Laïcité et communautarisme politico-religieux: le grand merdier français.

Invité ce matin sur France Culture, l’ex-Ministre de l’éducation et actuel philosophe Vincent Peillon défend la fameuse affiche de la FCPE montrant une femme voilée dans un contexte d’accompagnement scolaire. Il ne voit pas de problème avec le port de signes religieux dans ce contexte pour autant que le porteur / la porteuse dudit signe ne se montre pas agressive ou n’empêche pas autrui de penser ce qu’il ou elle veut (1).

A l’opposé du spectre de la laïcité à la française, la semaine dernière le polémiste Eric Zemmour délivrait un discours public lors de la convention de la droite, discours perçu comme très franchement islamophobe:

Lors de ce rendez-vous organisé par et pour l’ancienne députée d’extrême droite Marion Maréchal, Eric Zemmour a prononcé un discours très violent contre les immigrés « colonisateurs » et « l’islamisation de la rue », affirmant notamment que « tous nos problèmes aggravés par l’immigration sont aggravés par l’islam ».

http://www.leparisien.fr/culture-loisirs/tv/diffusion-en-direct-d-un-discours-d-eric-zemmour-lci-reconnait-un-format-inapproprie-30-09-2019-8162880.php

A mettre évidemment en parallèle avec le discours d’un certain Jacques Chirac, que l’on enterrait au même moment, qui parlait « du bruit et des odeurs » des familles d’immigrés ne travaillant pas mais faisant vingt enfants et touchant 50 000 francs sur le dos de la société. Ce face au couple de travailleurs français qui galéraient pour toucher 15 000 francs sur la même période (2). Pas évident pour les « amis » de Chirac d’encenser l’homme tout en faisant mine de diaboliser Zemmour qui ne fait finalement que du Chirac du XXIème siècle où « l’immigré » est devenu « l’islamiste ».

Mais justement, ce glissement d’une partie de la population d’une catégorie sociale (l’immigré) vers une catégorie religieuse (le musulman) fonde le problème auquel fait face la laïcité aujourd’hui. Problème qui n’existe pas que face à l’Islam: cette affaire de 2016 lorsqu’un étudiant agressait au couteau un enseignant portant la kippa (3) menait des représentants de la communauté juive à préconiser de ne pas porter de kippa en public, alors que des parlementaires décidaient, eux, de la porter ostensiblement dans le cadre de leurs fonctions.

Cette affaire de la kippa mettait en scène ce même Eric Zemmour qui s’étonnait, faisant référence à l’étoile jaune qui marquait les juifs sous le nazisme, que des juifs d’aujourd’hui recherchent la manifestation publique de leur appartenance communautaire. Ce en quoi il était rejoint par Rony Brauman, juif bien connu et respecté en tant qu’ancien président de MSF et anti-communautariste avéré: Brauman associait le port public de la kippa à un signe d’allégeance à l’Etat d’Israël et sa politique « nocive, dangereuse, raciste et d’occupation ». Rony Brauman c’est l’anti-BHL par excellence, merci à lui.

La complexité de la question posée par la posture de Zemmour est également illustrée par l’auteur Kamel Daoud, journaliste et écrivain algérien « revenu » de son passage par l’islamisme. C’est lui qui parlait de l’homme musulman et son « rapport malade à la femme » dans le cadre des agressions sexuelles lors du Nouvel An 2016 à Cologne. Suite au discours de Zemmour Mr Daoud a publié un court article tout à fait pertinent sur l’ambiguïté du discours lui-même, comme des demandes de censure à son égard. Je cite ce passage:

Quand on voit le diable Zemmour partout, c’est que, en face, s’affirme une orthodoxie qui me dérange, une sorte de norme proportionnelle liée par la même mécanique. Un confort même. Pour cela, Zemmour, il ne faut pas l’interdire de médias, je suis désolé de le soutenir. Son discours est le mal audible et nécessaire pour qu’on puisse lui répondre, le démanteler. Le refoulé tient sa puissance de sa clandestinité, c’est une vieille loi freudienne tombée dans le domaine public. Mieux encore, il y a quelque chose qui obscurément s’affirme : Zemmour, on a peur de l’écouter, car peut-être, inconsciemment, sournoisement, on a peur de le croire ou que d’autres le croient. C’est un « réel » qui fait peur. Il est devenu la voix du primaire en soi, celle de l’instinct aveugle, méchant et injuste, la part d’ombre. Dès lors, pour ne pas avoir à construire un discours de raison et de rassemblement ou de solidarité et de vie, on préfère faire taire le discours contraire. Son silence imposé nous dédouane tous et nous dispense de l’effort de le contrer ou d’en contrer les figures dans nos pays respectifs.

https://www.facebook.com/notes/jacques-antoine-louis-rossi/le-zemmourisme-existe-chez-moi/10155880577583481/?hc_location=ufi

Tout ceci illustre le fait que la religion est au cœur des enjeux politiques modernes ayant leur racine dans le rapport conflictuel entre Occident et Orient (dont le conflit israëlo-palestinien en est l’aspect le plus symbolique) et qu’évacuer cette prédation religieuse sous le tapis d’une laïcité à géométrie variable mène droit dans le mur (4).

