The Afghanistan Papers, tous les mensonges enfin révélés.

Enfin. Près de deux décennies après le début de l’attaque américaine et ses alliés de l’OTAN contre l’Afghanistan, près de cinq décennies après la publication par le Washington Post des Pentagon Papers divulguant la réalité de la guerre américaine au Vietnam, ce même Washington Post vient de publier The Afghanistan Papers (1) où il démonte dix-huit années de propagande américaine, de dépenses militaires pharaoniques, d’incompétence et d’incompréhension totale des acteurs impliqués sur le sens à donner à cette opération.

La guerre contre l’Afghanistan, plus précisément la guerre contre Al-Qaïda et les Talibans que George W. Bush accusait d’être coupables des attentats du 11 septembre 2001, devait être une guerre courte permettant d’éliminer les islamistes et de réinstaller un régime démocratique (et surtout US-compatible) à Kaboul.

Une catastrophe courue d’avance.

Rien ne s’est passé comme prévu mais c’est en parcourant The Afghanistan Papers que l’on se rend compte à quel presque inimaginable point rien ne s’est passé comme prévu. A quel point l’establishment US n’a fait que mentir au public américain et au monde. A quel point s’imposa dès le début des opérations la réalité de l’embourbement, ce même embourbement qui avait défait l’armée US au Vietnam tout comme il avait défait l’armée soviétique en ce même Afghanistan deux décennies plus tôt. A quel point les militaires impliqués n’avaient aucune idée de ce qu’ils faisaient là, ni de ce qu’il fallait faire pour en sortir.

Evidemment cette réalité avait déjà « fuité », cela fait longtemps qu’en dehors des cercles « aux ordres » on ne croit plus un mot de la propagande US concernant une quelconque « victoire », ou même « avancée » en Afghanistan. Parmi d’autres témoignages éclairants, celui du médecin militaire Elie Paul Cohen et son livre « Afghanistan: la guerre sans front » commenté sur ce blog (2).

Ce n’est pas pour rien que Trump vient de relancer les négociations, un temps arrêtées, avec les Talibans pour une sortie des forces US du pays (3). Ce sans passer par le supposé gouvernement légitime de l’Afghanistan, dont tout le monde se fiche bien. L’Afghanistan fut le théâtre de guerre le plus meurtrier de 2018, pire que la Syrie. Trump veut ramener ses 14 000 soldats au pays avant d’encore trop en perdre, et pour se faire le contrat proposé est simple: les Talibans font ce qu’ils veulent en Afghanistan à condition de refuser l’implantation d’autres factions islamistes, et spécifiquement les phalanges de Daech et de Al-Qaïda qui se replient du théâtre syrien.

The writing was on the wall.

Tout ça pour ça. Mais ce dénouement était écrit sur les murs dès le début, les forces d’invasion et d’occupation n’ayant aucune idée de la réalité de la situation afghane, aucune stratégie, coincées entre une propagande officielle vantant ses succès militaires et diplomatiques et une réalité quotidienne axée sur la simple survie en milieu hostile.

Cet extrait des Afghanistan Papers du Washington Post illustre parfaitement l’ensemble du problème (ma traduction suivie de l’original):

Des dissensions fondamentales restaient sans réponses. Certains officiels US voulaient que la guerre transforme l’Afghanistan en démocratie. D’autres voulaient en transformer la culture et y élever le droit des femmes. D’autres encore voulaient modifier l’équilibre géopolitique régional entre le Pakistan, l’Inde, l’Iran et la Russie.

Fundamental disagreements went unresolved. Some U.S. officials wanted to use the war to turn Afghanistan into a democracy. Others wanted to transform Afghan culture and elevate women’s rights. Still others wanted to reshape the regional balance of power among Pakistan, India, Iran and Russia.

« Avec la stratégie AfPak il y avait un cadeau de Noël pour tout le monde », dit un officiel US anonyme à des représentant gouvernementaux en 2015: « Après en avoir fait le tour il y avait tellement de priorités et d’aspirations que c’était comme n’avoir pas de stratégie du tout ».

“With the AfPak strategy there was a present under the Christmas tree for everyone,” an unidentified U.S. official told government interviewers in 2015. By the time you were finished you had so many priorities and aspirations it was like no strategy at all.

Les interviews des « Leçons apprises » révèlent également à quel point les commandants militaires US avaient du mal à définir qui était l’ennemi, et encore moins pourquoi.

The Lessons Learned interviews also reveal how U.S. military commanders struggled to articulate who they were fighting, let alone why.

L’ennemi était-il Al-Qaïda ou les Talibans? Le Pakistan était-il un ami ou un adversaire? Quid de Daech et des innombrables factions djihadistes, sans parler des chefs de guerre payés par la CIA? Selon les documents, le gouvernement US n’a jamais fourni de réponse à ces questions.

