Paris. Sous la plage, la grève.

Il pleuvait ce jeudi soir sur Paris et je me baladais, trempé, long de boulevards encombrés de centaines de milliers de voitures avançant au pas dans un concert de klaxons. Partout des gens qui marchent vite, des scooters qui virevoltent entre les caisses, parfois un bus cherchant à prendre la fuite tel un éléphant blessé encerclé par une gigantesque meute de fauves éclopés.

De l’autre côté du pont passe un convoi de fourgons de CRS, le bleu des gyrophares traçant une ligne visant un quelconque soulèvement jaune, rouge ou vert. Quelques vélos et trottinettes électriques fendent silencieusement le flot et tout ceci se frôle, se croise sans trop se toucher. C’est presque un miracle.

Je coupe à travers un Bois de Boulogne transformé en une vaste et humide piste de karting, salue en passant une jeune femme joliment maquillée, seule sous un parapluie et attendant visiblement quelqu’un. J’affronte les sentiers transformés en bourbiers en me faisant régulièrement rincer par les trombes d’eau projetées par les voitures.

Drôle d’idée d’aller passer quelques jours à Paris en pleine grève des transports publics. J’y suis en touriste mais je me rends tout fait compte que, pour pas mal de gens qui dépendent de ces transports pour aller au boulot, ou pour que les clients viennent à eux, c’est plus que de l’inconfort, c’est la grosse galère.

Il n’y a pas grand monde dans les allées du Nautic en ce dernier vendredi, les gens qui tiennent les stands ne semblent pas franchement s’amuser. Ce que nous confirment quelques exposants avec qui nous taillons une bavette, mais si sa fréquentation est faible au moins ceux qui viennent cherchent vraiment quelque chose, c’est déjà ça.

Un petit resto dans une rue latérale des Champs-Elysées. Le patron n’a visiblement aucune inquiétude pour sa propre santé financière actuelle ou à venir, mais il sait aussi que les vendeuses des magasins du coin, qui font normalement recette en cette période de , ne toucheront pas leurs primes faute de chiffre d’affaire. Primes censées leur financer leurs propres cadeaux de Noël. Les riches arabes voilées entrevues dans la boutique Hermès, et qui se fichent évidemment éperdument des grèves parisiennes, ne suffisent pas à enrichir tout le monde.

Un peu plus loin un convoi de CRS informe de la présence de gens qui, eux, se fichent sans doute de Hermès mais pas des grèves. Un cortège de Gilets Jaunes vient de s’élancer, escorté comme d’habitude par des robocops en armure mais casques à la main. Deux mondes qui se font face, et à quelques jours de la sortie du dernier Star Wars je ne peux m’empêcher de faire le lien, certes usé (1), avec les soldats cuirassés de l’Empire face à une humanité qui rejette l’injonction à la soumission devant les puissants et les corrompus. Je fredonne ta ta ta tatataaaa en croisant les mercenaires mais pas trop fort quand même, tout le monde n’a pas un sabre laser à opposer aux matraques, pistolets, LBD et autres tasers de ces clones-ci.

On dit que l’art Soulage mais l’accès au Louvre paraissant relever d’un effort démesuré pour aller voir du travail au noir, l’expo Banksy nous est apparue autrement plus abordable et pertinente vu l’ambiance générale. Et en effet ça vaut le détour, Banksy synthétisant parfaitement, par ses dessins comme par ses citations et coups montés, une forme de résistance à l’absurde par l’absurde.

Paris est, comme toute mégapole sans doute, une ville de contrastes irriguée de mille courants qui se croisent sans trop se confondre. La grève massive des transports impacte différemment les populations selon leur degré de dépendance à ce service public. Il me semble toujours bizarre, mais cela doit relever d’un passif culturel, que les grévistes visent d’abord et avant tout les classes dites moyennes et populaires alors que le problème vient des classes dirigeantes, des technocrates et des premiers de cordée du néolibéralisme (2). Classes qui, elles, s’en fichent vu qu’elles ne prennent ni le train ni le métro, mettent leurs enfants dans de très chics écoles privées et se font soigner en cliniques tout aussi privées.

Si les casseurs sont à l’Elysée, à Matignon, dans les banques, les fonds de pension et les bureaux richement décorés du grand capital, n’est-ce-pas plutôt là qu’il faudrait apporter la grève?

Liens et sources:

(1)

(2)

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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