La guerre des gauches.

Dans un récent article intitulé « , comment s’y retrouver? » (1) je tentais de trouver une grille de lecture rationnelle et respectant le peu qu’il nous reste de liberté d’expression, chose fort mal vue ces temps-ci aussi bien de l’Etat que des diverses factions idéologiques qui tentent de pervertir, à leur profit, ce droit sacré autant qu’indispensable à tout système démocratique.

Quelques jours après la fameuse « marche contre l’islamophobie » et au soir du 1er anniversaire de l’Acte I des , au moment où de nombreux peuples, du Moyen-Orient à l’Amérique Latine, se révoltent contre la corruption et la prédation néo-libérale, apparaît au grand jour un conflit certes ancien mais exacerbé par ce contexte: la guerre des gauches.

Déjà donnée perdante aux prochaines élections présidentielles par un régime qui s’organise pour rejouer le match Macron-Le Pen, « la gauche » est coincée entre les mouvements sociaux (gilets jaunes, santé publique, écologie, retraites…) qui ne se réclament plus d’elle pour agir, entre le rouleau compresseur d’une droite néo-libérale « de combat » s’étant achetée tous les leviers du pouvoir, et théoriquement contre une extrême-droite disposée à recueillir les déçus de tous bords.

Impuissante, dépassée par les événements, « la gauche » se raccroche à ce qu’elle peut pour encore exister dans l’espace médiatique et c’est là que, plutôt que rechercher une stratégie de rassemblement sur des positions claires et concrètes, l’on assiste à un éparpillement entre moralisateurs / moralisatrices, victimaires communautaristes et opportunistes en tous genres s’insultant de part et d’autre, les racistes et fascistes des uns étant les censeurs et collabos islamophiles des autres.

Triste spectacle, triste fin d’une « gauche » sabordée par la course aux bons sentiments, le prêche moraliste n’ayant plus grand chose à voir avec les situations réelles dans lesquelles baigne cette partie de la population qui, pourtant, a tout à perdre aussi bien avec Macron qu’avec Le Pen. Et ce sont évidemment eux, macronistes et lepenistes, qui rigolent face à cette guerre des gauches symbolisée par les positionnements opposés sur la question de l’islamophobie. Opposition entraînant de facto la délégitimation de l’autre, comme on peut le voir dans le sillage médiatique relatif à la fameuse marche du 10 novembre:

Cas emblématique de la marche contre l’islamophobie.

Dans son article « La politique sauvée par la société » du 11 novembre affirme d’entrée de jeu que:

Le succès, dimanche, de la marche contre l’islamophobie initiée par les principaux concernés et soutenue par l’essentiel des gauches confirme que, face au désastre en cours, le sursaut politique viendra de la société. Comme le soulèvement des « gilets jaunes » et le mouvement #MeToo, il affirme la vitalité de l’auto-organisation face à la crise des partis.

https://www.mediapart.fr/journal/france/111119/la-politique-sauvee-par-la-societe

L’axe du « bien » étant ainsi défini en associant la défense du communautarisme musulman avec les gilets jaunes et #MeToo, l’ennemi est ensuite identifié ainsi:

Réussie malgré les diffamations des médias qui mènent campagne islamophobe, les suspicions des politiciens qui se font complices du pire, en somme les désertions des oublieux de la solidarité la plus élémentaire avec les victimes du racisme, cette marche pour dire « Stop à l’islamophobie » fut organisée par les premiers concernés : des musulman.e.s.

Ne pas être d’accord avec Plenel & Cie confinerait donc au racisme en vertu de cette torsion ad hoc de la langue française redéfinissant le racisme comme le rejet du communautarisme islamique, alors même que l’islam existe pourtant au sein de nombreuses « races » différentes, dont la sienne. On pense immédiatement à cet autre grand linguiste qu’est Manuel Valls, amalgamant lui anti-sémitisme et anti-sionisme, mais on pourrait attendre de Plenel un minimum de maîtrise de la langue française…

Edwy Plenel n’est pas seul: Cécile Duflot, Jean-Luc Mélenchon et Eric Coquerel (parmi d’autres) se sont fendus de propos similaires, et la marche fut suivie par un nombre conséquent de partis et d’associations: de la CGT au PCF, de La insoumise à Lutte ouvrière, d’EELV à Génération.s, du NPA à la LDH, d’Ensemble à l’UNEF, de Solidaires aux organisations libertaires…

Face à cette gauche cherchant son salut dans un moralisme perméable aux islamistes la faisant scander « Allahu Akbar » en plein Paris à quelques jours de l’anniversaire des attentats du Bataclan, une autre gauche se rebiffe et s’inquiète. Quelques jours avant la manifestation, l’Agence Reuters publiait ceci sur son blog Médiapart, intitulé « Malaise autour d’une manifestation anti-islamophobie »:

Certains termes de la tribune font aussi débat, comme la mention de « lois liberticides » vis-à-vis des musulmans. « Je ne valide pas l’ensemble du texte », a dit sur franceinfo l’eurodéputé Yannick Jadot, pourtant signataire de la tribune.

https://www.mediapart.fr/journal/france/081119/malaise-autour-dune-manifestation-anti-islamophobie

Concernant François Ruffin, député de la France Insoumise que l’on peut difficilement considérer « raciste » ou anti-gilets jaunes:

D’autres ont fait aussi marche arrière, tel le député Insoumis François Ruffin, qui a reconnu sur France Inter ne pas avoir pesé les termes du texte avant de signer.

