Brexit Poker 21: l’Ecosse ou la sécession à petits pois.

Comme elle l’avait promis avant les dernières élections législatives britanniques ayant confirmé Boris Johnson aux manettes (1) et, donc, avant la ratification par les Communes, le 10 janvier dernier, d’une sortie définitive du Royaume-Uni au 31 janvier 2020 avec effet fin 2020 – deal or no deal -, la présidente du parti national écossais (SNP) Nicola Sturgeon a envoyé une demande officielle à Johnson pour obtenir l’autorisation d’organiser un référendum sur le maintien, ou non, de l’Ecosse au sein du Royaume-Uni.

Réponse de l’intéressé: niet. Ce qui était prévu, l’argument central du refus étant basé sur le fait que, lors du dernier référendum en 2014 où 55% des votants préféraient rester au sein du RU, il avait été promis (par Sturgeon) qu’il n’y aurait pas d’autre référendum « avant une génération ».

Mais cela, c’était avant le référendum de 2016 sur le Brexit or, très clairement, une majorité d’Écossais ne désire pas sortir de l’Union Européenne. Ceci fut confirmé par l’écrasante victoire de ce même SNP (ouvertement anti-Brexit et pro- UE) lors des législatives de décembre, raflant la grande majorité des sièges dévolus à l’Ecosse au Parlement britannique.

En quête de référendum.

Sturgeon va donc devoir appliquer la politique des petits pois car, en effet, tout référendum « sauvage » organisé sans l’accord britannique serait considéré nul et non avenu par ces derniers. De plus, comme le montre l’exemple catalan, il n’est pas du tout évident (et c’est même plutôt le contraire qui est évident) que l’Union Européenne accueillerait d’emblée une Ecosse qui se serait auto-proclamée indépendante, tout comme elle n’aurait pas accueilli la Catalogne si celle-ci avait effectivement pu faire sécession.

Une raison fondamentale à ceci étant que les nouvelles admissions doivent se faire à l’unanimité des membres, et qu’il est probable qu’au moins l’Espagne, la Belgique et l’Allemagne (tous des pays fédéraux) refuseraient l’entrée de régions dissidentes afin d’éviter toutes tentations sécessionnistes au sein de leurs propres territoires.

Reste que, malgré tout, le SNP est convaincu de la catastrophe économique, politique et culturelle que représentera (vu qu’il faut désormais parler au futur et non plus au conditionnel), pour l’Ecosse, la sortie de l’UE. Il est également convaincu qu’une majorité d’Écossais font la même analyse et qu’un nouveau référendum serait gagnant. Le combat à venir va donc se faire entre la légitimité légaliste des accords entre l’Ecosse et l’Angleterre, et la légitimité politique d’un peuple qui refuse qu’un autre peuple lui impose une décision majeure fondamentalement contraire à ses intérêts.

Dans les termes de Nicola Sturgeon:

Autant la réponse de ce jour (de Boris Johnson, ndt) n’est pas une surprise – et en effet nous l’avions anticipée – autant elle ne peut suffire. Il n’est pas politiquement tenable, pour n’importe quel gouvernement à Westminster, de confisquer le droit des Écossais à décider de leur propre avenir et de chercher à bloquer l’évident mandat démocratique pour un référendum sur l’indépendance.

“While today’s response is not surprising – indeed we anticipated it – it will not stand. It is not politically sustainable for any Westminster government to stand in the way of the right of the people of Scotland to decide their own future and to seek to block the clear democratic mandate for an independence referendum”.

https://www.theguardian.com/politics/2020/jan/14/boris-johnson-refuses-to-grant-scotland-powers-to-hold-independence-vote

Pourtant elle n’a guère d’options: un procès semble d’office une perte de temps, passer en force ne servirait à rien, ne reste que de faire du sujet un enjeu pour les prochaines élections écossaises prévues pour 2021 (2). Le « vrai » Brexit aura alors commencé, dans des conditions qui restent aujourd’hui à définir (droits de douane, politique migratoire, etc…), et le vote écossais se fera en connaissance de cause.

