Néolibéralisme ou le progrès social En Marche arrière.

Le grand mouvement de protestation et de grève initié ce 5 décembre, qui fait suite à une année de transformation du paysage politique français à travers l’opposition frontale entre macronistes et Gilets jaunes, illustre un schisme dans la pensée occidentale moderne.

Initialement ancrée (et encrée) dans une logique selon laquelle le progrès technique engendrait le progrès économique qui lui-même engendrait le progrès social, objectif ultime de tout progressisme, cette pensée occidentale est aujourd’hui scindée entre ses héritiers directs et une autre forme de pensée qui considère le progrès social comme un épiphénomène passager de la rationalité économique et politique. Pensée ici nommée « néolibéralisme » mais d’autres termes peuvent exister.

La pensée progressiste fut à l’origine aussi bien du capitalisme industriel que du communisme. Dans les deux cas il s’agissait d’optimiser le progrès industriel, soit via le capitalisme privé soit via le capitalisme d’Etat, et en général plutôt un mélange des deux, afin d’enrichir économiquement la société et lui donner accès à un progrès social se traduisant par de meilleurs conditions de travail, des congés payés, une institution de santé accessible à tous, et bien évidemment une durée limitée de vie au travail associée à une retraite garantissant un « troisième âge » digne d’être vécu.

Ce qui semblait évident voici encore trente ans, cette victoire de la pensée progressiste associant progrès technique, économique et politique au sein d’un libéralisme universel face au soviétisme orwélien qui venait de mourir, ne l’est plus du tout aujourd’hui. Une belle illustration de ce retournement se trouve dans l’article du Point du 6 décembre parlant du mouvement de grève supposément vu d’Allemagne, où l’on lit entre autres ceci:

Troisièmement : qu’on manifeste pour le maintien d’une retraite aussi précoce. « La France, rappelle la correspondante à Paris du Spiegel, a 42 différents systèmes de retraite ; l’âge moyen du départ à la retraite est de 60,8 ans. Rocambolesque. » Surréaliste, c’est vrai, pour les Allemands qui en moyenne partent à la retraite à 63 ans. Dans ce pays à très faible taux de natalité et à longue espérance de vie, le débat sur les retraites a eu lieu il y a plusieurs années déjà. En 2001, l’âge de la retraite fut repoussé à 65 ans. Et le gouvernement mit en place des incitations financières pour pousser les Allemands à cotiser parallèlement de façon privée. En 2007, nouvelle réforme : l’âge du départ à la retraite est repoussé de 65 à 67 ans d’ici 2029. Une décision appuyée par les sociaux-démocrates au sein de la Grande Coalition. Un rapport révélait récemment que de plus en plus de seniors incapables de joindre les deux bouts continuent à travailler au-delà de 67 ans et la Bundesbank recommandait de repousser encore l’âge de la retraite à 69 ans. Les Allemands ont donc du mal à comprendre que la France soit autant à la traîne. La retraite précoce des cheminots – à 52 ans pour les employés de la RATP – est pour eux le symbole de privilèges d’un autre âge.

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Cet article, sans doute très apprécié par ceux et celles ici qui bénéficient d’une bonne retraite et de certains privilèges, sinon de privilèges certains auxquels il ne faudrait surtout pas que la plèbe ait accès, est un concentré de l’anti-progrès social que subissent les Allemands malgré l’incroyable richesse de leur pays (1), anti-progrès que le néolibéralisme en général cherche à imposer partout.

La trahison de la promesse libérale.

En effet, partir tôt avec une retraite confortable serait « d’un autre âge », à l’opposé absolu de ce que la pensée progressiste nous promettait jusque vers la fin du XXème siècle. Et ce malgré la persistance, l’accélération même du progrès technique ayant fait monter la productivité du travail à des niveaux inimaginables voici encore quelques décennies. Ce malgré l’arrivée en masse de l’automatisation et de la robotique promettant de délivrer l’homme (et la femme bien sûr) du travail pénible et répétitif, de lui donner le temps et les moyens de son émancipation et de son épanouissement.

Pour un nombre de plus en plus grand de personnes, c’est raté. A la place de cette promesse elles font face à l’ubérisation du travail, à la diminution de l’accès et de la qualité des services publics, à la violence institutionnelle (2), à la diminution de leurs revenus réels, à la diminution de leurs niveaux de retraites et l’allongement du temps de travail.

Comme le détaille très bien l’écrivain indien Pankaj Mishra dans son livre The Age of Anger (3), les populismes, radicalismes religieux ou ethniques et autres nationalismes sont le fruit de cette promesse libérale et libératrice non tenue. Sauf pour les « élites » qui, elles, en profitent très bien et s’attachent à nous faire croire que cet état des choses est parfaitement naturel, donc que le combattre relèverait de l’irrationalité. Irrationalité flirtant avec la démence, le complotisme, l’anti-sémitisme et novlangue assimilée (4), le communisme soviétique, les Black Blocs bref toutes choses irrecevables par définition.

Néolibéralisme et pauvreté.

Le paragraphe du Point cité plus haut résume à lui seul, pourtant, l’incohérence de ce discours anti-progressiste: les travailleurs allemands, parmi les plus riches du monde, voient leur âge de départ à la retraite reculer et leur niveau de vie baisser, ce qu les obligent (ou en obligent certains du moins) à travailler au-delà de l’âge légal (65 ans aujourd’hui, 67 en 2029) faute d’arriver à joindre les deux bouts.