Marianne, de son côté, publiait pour l’occasion un article intitulé « Où est passée la gauche républicaine? » où l’on lit que:

Si une large partie de la gauche a depuis longtemps laissé choir le drapeau de la laïcité, la « grande marche populaire » du 10 novembre pourrait constituer une étape décisive de cet abandon.

L’article de Marianne s’étonne qu’il faille désormais considérer « liberticides » les lois sur le voile intégral ou le port du voile à l’école, ou le lien avec les « salariés licenciés » (pour cause de port du voile) indiquant que cette gauche-là s’opposait aux licenciements pour radicalisation religieuse. Il note également le 180° de Mélenchon qui, en 2015, refusait encore de qualifier l’islamophobie de racisme. Il note enfin que le (Collectif contre l’islamophobie en France) est à l’origine de cette initiative, un collectif pourtant pétri d’islamisme radical et dont le motto pourrait être cette remarque, faussement attribuée à Winston Churchill mais vérifiable en terre islamiste:

Lorsque les musulmans sont en minorité ils sont très attentifs aux droits des minorités, lorsqu’ils sont en majorité il n’existe plus de droits des minorités

On trouve des dizaines (centaines?) d’articles écrits par des gens « de gauche » au sujet de cette marche, articles qui se rangent grosso modo derrière l’une ou l’autre des deux positions décrites ici: D’un côté la menace d’un « racisme anti-musulman » susceptible de détruire ce qu’il reste de cohérence nationale française, et qu’il faut donc combattre à tout prix. De l’autre, on s’inquiète surtout qu’une si large partie de la « gauche » conteste aujourd’hui le principe de laïcité (l’Etat est religieusement neutre), considère « raciste » le fait de s’opposer au communautarisme islamique et s’affiche avec des gens qui militent pour une islamisation de la société française.

Une rupture inquiétante.

Cette rupture a de quoi inquiéter. Philosophiquement d’une part, politiquement d’autre part.

Sur l’aspect philosophique cette tribune de Pierre Bourde intitulée « Le retour de l’ordre moral » parue le 16 novembre dans le Nouvel Obs, où elle constate ceci (extraits):

Notre époque a la passion de la censure, et désormais cette censure n’est plus la vieille censure réactionnaire de droite, elle est presque exclusivement pratiquée par des gens qui se réclament de la gauche et du progrès, et exercent un véritable terrorisme intellectuel. C’est un retournement historique, qu’on étudiera lorsqu’on fera l’histoire des mentalités et des idées au XXIe siècle…

Au nom du progrès, de la gauche, du Bien, on persécute et on empêche de parler ou de travailler des écrivains, des artistes, des journalistes, des intellectuels. Le journal de Renaud Camus a été censuré. Richard Millet s’est fait virer de chez Gallimard à la suite d’une pétition d’intellectuels « de gauche ». J’ai été censuré à maintes reprises parce que, critiquant la littérature contemporaine et les pratiques du journal d’Edwy Plenel, je ne pouvais être que fasciste…

Sylviane Agacinski, épouse de Lionel Jospin, qui a milité en faveur du PACS, du mariage pour tous et de la parité hommes-femmes, a le tort d’émettre certaines réserves sur la PMA, et surtout sur les mères porteuses. Apparemment, ces questions, pour certains groupuscules militants, ne souffrent aucune discussion ni aucune réserve, en dépit de leur complexité. Mme Agacinski est bien entendue aussitôt qualifiée de « réactionnaire » et d’« homophobe notoire », complice des violences exercées contre les homosexuels.

https://www.nouvelobs.com/les-chroniques-de-pierre-jourde/20191105.OBS20732/le-retour-de-l-ordre-moral-par-pierre-jourde.html

Ce texte, qui ne traite pas de la question islamophobe en tant que telle, pose clairement le problème de l’intolérance, de la pensée unique et de la censure qui ronge actuellement « la gauche ». Cette maladie ne ronge pas que « la gauche » bien évidemment, mais on pourrait s’attendre à ce que « la gauche » justement, supposée voix du progrès social, défende bec et ongle la liberté d’expression, la pluralité des vues et la laïcité. Car en effet si elle ne le fait plus, qui le fera?

Sur l’aspect politique ensuite, un sondage Ifop du 3 novembre pour le Journal du Dimanche (2) estime qu’aux prochaines présidentielles Macron et Le Pen gagneraient le premier tour avec 27% – 28% chacun.e, mais qu’au second tour deux tiers des électeurs de la France Insoumise voteraient Le Pen plutôt que Macron, n’offrant à Macron qu’une courte avance face au RN au second tour, de l’ordre de 55% contre 45% (alors qu’en 2017 le différentiel était de 66% contre 33%).

