Du panpsychisme à l’animisme?

Ce blog s’intéresse depuis longtemps à la question de la nature de la conscience. Sous-produit de la complexité ou caractéristique inhérente à la matière, illusion ou processus physique en principe descriptible, cette incertitude (pour ne pas dire ignorance) fut baptisée « le dur problème de la conscience » (1) par le philosophe des sciences David Chalmers: comment un tas de neurones peut-il générer le sentiment de conscience de soi?

Le long et stérile combat entre le dualisme, qui entretient l’idée que la conscience est quelque chose d’externe au cerveau, d’externe à la matière mais qui l’influence, et le matérialisme qui voit la conscience comme une propriété émergente de la complexité matérielle du vivant, laisse ici et là place au panpsychisme qui attribue à chaque élément de matière, y compris à l’étage quantique, un « quota » de conscience.

De ceci découle que le niveau de conscience croît avec le degré de complexité et la masse d’une entité donnée. C’est l’idée sous-jacente aux travaux de Donald Hoffman présentés ailleurs sur ce blog (2).

Matérialisme et dualisme.

Revenons d’abord brièvement sur le matérialisme. L’argument principal pour une conscience émergente est que ce phénomène (d’émergence) s’observe partout: l’humidité n’est pas une propriété en soi des atomes d’oxygène et d’hydrogène, c’est une propriété émergente. La forme conique du tas de sable ne dépend pas d’une quelconque propriété « conisante » des grains de sable ni des atomes de silice, mais est une propriété émergente au fait d’empiler du sable dans un environnement gravitationnel. De ce fait, et partant du principe que les choses simples tel un cailloux ne présentent aucun indice d’une quelconque conscience mais que les êtres vivants évolués présentent indiscutablement de tels indices, il est rationnel d’en déduire que la conscience n’est qu’une propriété émergente de la complexité.

Imparable si ce n’est d’abord que le mécanisme par lequel un tel phénomène (de conscience) pourrait émerger de la complexité biologique (et pourquoi seulement biologique d’ailleurs) reste impénétrable, d’autre part parce que ce mode de pensée est ancré dans une vue du monde monothéiste (où l’Homme, seul être créé à l’image de Dieu, se trouve de ce fait au sommet de la pyramide des consciences et que toute autre entité lui est inférieure voire totalement inconsciente, y compris l’Univers lui-même). Deux tares majeures.

Le dualisme, qui suppose une action sur nos cerveaux matériels par une conscience extérieure, souffre de la tare également majeure de l’inexistence de la moindre trace neurologique d’une telle action à distance. Sans parler de la nature hautement mystérieuse de ladite conscience externe qui, finalement, crée plus de problèmes qu’elle n’en résout.

Du panpsychisme à l’animisme.

Bienvenue donc au panpsychisme et au saupoudrage de la conscience sur tous les éléments de matière. Mais cette apparente bonne idée n’est pas sans problèmes car si, en principe, elle permet de proposer que notre conscience « évoluée » est rendue possible par l’addition de milliards de micro-consciences, elle doit alors accepter que toute entité composée d’autant de milliards de micro-consciences possède un niveau de conscience propre qui leur est supérieure. La Terre, le Soleil, la galaxie, l’Univers devraient alors être pensés en tant qu’êtres conscients.

En outre le panpsychisme découle de la même pensée monothéiste que le matérialisme: tout entité consciente est par essence « moins consciente » que l’Homme. On reste dans cette notion hiérarchique. Le panpsychisme s’inscrirait plus naturellement dans une vision paganiste du monde peuplé par de multiples dieux: celui des forêts, celui des rivières, celui des animaux etc..Un monde d’où disparaît la pyramide hiérarchique Dieu – Homme – Vivant – Non-vivant qui façonne à l’extrême le mode de pensée des civilisations issues d’une culture monothéiste.

Ce paganisme implique l’animisme, l’idée que toute chose, organique ou non, est dotée sinon d’une âme ou d’une conscience, du moins d’une capacité « à faire », ce que les anglo-saxons nomment agency et que l’on pourrait traduire par une capacité d’influence sur les événements et les situations.

Un panpsychisme poussé au bout de sa logique, l’animisme, qui deviendrait la forme de pensée dominante d’une société post-industrielle non plus axée sur l’exploitation gratuite de la « nature » mais sur un échange entre tous ses composants « conscients »? Un beau rêve certes, aux antipodes des mentalités prédatrices qui dominent le monde actuel, mais un rêve dont la graine pourrait en ce moment même se développer au sein d’une science fondamentale, d’une pensée philosophique ayant peut-être fait le tour de son enclos matérialiste.

Ce n’est pas précisément nouveau mais la menace de « fin du monde » que font peser sur l’Humanité de nombreux collapsologues, scientifiques du GIEC et autres Greta Thunbergs, oblige « la société » à revoir son rapport avec « la nature » (3) du fait des graves effets de retour de bâton sur le climat, les océans, la biodiversité etc.. Malheureusement « la société » reste, dans sa large majorité, totalement désintéressée par tout ce que ne la touche pas directement, son énergie étant dévolue soit à sa survie immédiate soit à son enrichissement matériel. Le vrai problème pourrait être que la Terre, Gaïa, n’a tout simplement plus personne à qui parler.

Liens et sources:

(1)

(2)

(3) Je mets des «  » suite à la rencontre, en juin 2019 à la Manufacture d’idées, avec l’anthropologue Philippe Descolas et la remise en cause du dualisme nature/culture.

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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