De quoi une Kurde trahie est-elle le nom?

En juillet 2018 Donald Trump avait déjà tenté de retirer ses dernières troupes de la zone frontière entre la Turquie et la Syrie (1), là où un millier de GIs aident les Kurdes à combattre ce qu’il reste de l’Etat Islamique et à garder quelques 12 000 prisonniers djihadistes en attente de jugement. Cette fois-ci la décision semble définitive, ce malgré les avertissements d’un massacre potentiel de Kurdes aux mains des Turcs et leurs alliés djihadistes, et une possible résurgence de l’Etat Islamique.

Donald Trump avait promis, lors de sa campagne électorale, le retrait des troupes US du bourbier syrien et, aujourd’hui, face à une possible procédure d’impeachment liée à sa tentative de chantage auprès du nouveau président ukrainien pour obtenir des informations sur Joe Biden (2), il semble vouloir assurer au moins sur ce point-là.

Erdogan considère les Kurdes qui forment l’armée de libération syrienne comme ses ennemis car proches de cette autre faction kurde, le PKK, qui revendique une autonomie kurde au sein même de la Turquie. Ça c’est évidemment la façade, les Kurdes syriens ayant d’autres chats à fouetter, à commencer par la destruction définitive de l’Etat Islamique dans cette région.

Une trahison annoncée de longue date.

En 2016, déjà, Erdogan – avec l’aval américain sous la forme de – tient donc – Joe Biden, alors Vice-Président sous l’administration Obama (3) – lançait l’opération « Bouclier de l’Euphrate » pour « sécuriser » une bande de terre syrienne à l’Ouest de l’Euphrate et y interdire toute présence kurde, ce qui lui permit de récupérer de nombreux djihadistes réintégrés dans les forces turques. La trahison américaine des Kurdes ne commence donc pas avec Trump, elle lui est bien antérieure et le fruit de l’équilibre amoral entre les intérêts concurrents du moment.

Cette fois-ci Trump, qui n’a fait qu’hériter d’une situation catastrophique enclenchée par ses prédécesseurs et dont le moto guerrier, selon ses tweets actuels, est non plus de conduire des guerres interminables et ingagnables (Afghanistan, Irak…) mais de ne se battre que s’il est sûr de gagner, ne veut plus risquer de morts américaines sur ce terrain – ce d’autant que son allié irakien file un très mauvais coton et que partout où il se tourne, hors Israël loin au Sud, il ne voit que des ennemis. Si les Européens veulent voler au secours des Kurdes, libre à eux.

La Russie, évidement, ne peut voir que d’un bon œil ce retrait US au profit des Turcs avec lesquels elle s’est bien rabibochée suite à l’affaire de l’avion de chasse abattu en 2015 (4). Aujourd’hui la Russie livre à la Turquie des missiles anti-aériens S-400, les meilleurs du monde, lui garantissant ainsi une certaine impunité face aux USA et à Israël (5).

Le retrait US ouvre la porte à une offensive turque contre les Kurdes, c’est clair, et le rapport de force est tout aussi clairement en faveur des premiers qui bénéficient, en outre, des ex-djihadistes réintégrés sous drapeau turc et d’un potentiel de 12 000 nouvelles recrues issues de l’Etat Islamique croupissant actuellement dans les camps de prisonniers kurdes. Et selon AP News en effet:

The White House statement Sunday said Turkey will take custody of foreign fighters captured in the U.S.-led campaign against the Islamic State group who have been held by the Kurdish forces supported by the U.S.

La Maison Blanche annonçait ce dimanche que la Turquie prendrait en charge les combattants étrangers capturés par la coalition menée par les USA contre l’Etat Islamique, retenus par les forces kurdes avec l’aide des USA.

https://apnews.com/1517087f2d3b4f6685fc9802bce370e6

La boucle djihadiste est bouclée.

Commençant avec Al-Qaïda créée par les USA et l’Arabie Saoudite pour combattre les Soviétiques en Afghanistan, servant plus tard de prétexte pour les attaques US contre l’Afghanistan en 2001 puis contre l’Irak en 2003, pour se scinder ensuite entre l’Al-Qaïda « historique » et l’Etat Islamique et ses dérivés qui en arrivent à se battre entre eux pour le contrôle d’une Syrie déstabilisée par un début de révolte populaire et d’ingérence occidentale – dans la foulée de la destruction de la Libye et l’assassinat de Kadhafi au profit, d’abord, de Nicolas Sarkozy (6) puis du trafic des migrants -, pour finir quasi-anéantie sous les bombes des Russes et de la coalition US/RU/France, pour se rendre face aux combattant.e.s Kurdes, pour aujourd’hui se relever de ses cendres grâce à la Turquie islamiste d’Erdogan qui s’en servira pour menacer l’Arabie Saoudite dans la bataille pour la suprématie sunnite.