Une partie de la gauche française est tellement désespérée qu’elle pense faire comme les prolétaires américains qui votent Trump ou les britanniques qui votent pour le Brexit: tout changement, même radical et incertain, vaut mieux que pas de changement. Que ce soit en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne la poussée de la droite nationaliste autoritaire, antichambre du fascisme, est une réalité face à laquelle la gauche française semble impuissante.

Elle semble avoir abandonné le combat politique et économique global au profit d’une concurrence interne qui la divise. Effrayée par les soulèvements populaires pas toujours très politiquement corrects, une partie conséquente de la gauche se raccroche à un moralisme aussi incohérent qu’opportuniste.

Un néant philosophique qui risque de mener à l’anéantissement politique car la guerre des gauches fait les affaires de l’extrême-droite. C’est un problème pour les gens de gauche mais également pour les gens de la droite dite modérée, celle anéantie en 2017 et en partie récupérée par Macron. La nouvelle direction de LR semble avoir compris que l’enjeu politique à venir n’est pas tant de battre la gauche que de sauvegarder « une certaine idée de la France », une France aujourd’hui déchiquetée par la prédation de la mafia macroniste sous l’oeil très intéressé du RN, qui entend en récupérer quelques beaux morceaux. Les gauches sont-elles solubles dans un nouveau conservatisme s’opposant au nihilisme néo-libéral comme à l’autoritarisme nationaliste?

Le vrai combat est ailleurs.

A titre personnel j’estime que la seule « gauche » aujourd’hui digne d’intérêt est la gauche anarchiste, celle qui a compris que, fondamentalement, l’Etat n’est pas la solution mais le problème. L’Etat, tout Etat, est une entité ontologiquement corrompue et anti-démocratique. L’Etat cherche toujours à bloquer les contre-pouvoirs indépendants afin d’imposer sa vraie nature: prédation, violence, autoritarisme. Les nouvelles technologies renforcent ses capacités de contrôle et de coercition.

Les combats à venir ne se feront pas tant entre Etats mais entre populations révoltées et technostructures étatiques sous contrôle mafieux. En réalité nous y sommes déjà: de Hong Kong à l’Irak en passant par la Bolivie et le Chili, des mouvements sociaux actuels en France à la nostalgie des ex-Allemands de l’Est ayant obtenu la loi de la jungle néolibérale en lieu et place de la liberté promise, la concurrence actuelle entre communautarismes victimaires qui semble tant occuper la gauche va devoir laisser place aux vrais combats entre vrais oppresseurs – les Etats et leurs réseaux de clients et d’obligés – et les vrais opprimés, les 80% de la population qui vont avoir de moins en moins accès à l’éducation, à la santé, à l’emploi digne, à la sécurité, à la liberté.

La guerre des gauches, ou comment se tromper de combat.

Liens et sources:

(1)

‘2) https://www.atlantico.fr/pepite/3582219/election-presidentielle–selon-un-sondage-l-ecart-se-resserre-entre-marine-le-pen-et-emmanuel-macron-

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

2 réponses

  1. C’est tellement dommage d’être de gauche, et de ne pas avoir remarqué l’accumulation (l’obsession, pour reprendre le terme d’Acrimed) des unes de presse magazine sur « L’Islam » depuis plus d’une décennie et qui n’a fait que s’aggraver…
    https://www.acrimed.org/Les-obsessions-islamiques-de-la-presse-magazine.

    C’est tellement dommage de ne pas arriver à conceptualiser ce phénomène, et ses conséquences sociales sur des minorités, qui sont déjà souvent victimes de racisme par ailleurs.

    C’est tellement dommage d’y voir en plus une guerre des gauches, alors que toute cette mascarade a été orchestrée par les médias, puis le gouvernement qui a ré-ouvert le sujet du voile pendant les sorties scolaires suite à la sortie du guignol FN en Franche-Comté.

    Le racisme anti-musulman porte un nom: l’islamophobie, c’est toutefois comme cela qu’il est utilisé dans de nombreux contextes, et par des anthropologues.
    Est-ce que l’Islamophobie tue? Oui, et même en masse (elle est ici combinée à des facteurs économiques, bien entendu):
    https://newint.org/features/2019/10/16/living-ghost-world

    Il n’y a que la France pour faire exception sur ce sujet (pourrait-on lire une analyse sérieuse d’anthropologue sur cette controverse autour de la définition d’islamophobie?); et que les français pour tomber dans le panneau que leur tend la droite, et l’extrême droite sur ce sujet.

    Il est si facile de convoquer un parallèle historique quand il s’agit d’antisémitisme (et là, plus personne pour crier à une grave atteinte à la laïcité, même si la gauche participe à la marche!), faîtes un effort d’imagination pour comprendre l’éventuel parallèle géographique, ici.

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