Reste que même si le nouveau gouvernement régional écossais se trouvait élu sur un rejet du Brexit et une demande de référendum en vue de quitter le RU afin de rejoindre l’UE, il n’est nullement acquis (c’est le moins que l’on puisse dire) que la position anglaise se modifie d’ici là, ni la politique d’admission de nouveaux membres au sein de l’UE.

Si cela se passe mal en Ecosse du fait du Brexit, directement du fait des difficultés douanières et administratives et / ou indirectement du fait que la politique intérieure du RU se voit obligée de serrer les boulons aux frais de la fragile économie écossaise, ca risque de péter.

Le retour de l’Histoire?

On risque même de voir resurgir les anciennes querelles, le fantôme de siècles de guerre entre les deux royaumes. Entre le 14ème et le 16ème siècle en effet, de nombreuses occupations et contre-occupations eurent lieu autour de la frontière entre les royaumes d’Ecosse et d’Angleterre. La paix finale ne fut signée qu’en 1603 après moult batailles aux noms sentant bon le Tolkien (batailles de Flodden, de Solway Moss, de Ancrum Moor, de Pinkie Cleugh), et après la conversion de l’Ecosse catholique au protestantisme permettant un rapprochement entre les familles royales sous la couronne combinée de Jacques VI (fils de Marie Stuart qui fut tour à tour reine d’Ecosse et reine de France aux côtés de François II), et malgré tous les efforts de la France pour garder l’Ecosse en tant qu’alliée contre la perfide Albion.

Une histoire riche et complexe, enterrée depuis quatre siècles mais qui, comme d’autres histoires fondatrices un temps dissoutes dans des dynamiques d’uniformisation politique et culturelle, réapparaissent au détour de profondes remises en question du status quo. Il n’est pas impossible que les T-shirt à l’effigie de William Wallace, héro de l’indépendance écossaise, accompagnent dans les mois qui viennent le retour au box-office de remakes de Braveheart:

Quel avenir pour le Royaume-Uni?

Heureusement on en est pas là, mais la question de la solidarité britannique reste posée. Outre l’Ecosse dont la volonté de sécession semble affirmée, quid de l’Irlande du Nord, cette colonie anglaise ayant annexé une partie de l’Irlande historique voici un siècle, au prix de décennies de guerre entre les colons anglicans et les Irlandais catholiques?

Selon les termes actuels de la proposition britannique pour un accord de sortie de l’UE, la zone frontière entre RU et UE ne passerait pas sur la frontière entre les deux Irlandes (ce afin d’éviter de rallumer le feu de la guerre dont la fin fut signée sur un accord, dit de Good Friday, garantissant la libre circulation entre les deux pays) mais passerait entre l’Irlande et la Grande-Bretagne (constituée de l’Angleterre, du Pays de Galles et de l’Ecosse).

Peut-on envisager, à long terme, un Royaume-Uni traversé en son sein par une frontière douanière séparant ce même RU de l’UE, avec d’un côté la Grande-Bretagne et de l’autre, la république d’Irlande (membre de l’UE) et l’Irlande du Nord (membre du RU)? Peut-être, mais tout comme Berlin Ouest était le fruit de circonstances et de rapports de force ne pouvant durer éternellement, une Irlande du Nord séparée de fait du RU et membre de fait de l’UE (de par sa frontière ouverte avec la République voisine) ne pourra sans doute rester longtemps au sein de ce RU qui redeviendrait, alors, la « simple » Grande-Bretagne.

Mais si, en plus, l’Ecosse arrivait, au terme d’une politique des petits pois, à faire sécession et à renouer avec l’UE (peut-être via une action commune avec l’Irlande du Nord?), ne resterait du RU que l’Angleterre et le Pays de Galles. Un scénario auquel les Brexiters n’ont sans doute jamais trop réfléchi et qui doit faire se retourner dans leurs tombes Jacques VI et toute sa descendance. We are not out of the Inn, comme on dit là-bas.

Liens et sources:

(1)

(2) https://www.bbc.com/news/uk-scotland-scotland-politics-51106796

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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