La boucle est bouclée, en quelque sorte. Le génie mortifère mord ses géniteurs et essaime de par le monde, poussé par l’hypocrisie et la prédation des donneurs de leçons d’une part, la puissance financière et idéologique de l’islam politique d’autre part.

Qui profite?

Qui sort gagnant de tout ceci? Les Russes, d’abord. Ils ont conforté leur présence au Moyen-Orient et contrôlent le ciel syrien, ils ont évincé le concurrent américain et les occidentaux en général, ils ont mis Israël sous contrôle du fait du déploiement de S-400. Ils ont récupéré la Turquie (par ailleurs membre de l’Otan, intéressante situation) et arrivent à maintenir des relations de travail avec l’Iran, donc avec le monde chiite en général.

Bachar-el-Assad ensuite. Même s’il a perdu le contrôle du Sud et du Golan unilatéralement (et illégalement) annexé par Israël, le contrôle de l’Est régit par les milices chiites et quelques postes américains, le contrôle du Nord sous domination turque, même s’il est sous la constante pression des émissaires iraniens et ne peut échapper à l’œil de Moscou, le Bachar-homme-à-abattre des Occidentaux se porte bien et a récupéré le contrôle d’une partie très significative de la Syrie.

les Iraniens bien sûr, tenant fermement la Syrie d’une main et de l’autre le Hezbollah libanais, ce qui leur laisse des marges de manœuvre dans le conflit avec les USA sur la question nucléaire.

Les Chinois enfin, proches des Iraniens et des Russes, toujours disposés à aider les adversaires des Occidentaux grâce à leurs poches profondes. Et sans crainte de représailles islamistes car si toute la publicité faite autour du calvaire des Ouïghours (minorité musulmane chinoise) sert à quelque chose, c’est bien de prévenir que toute tentative d’établissement d’une tête de pont islamiste en Chine sera réprimée et anéantie sans pitié.

Reste que, demain, les Kurdes dont plus de 10 000 combattants ont donné leurs vies dans la bataille contre l’Etat Islamiste / Daech, qui comptent depuis le début sur le parapluie américain pour se protéger des Turcs, vont se retrouver seuls face aux hordes islamistes turques et assimilées. Les Kurdes n’ont aucune puissance aérienne et peu de matériel lourd. Ca risque de tourner au carnage. Enverra t-on BHL pour les défendre en mode kamikaze? Si seulement. En attendant, de quoi une Kurde trahie est-elle le nom?

Edité le 10 octobre 2019:

Erdogan lance #OperationPeaceSpring contre les Kurdes qui combattent l’Etat Islamique. Trump le laisse faire en justifiant qu’il n’a pas à aider les Kurdes vu que ces derniers n’ont pas aidés les Américains en Normandie en 1944. Les généraux américains n’en peuvent plus de honte. Le Congrès menace la Turquie de sanctions, qui menace l’Europe d’une invasion de migrants. Le Conseil de Sécurité de l’ONU se réunit pour jouer à Candy Crush.. Les Russes se marrent. Bizarrement BHL ne propose pas de se faire parachuter pour sauver les Kurdes, il doit avoir piscine. Ne restent que le silence et la sidération devant tant de bêtise, tant de lâcheté, tant d’hypocrisie.

Liens et sources:

(1)

(2) https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/impeachment-la-pression-saccroit-sur-donald-trump-1137722

(3)

(4)

(5)

(6)

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

15 réponses

  1. sentinellepaix885

    L’alliance des Kurdes avec le régime de Damas & Moscou est une excellente nouvelle car elle peut mettre en échec l’irresponsable agression du régime autoritaire d’Erdogan.Malheureusement les chancelleries occidentales (Washington,Paris,Berlin,Union Européenne notamment)restent prisonnières de schémas de pensée obsolètes faits de veulerie,de couardise,de calculs à la petite semaine et de manque de discernement,de clairvoyance.Malheureusement et au grand désespoir des démocrates & républicains des grands pays occidentaux les Kurdes sont,de facto,abandonnés à leur sort.Face à la pire menace que le monde ait connu depuis la 2ème guerre mondiale toutes les bonnes volontés doivent s’unir pour faire reculer le péril de l’obscurantisme.Il ne faut pas faire de lénifiants discours mais agir c’est pourquoi les Kurdes font l’admiration de tous les républicains et démocrates sincères de notre monde.Agir vite et efficacement c’est soutenir par tous les moyens les Kurdes de Syrie c’est-à-dire la sentinelle éclairée de la paix.

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