Was al-Qaeda the enemy, or the Taliban? Was Pakistan a friend or an adversary? What about the Islamic State and the bewildering array of foreign jihadists, let alone the warlords on the CIA’s payroll? According to the documents, the U.S. government never settled on an answer.

https://www.washingtonpost.com/graphics/2019/investigations/afghanistan-papers/afghanistan-war-confidential-documents/?utm_campaign=todays_worldview&utm_medium=Email&utm_source=Newsletter&wpisrc=nl_todayworld&wpmm=1

Donald Rumsfeld, chantre de la politique de domination militaire US, troisième membre du triumvirat mafieux (avec George W. Bush et Dick Cheney) qui dirigeait les USA à cette époque, avait pour habitude de publier des petites notes nommées snowflakes (flocons de neige) à l’attention de la hiérarchie militaire. Il y aurait 56 000 pages de ces notes, dont par exemple:

« Je n’ai aucune visibilité sur qui sont les méchants », se plaint Rumsfeld dans un snowflake daté du 8 septembre 2003. « Nous sommes complètement déficients en termes de renseignement humain ».

“I have no visibility into who the bad guys are,” Rumsfeld complained in a Sept. 8, 2003, snowflake. “We are woefully deficient in human intelligence.”

Tout cela pour ça, mais à quel prix? Toujours selon les sources du Washington Post, quelques 775 000 soldats ont été déployés, au total, sur le théâtre afghan dont 2 300 sont revenus morts et 20 589 blessés. On ne compte pas les morts afghans. Enfin si: rien qu’en 2018 on recense 3 800 pertes civiles afghanes.

Les USA ont dépensé (en réalité, transféré du trésor public vers le Pentagone et ses fournisseurs en armes et services) de l’ordre de 950 milliards de dollars. De quoi éradiquer la pauvreté et financer la transition écologique mondiale. Pour rien d’autre que l’enrichissement de l’Etat Profond. Enfin ça c’est moi qui le dis, pas le Washington Post.

La guerre d’Afghanistan, la seule pourtant à avoir un semblant de légitimité si l’on accepte la vérité officielle sur les événements du 11 septembre 2001, est à l’image de toutes les guerres visant un changement de régime profitable à l’agresseur: Vietnam, Irak, Libye, Syrie, autant d’épisodes se terminant dans la catastrophe mais ayant au passage largement enrichi leurs promoteurs.

La présence française au Sahel, à une échelle certes moindre, relève du même principe: créer ou faciliter la création d’une menace, envoyer l’armée pour y faire face et occuper le terrain « légitimement » au profit d’intérêts vaguement définis, pour finalement devoir repartir la queue entre les jambes. Entre-temps des milliards auront coulé du robinet public vers les poches des nombreux autant que discrets bénéficiaires de l’aventurisme militaire.

Bravo et merci au Washington Post pour avoir renoué avec sa tradition de grenade explosive au sein du mensonge d’Etat. La question, ensuite, étant de savoir comment éliminer définitivement la pourriture institutionnelle, politique et affairiste qui monte ces opérations et en retire les bénéfices.

Liens et sources:

(1) https://www.washingtonpost.com/graphics/2019/investigations/afghanistan-papers/afghanistan-war-confidential-documents/?utm_campaign=todays_worldview&utm_medium=Email&utm_source=Newsletter&wpisrc=nl_todayworld&wpmm=1

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A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

6 réponses

  1. roc

    « Bravo et merci au Washington Post pour avoir renoué avec sa tradition de grenade explosive au sein du mensonge d’Etat.  »
    heu vous rigolez là ?

    « le contrat proposé est simple: les Talibans font ce qu’ils veulent en Afghanistan à condition de refuser l’implantation d’autres factions islamistes, et spécifiquement les phalanges de Daech et de Al-Qaïda qui se replient du théâtre syrien. »
    il s’agit bien des mercenaire de Syrie que les USA ont évacuer en hélicoptère et avion de l’OTAN vers la Libye et l’Afghanistan ?

    règle numéro 1 les journaux mainstream sont des organe de propagande !
    règle numéro 2 les journaux mainstream ont toujours mentis et continueront de mentir !
    règle numéro 3 si les journaux mainstream semble révéler une vérité ancienne c’est toujours pour rendre crédible un mensonge récent !

    1. roc

      ici un texte intéressant en anglais mais traduit en français dans les commentaires
      https://strategika51.org/2019/12/11/why-the-afghanistan-papers-are-an-eerie-reminder-of-vietnam-by-vijay-prashad/
      le plus terrible etant :
      nom des millions d’Afghans dont la vie a été érodée, quelqu’un doit rester sur le quai, quelqu’un doit prendre ses responsabilités. Ils ne l’ont pas fait pour la guerre illégale au Vietnam et au Cambodge ; ils ne le feront pas pour cette guerre, et donc, parce qu’ils sont impunis, il y aura une autre guerre.

      a la prochaine donc !

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