste pré-Brexit, pourrait pousser BJ à prendre ce risque afin de consolider sa légitimité. S’il gagne il faudra faire avec, mais s’il perd on pourrait assister à un Borxit plutôt qu’à un Brexit.

Liens et sources:

(1) https://www.theguardian.com/politics/2019/jul/24/boris-johnson-takes-his-revenge-and-sacks-over-half-the-cabinet

(2)

(3)

(4) https://www.lemonde.fr/international/article/2019/07/11/l-ambassadeur-britannique-a-washington-sacrifie-sur-l-autel-du-brexit_5487958_3210.html

(5)

(6) https://www.lepoint.fr/monde/le-mystere-du-petrolier-iranien-arrete-a-gibraltar-22-07-2019-2326010_24.php

(7) https://www.lepoint.fr/monde/l-iran-revendique-avoir-confisque-un-tanker-britannique-19-07-2019-2325649_24.php

(8) https://www.theguardian.com/world/2019/jul/20/britain-lured-into-deadly-trap-on-iran-by-trump-hawk-john-bolton

(9) https://www.theguardian.com/politics/live/2019/jul/25/boris-johnson-new-cabinet-prime-minister-chairs-first-cabinet-as-critics-say-party-now-fully-taken-over-by-hard-right-live-news?page=with:block-5d3983088f08d0b6ca537761#block-5d3983088f08d0b6ca537761

(10) https://www.europe1.fr/emissions/Le-vrai-faux-de-l-info2/accords-du-touquet-les-anglais-ne-paient-ils-quune-petite-partie-de-la-facture-3548984

(11) https://zerhubarbeblog.net/2019/01/04/brexit-poker-6-seabourne-freight/

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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