Au nom de quoi grèvera-t-on ce 5 décembre?

Certain.e.s espèrent enfin voir apparaître la « coagulation » (1) tant attendue, celle devant lier les divers courants et intérêts corporatistes qui traversent la société française face à l’ennemi commun Macroniste et, plus particulièrement pour cette fois-ci, face à la réforme des retraites.

Ce sujet est très complexe, un problème de gestion publique mâtiné d’idéologie et de rapports de force entre intérêts divergents. Je ne prétends pas le maîtriser mais j’en entends assez pour au moins me poser quelques questions et notamment celle qui fonde le titre de ce billet.

Si je comprends bien, la réforme voulue par l’exécutif repose sur deux volets: le retour à un système unique (donc sans les quelques 42 régimes spéciaux actuels) pour toutes et tous d’une part, et un nouveau système de calcul à points qui en avantagerait certains aux dépens d’autres par rapport au système actuel. Le but serait donc d’une part de réintroduire une certaine égalité dans le système, et de retailler l’ensemble pour qu’il rentre dans le costume budgétaire d’ici 2025.

Je me pose donc deux questions: d’abord en quoi le fait de rendre le système plus égalitaire est un problème autre que purement corporatiste, ensuite qui perdrait et qui gagnerait dans le nouveau système, et combien?

Les régimes spéciaux.

Le corporatisme est clairement en marche dans cette affaire, et pour cause: les régimes spéciaux ayant pour but de privilégier certains statuts par rapport au statut « standard », ceux qui en bénéficient n’ont aucunement intérêt à ce que cela change. Mais les autres? Au nom de quoi demanderait-on à un retraité « standard » qui touche 800 euros de manifester pour qu’un autre retraité, au statut « spécial », en touche le double?

Vu que le coût de la vie est le même pour tout le monde et que les retraites, dans le système français, sont financées par une forme d’impôt redistributif (et non par capitalisation) il me semblerait plutôt logique que le retraité qui touche 800 euros manifeste pour que tout le monde touche la même chose, tout comme chacun.e à droit aux services publics indépendamment de ce qu’il ou elle paie comme impôts..

Ceci ferait monter son propre revenu et éliminerait l’injustice flagrante que l’on ne peut que constater: certains vivent proche de la misère, d’autres touchent plusieurs fois le smic alors que tout vient de la même poche, celle des travailleurs qui paient aujourd’hui pour leurs aînés, sans savoir qui paiera pour eux demain.

Hérésie? Si c’est le cas alors quelque chose m’échappe. J’entends bien sûr les arguments opposés: les régimes spéciaux reflètent la pénibilité au travail, mais très honnêtement si cela était vrai dans les années 50-60 cela ne l’est plus aujourd’hui, à de rares exceptions près. L’évolution positive des conditions de travail dans les secteurs dits pénibles, face à celle négative de l’ubérisation générale du marché du travail, font que tout le monde me semble en réalité logé à peu près à la même enseigne.

L’autre argument est que tout le monde ne cotise pas pareil, donc ceux et celles qui cotisent plus devraient toucher plus. Ceci serait indiscutable dans un système par capitalisation où chacun.e retire à terme le fruit de l’épargne placée, mais dans un système d’impôt redistribué cela n’a pas de sens. On imagine pas que ceux qui paient plus d’impôts aient de ce fait le droit de faire plus de km sur les routes, ou d’aller à l’hôpital plus souvent que les autres.

Le système à points.

L’autre aspect de la réforme est le système à points. D’après cette analyse parue dans l’Express (2), les petits revenus auraient tendance à bénéficier de la réforme, aux dépens des gros. Si cette analyse est correcte alors, à nouveau, je comprends que les mieux lotis qui risquent d’y perdre quelque chose se manifestent, tout comme se manifestent les entités corporatistes pour la défense de leurs régimes spéciaux, mais je ne vois pas pourquoi les potentiels bénéficiaires de cette réforme iraient, eux, manifester contre leur propres intérêts.

Serait-ce un sacrifice volontaire au nom de la coagulation du peuple contre Macron et sa clique? C’est raté d’avance car les corporatistes, par définition, roulent pour leurs propres pommes et n’en appellent à la « coagulation » que dans la mesure où cela sert leurs intérêts.

Etudiants et Gilets Jaunes.

Les étudiants vont manifester contre la précarité estudiantine. Parfait, mais quel rapport avec les retraites, et pourquoi mélanger cette revendication au risque de la rendre inaudible dans la masse des revendications principales? Pour faire coaguler le sang qui coulera sous les LBD des flics qui, eux aussi, par corporatisme, participeront à la manifestation contre la réforme des retraite? Je me demande d’ailleurs comment ils vont faire, peut-être manifester et frapper sur les manifestants à tour de rôle…

Les Gilets Jaunes, enfin, y vont aussi et là c’est clairement dans un but de coagulation:

La convergence, ce serpent de mer des mouvements sociaux, était dans toutes les bouches au cours du week-end. Pour tenter de la faire progresser, les participants à l’Assemblée des Assemblées ont appelé à rejoindre la grande grève générale lancée par les syndicats le 5 décembre prochain. « Il faut profiter de ce moment pour générer un mouvement populaire de masse et une grève reconductible. Et ainsi pouvoir repartir comme en 14 ! »

https://reporterre.net/Les-Gilets-jaunes-rejoignent-l-appel-a-la-greve-generale-du-5-decembre

Certes, mais la mobilisation du 5 décembre peut-elle réellement tout représenter? Stratégiquement il est généralement préférable de viser un objectif précis et d’y mettre toutes ses forces (ce que la FNSEA a parfaitement compris), plutôt qu’amalgamer toute une série d’objectifs s’étouffant les uns les autres. Le régime policier macroniste aura beau jeu de provoquer quelques excès du côté des Gilets Jaunes pour s’en servir ensuite pour délégitimer l’ensemble de la mobilisation, par exemple. Ou donner quelques miettes aux étudiants pour ensuite dire qu’il aura répondu aux demandes des manifestants.

Je me demande donc au nom de quoi, réellement, grèvera-t-on le 5 décembre prochain. Plus précisément au profit de qui, et avec quelle probabilité d’une « coagulation » susceptible de faire plier le régime Macron sur toute sa ligne néolibérale-mafio-policière. Chose à laquelle personne, pourtant, ne semble appeler hors quelques irréductibles Gilets Jaunes et intellectuels assimilés (3).

Liens et sources:

(1)

(2) https://votreargent.lexpress.fr/retraite/reforme-des-retraites-a-points-qui-gagne-qui-perd-dans-le-systeme-a-points_2096361.html

(3)

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

8 réponses

  1. roc

     » Au nom de quoi grèvera-t-on ce 5 décembre? ? ? ?  »
    bonne question
     » Si je comprends bien, la réforme voulue par l’exécutif repose sur deux volets: le retour à un système unique  »
    t’as rien compris !
    cette réforme n’est pas destiné a plus d’égalité mais a mettre la main sur les 150 Milliards d’€uro que se sont constitué les caisses de régimes spéciaux !

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.