Reprenons notre affaire de l’affiche de la FCPE. On y voit une jeune et jolie femme portant un voile coloré. Très mignon et a priori tout à fait sans danger effectivement. Mais pourquoi ne pas avoir mis la photo de Zoulikha Aziri, mère de Mohammed Merah? Une mère de famille musulmane dotée d’un amour inconditionnel pour ses enfants, une figure connue tout à fait représentative, en l’occurrence, de la femme voilée que l’on croise le plus souvent en rue.

Poussons la logique, pourquoi ne pas avoir mis, plutôt qu’une avenante jeune musulmane, un gentil musulman à la barbe fournie portant le traditionnel kamis et chapeau islamique? Quelles auraient été les réactions devant une telle affiche FCPE?

Ceci illustre le caractère ambigu de ce débat qui évolue entre irénisme des uns et outil de promotion des autres, ce via le politiquement correct ou la provocation, selon les publics visés. Vincent Peillon dit que le port de symboles religieux, dans le cas posé par la FCPE, ne pose pas problème tant qu’il n’y a pas d’agressivité mais est-ce que le fait de refuser de serrer la main par conviction religieuse, dans une culture européenne où refuser de serrer une main est clairement un signe de rejet, n’est pas de fait une forme d’agressivité?

N’y a-t’il pas d’agressivité dans la posture idéologique qui sous-tend le port du voile, à savoir que c’est le signe d’une femme « honnête », qui donc impose d’office à l’entourage non musulman le fait que toutes les femmes non voilées sont des putes, et donc que les enfants issus de femmes non voilées sont, par définition religieuse, des fils et filles de putes?

N’y aurait-il pas agressivité dans le fait de faire accompagner un car scolaire par un barbu salafiste considérant les institutrices comme à son service et opposant, même gentiment, le coran et la Terre plate à toute proposition scientifique lors de la visite au planétarium local?

Le problème de l’affiche FCPE est que si l’on ouvre la porte à cette jeune, jolie et a priori inoffensive musulmane, on l’ouvre aussi aux Zoulikha Aziri, aux barbus en kamis et autres Tariq Ramadans. Et là on arrête de rigoler.

C’est bien sûr pareil pour toutes les religions qui tentent de faire de l’entrisme dans la sphère publique. Les porteurs de kippa, de turbans ou de croix ostentatoires posent exactement le même problème: l’entrisme communautaire sous couvert d’un détournement de la laïcité, censée garantir la liberté religieuse de toutes et tous, qui devient alors un véhicule de domination au profit d’un groupe utilisant la religion comme arme politique. Et c’est aujourd’hui très clairement le cas de l’islam.

Que faire, that is the question. Interdire, la réponse automatique des esprits faibles comme des esprits flic, n’est évidemment pas une bonne solution car, comme le dit Kamel Daoud ci-dessus, « le refoulé tient sa puissance de sa clandestinité ». On ne peut ni interdire l’islam ni interdire Zemmour. Mais on peut a minima respecter l’esprit comme la lettre du principe de laïcité qui confine l’expression religieuse à la sphère privée, tout en reconnaissant la réalité du culturel issu du cultuel.

Tout le monde doit pouvoir se promener dans la rue en arborant l’accoutrement et le signalement religieux qu’il ou elle désire, tant que cela reste dans le cadre requis par le vivre-ensemble, mais cette liberté doit s’arrêter là où commence la responsabilité, donc l’autorité, envers autrui et notamment envers les enfants.

Il est regrettable qu’à l’heure actuelle seule la droite, et surtout l’extrême-droite, dénonce l’entrisme religieux et, surtout, s’en serve pour alimenter la fièvre nationaliste sous la menace d’un « grand remplacement ». Mais simplement traiter cette droite de facho, en demander la censure puis s’en laver les mains ne changera rien à la réalité du problème: le modèle laïc supposé garantir la paix et l’équité religieuse est en péril.

Face à cela, ne rien faire mènera un jour à la guerre civile – sauf à penser que Houellebecq a vu juste avec Soumission, ce que je ne pense pas – et il faut donc choisir entre rétablir la laïcité – donc contrer fermement tout entrisme et arrêter le clientélisme politique, le financement étranger et le laisser-faire islamiste au nom de la « paix sociale » – ou renoncer au principe de laïcité et instituer une religion d’Etat qui s’impose aux autres en tant que religion dominante (5). Tout comme le christianisme américain, l’orthodoxie russe, l’hindouisme indien, l’islam arabe ou le judaïsme israélien.

Liens et sources.

(1) https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/profession-philosophe-4374-vincent-peillon-philosophe-politique

(2) http://www.leparisien.fr/politique/chirac-et-le-bruit-et-l-odeur-les-dessous-d-une-phrase-qui-fait-tache-27-09-2019-8161077.php

(3) https://vsd.fr/actualite/18851-kippa-les-declarations-chocs-de-zemmour-et-brauman-11411?fbclid=IwAR1_ov8nGhut9kaFR4jA6TjF3BArV1HQznP8_TQZAar-l_ni3BOvKsOarUM

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A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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