Pourquoi une telle situation pour un pays disposant, en plus, d’un surplus commercial massif? Parce que la « bonne gouvernance allemande » tant vantée par les chantres du néolibéralisme est en réalité une double prédation: une première prédation contre l’économie mondiale au sens où, du fait de ce surplus massif qui engendre mécaniquement une balance négative auprès d’autres pays (tel la France), l’Allemagne se nourrit de la paupérisation d’autrui.

Une seconde prédation contre sa propre population par son refus d’investir dans les infrastructures et services publics du pays, préférant investir ailleurs et accentuant de ce fait les déséquilibres. Politique visant à maximiser la rentabilité financière et court-termiste de ces investissements au profit d’une petite minorité, celle qui tire de facto les ficelles de la politique économique allemande.

L’avenir du néolibéralisme radieux nécessite la paupérisation de la majorité de la population mondiale car seule la peur du déclassement matériel et social définitif (autrement dit se retrouver à la rue) permet de garantir la soumission à l’ordre ainsi établi. La population ne doit pas être trop pauvre afin d’avoir toujours quelque chose à perdre si elle songe à se révolter, mais suffisamment pauvre pour ne plus avoir les moyens matériels, et surtout intellectuels et sociaux, de son émancipation.

D’où le combat sans merci mené par l’élite contre l’éducation autre que professionnelle (cad exécutante) pour les masses, combat mené en parallèle avec le renforcement massif de ses moyens de coercition (surveillance, police, justice bidon) afin de contrôler et d’intimider cette même population (on dit « protéger » en langage néolibéral).

La logique mafieuse du néolibéralisme.

La logique prédatrice du néolibéralisme est imparable, elle est identique à la logique mafieuse et toutes découlent du darwinisme social, une manière de donner un vernis civilisé à la soi-disant « loi naturelle » de la domination du plus fort. Le néolibéralisme est un mouvement de même nature que le nazisme, l’islamisme ou le colonialisme: la prédation généralisée au profit d’une minorité détenant le monopole des moyens d’exploitation des ressources disponibles à ce moment-là de l’Histoire.

Il fut un temps où ces moyens étaient surtout des navires et des armes, puis l’outil industriel, pour en arriver aujourd’hui à l’argent virtuel (dont le robinet est entièrement aux mains des élites) permettant de racheter les leviers du pouvoir politique et institutionnel qui furent, un temps, aux mains de peuples ayant imposé le principe démocratique, lui-même fruit de cette pensée progressiste aujourd’hui mise à mal.

Même s’il faut toujours garder bien à l’esprit la dimension corporatiste des mouvements sociaux de nature syndicaliste, la réalité d’un mouvement aussi massif et diversifié que celui du 5 décembre illustre le fait que la pensée progressiste, certains diraient le rêve ou l’illusion progressiste, est toujours vivante en France comme elle semble renaître en Algérie, en Bolivie, au Chili et ailleurs. Les chantres de la domination prédatrice peuvent la moquer, la considérer « d’un autre âge », l’associer au sovietisme ou au chavisme et s’en protéger en versant des primes aux flics, elle survit ici sous la forme de la contestation sociale mais elle existe aussi, en creux, sous les formes nettement moins « politiquement correctes » du nationalisme et des condensations identitaires et religieuses.

Ne pas se tromper de combat.

Certes les appels au nationalisme, à l’identité ethnique ou religieuse servent avant tout les intérêts de leurs chef.fe.s de file mais ils ne sortent pas de rien. Ils sont, comme l’illustre Pankaj Mishra mentionné ci-dessus, les fruits de l’abandon des promesses progressistes au même titre que le rejet de la prédation néolibérale qui, par essence, n’a ni patrie ni religion. Entre le marteau de l’oppression néolibérale et l’enclume du rêve progressiste déçu, ne restent que la soumission à l’esclavagisme mondialisé ou le repli sur la seule position encore tenable: le village, l’ethnie, la religion, le drapeau, l’entre-soi communautaire considérant « l’autre » (le migrant pour les uns, l’homme blanc pour d’autres) comme un agent de cette prédation mondialisée.

La majorité des bénéfices tirés de l’augmentation de la productivité mondiale va dans les poches de cette élite, ces 20% de la population mondiale qui s’enrichissent pendant que les autres stagnent ou s’appauvrissent. Certes on est toujours l’élite, ou le prédateur, de quelqu’un. Le Français moyen qui défile un 5 décembre participe aussi de la prédation de l’Africain ou de l’Asiatique en achetant des produits bon marché fabriqués en ces lieux sous des conditions proches de l’esclavagisme.

Du point de vue du migrant en train de se noyer, le cégétiste en maillot de bain aperçu au loin sur la plage grecque ou italienne n’est guère différent du banquier venu voler sa terre via la corruption de ses propres élites.

Le combat, donc, n’est pas là. Il n’est pas entre oppresseurs et opprimés vu que chaque opprimé.e est aussi, à un moment ou un autre, l’oppresseur d’un.e autre. La compétition victimaire, si populaire aujourd’hui dans l’arène politico-médiatique, n’est qu’un écran de fumée ne menant à rien d’autre que la promotion d’intérêts particuliers et la délégitimation du vrai combat, celui du partage du pouvoir et de l’accès par tous et pour tous (et toutes of course) à une juste part des ressources du monde.

Liens et sources:

(1) https://theconversation.com/leurope-sen-sortirait-elle-mieux-sans-lallemagne-116005

(2)

(3) https://www.courrierinternational.com/article/idees-age-anger-le-premier-livre-majeur-de-lere-trump

(4)

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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