De l’illusion de la réalité physique.

Le débat mené depuis plusieurs années par le chercheur en sciences cognitives Donald Hoffman est le sujet de plusieurs articles sur ce blog, notamment celui intitulé « Le dur problème de la conscience » (1) où il introduit le propos central de sa réflexion: ce que nous percevons n’est pas la réalité mais une interface graphique que l’évolution nous offre afin de maximiser nos chances de survie.

Il existe plusieurs vidéos de conférences avec Donald Hoffman mais j’ai découvert une toute récente conversation entre Hoffman et Zubin Damania, un médecin ayant développé tout un univers médiatique allant de la parodie musicale (sous le pseudo ZDoggMD) à la conversation scientifique des plus sérieuses.

Et de fait, cette conversation de près de deux heures est tout simplement passionnante. C’est le temps qu’il faut pour entrer dans ce sujet complexe et déroutant, Damania connaissant déjà bien le sujet et faisant parfaitement son boulot d’interviewer en posant les bonnes questions et en faisant régulièrement des synthèses de ce qu’il s’est dit.

Si ce sujet vous intéresse et vous comprenez l’anglais c’est à ne pas rater. J’essaierai une petite synthèse ensuite.

La petite synthèse.

Le principe proposé par Hoffman, issu de ses tentatives de modéliser mathématiquement la conscience, est qu’il est plus efficace pour la survie d’une espèce quelconque de développer une « interface utilisateur » avec la « réalité », interface lui permettant de rapidement prendre des décisions et d’agir, que d’essayer d’appréhender la « réalité » pour ce qu’elle est dans toute sa complexité.

Illustration classique, l’interface d’un smartphone ou d’un ordinateur. Ce sont les icônes qui nous permettent d’utiliser ces matériels efficacement, ce que nous ne pourrions faire si nous devions nous coltiner les circuits et le langage machine en direct – la « réalité » de l’appareil.

De ceci découle que ce que nous percevons n’est pas « la réalité » mais des icônes représentant certes des choses bien réelles, mais sous une forme qu’il nous est possible de comprendre et d’utiliser de manière efficace.

Poursuivant sur cette ligne on arrive à la question de la nature de ce que nous voyons et manipulons en tant qu’êtres conscients. Nous savons que nous sommes conscient, mais la conscience d’autrui n’est-elle qu’une construction de la nôtre? En arrivons-nous finalement à rien d’autre que le solipsisme – il n’y aurait d’autre réalité que nous-même?

Pas du tout dit Hoffman, car il introduit le concept d’agents de conscience. Pour lui la « réalité » vraie, celle que nous ne percevons pas directement mais qui existe bel est bien, est uniquement constituée d’agents de conscience. Nous sommes constitués d’agents de conscience. Tout comme une souris, qui en a moins que nous. Ou une plante, ou un cailloux, ou une molécule.

Ce que nous percevons du monde sont des icônes représentant des collections d’agents de conscience, et nous créons ces icônes, ces représentations en fonction de nos besoins, tout comme l’icône du téléphone n’existe que lorsque nous allumons l’appareil. Mais ce que cette icône représente, par exemple nos mails, existe indépendamment de l’icône elle-même.

De ceci découle que la réalité physique n’est qu’une représentation, une vaste interface utilisateur que nous recréons à chaque fois que nous en avons besoin. Cette idée, difficile à avaler, peut s’illustrer avec l’exemple du casque de réalité virtuelle. Ce que nous voyons dans le casque est constamment recréé selon le mouvement de notre tête, et n’existe que pour nous ou pour les autres utilisateurs connectés à la même interface. Ce qui expliquerait que tous les humains ont la même représentation graphique de l’agent « cailloux », par exemple, car nous sommes tous « connectés » par le fait d’être des humains.

On en arrive donc à la conclusion logique que le monde physique est une forme d’illusion, donc que l’espace-temps au sein duquel ce monde prend forme est également une illusion. Le « vrai » monde, celui des agents de conscience, n’existe pas dans l’espace-temps.

Le gros postulat.

Dans quoi alors existe-t-il? Au sein de quoi se meuvent ces agents de conscience? Vaste question évidemment sans réponse mais tant qu’à faire je propose de faire ici un lien entre l’hypothèse de Hoffman et celle de Smolin sur l’univers causal, récemment présentée sur ce blog sous le titre « De l’univers spatial à l’univers causal? » (2) que l’on peut résumer ainsi: l’espace-temps ne serait plus le creuset de la réalité physique, mais serait le produit de suites d’événements qui le constituent au fil du temps.

Je postule alors que ce que Hoffman appelle des agents de conscience sont ce que Smolin appelle des événements, et que les interactions que nous avons avec d’autres agents de conscience, via « l’interface utilisateur » de Hoffman, correspondent aux interactions entre événements dotés de proximité causale (ou similarité) dans l’hypothèse de Smolin.

Pour le Nobel vous penserez à moi, hein, merci!

Liens et sources:

(1)

(2)

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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