La Réalité, une vue de l’Esprit Sain?

Il aura fallu quelques bières et Chris Rea en fond sonore pour aborder le sujet. Un esprit sain, sobre (!) et se voulant objectif considère qu’il existe une « réalité », là-dehors quelque part, et que la question que se posent philosophes et – surtout – scientifiques est de savoir ce que nous pouvons observer, expérimenter, comprendre de cette « réalité ».

De l’étroitesse du réel.

Nous comprenons toutes et tous, en effet, que notre perception de la réalité est incomplète: nous ne sentons pas le « réel » que peut sentir un chien via son odorat, ignorons totalement le « réel » d’une chauve-souris voyant le monde à travers son sonar, ne voyons pas les UV, les infra-rouges ou les ondes radio qui pourtant existent bien. Bref, notre expérience du réel se limite à une toute petite partie du spectre du dit réel, le reste étant affaire de déduction.

Cette expérience étroite du réel, ou considéré tel, est fondamentalement liée aux limitations de nos sens, mais heureusement la science nous permet d’étendre cette sensibilité bien au-delà de ces sens premiers grâce à cette capacité très humaine de l’observation et de l’analyse rationnelle, analyse dont le langage est aujourd’hui essentiellement mathématique.

Toute cette science a pour but de nous apporter une compréhension toujours plus complète de l’ensemble du réel, mais plus la science avance plus elle est obligée de constater que ce fameux « réel » semble de moins en moins explicable. Au point de se poser la question de la réalité du réel.

Ce blog tente, depuis des années, de présenter certains enjeux auxquels se confrontent les chercheur.euse.s du réel, et des hypothèses qu’ils ou elles publient pour essayer d’expliquer l’inexplicable. La première faille béante dans la logique explicative du réel fut le phénomène quantique, découvert voici un siècle: le comportement d’une particule dépend de l’observation que l’on en fait, et ce comportement, en plus, échappe aux lois causales qui régissent le monde dit « classique », celui où règne « notre » rationalité.

On se débarrassa temporairement du problème en fermant les yeux sur ses implications quant à la nature du réel, et en se limitant à son aspect prédictif: le fameux « shut-up and calculate« . Mais temporairement seulement.

On ne va pas refaire l’histoire ici, mais plusieurs tentatives coexistent pour tenter de faire coller la description du réel issue de la physique quantique, à la description du réel que nous propose la physique « classique ». En simplifiant quelque peu on peut dire que toutes tournent autour de trois aspects saillants: la matière, le temps et la conscience. Trois facteurs clés qui définissent l’ensemble de ce que l’on pourrait appeler « le réel », trois quantités mystérieuses que l’on mesure très bien mais que l’on explique très mal.

Illustration: dans le monde classique, celui de Newton et d’Einstein, matière + temps = conscience. Autrement dit, donnez du temps à la matière et les « lois » de l’univers feront apparaître la conscience, mais la « réalité » existe parfaitement bien sans elle. Dans le monde microscopique par contre, là où se dévoile le comportement quantique qui fonde le monde classique, matière = (probabilité + conscience) x temps. Autrement dit, la matière passe d’un état virtuel (une onde de probabilité) à un état réel (matière) en passant dans le « faisceau » d’une conscience, souvent appelée « mesure », qui elle-même agit dans le temps. Phénomène nommé « décohérence ».

La conscience au centre du jeu.

Tout le problème est de relier ces deux descriptions du monde, et l’on remarque d’emblée que le facteur le plus problématique est celui de la conscience: conséquence du réel d’un côté, cause première du réel de l’autre. Comment faire pour sortir de ce paradoxe?

Une première solution est d’étendre la notion de conscience à l’univers lui-même (1), au sens où la matière peut être créée dans le monde quantique sans qu’il faille un observateur biologique conscient pour opérer la fameuse mesure. Faute de quoi, en effet, avant l’avènement de la première conscience la matière n’aurait pu se « condenser » par elle-même depuis sa nature probabiliste vers sa nature classique, donc la matière n’existerait pas, donc la conscience non plus vu qu’elle est censée découler d’une certaine complexité matérielle. Autrement dit, si la conscience n’est pas intrinsèque à l’univers le serpent cosmique se mord la queue.

La seconde est d’admettre que la nécessité d’une conscience pour passer de la probabilité quantique à la matière est une fausse idée, une simplification d’un phénomène plus complexe où il existerait une forme de décohérence naturelle (2). L’univers pourrait alors exister matériellement sans faire appel à une conscience.

De cette approche peut alors émerger une description de la conscience qui resterait ancrée dans une notion de complexité causale tout à fait objective et « réelle »: plus un système est complexe plus il est susceptible de conscience, ce qui est en gros décrit par la théorie de l’Integrated information theory of consciousness présentée dans « Principes de conscience » (3). Très bien mais cela n’explique néanmoins pas la réalité phénoménologique des expériences quantiques où la conscience a clairement un rôle. Que se passe t’il dans ce réel-là? Est-il purement subjectif?

De l’objectif au subjectif.

Il faut sans doute commencer par se débarrasser de la distinction nette entre objectivité et subjectivité. L’objectivité est affaire de convention et non de définition du réel, ce du fait que nos cerveaux ne savent rien du réel. Tout ce que nos cerveaux connaissent, ce sont des influx électriques et chimiques en provenance de nos sens. Le cerveau ne voit pas cette Rochefort ni n’entend Chris Rea, il reçoit une certaine information qui correspond à ce que l’évolution et l’éducation cataloguent comme « bouteille de bonne bière » et « bonne musique ».

Le travail essentiel du cerveau est de constamment comparer ce catalogue avec les sensations qu’il reçoit, de le mettre à jour, et de prévoir le mieux possible ce qu’il va se passer en fonction des informations reçues – le principe de survie.

Tout, donc, est fondamentalement subjectif. L’objectivité n’est que la reconnaissance du partage d’un catalogue subjectif commun, en aucun cas une description du réel. Il suffit pour s’en rendre compte de parcourir les différentes versions d’un même événement qui se concurrencent sur le web et les réseaux sociaux: nous pensons tous et toutes que nos propres interprétations sont « objectives » et raisonnablement fidèles à la réalité, mais tout le monde (hors les trolls et les manipulateurs) pense pareil: la réalité devient alors un mille-feuilles de réalités superposées, souvent incompatibles entre elles, et la notion d’une réalité objective partagée par tout le monde un vœu pieux.

La raison en est simple: nos cerveaux ont pour but premier de survivre au sein d’une communauté dont nous partageons le catalogue. Il arrive donc souvent qu’une incohérence entre le catalogue et les sensations se règle non pas en modifiant le catalogue, mais en adaptant ces sensations au catalogue. Et ce pour la bonne raison qu’il peut être plus dangereux, dans une certaine limite évidemment, de modifier notre catalogue et nous mettre en porte-à-faux avec notre environnement, que de forcer la sensation « dissidente » à coller avec le catalogue commun. Et ceci se fait de manière inconsciente, ce n’est pas de la simple mauvaise foi même si c’est perçu comme tel de l’extérieur.

C’est pourquoi la lutte contre les fake news et autres complotismes en partant d’une supposée « vérité vraie » détenue par les « gens raisonnables » est vouée à l’échec. Chacun.e a en effet « sa » vérité, perçue comme parfaitement objective, qui découle de ses appartenances à telles ou telles communautés – de pensée, ethnique, religieuse etc.. A bon entendeur, salut.

On vaudrait alors se raccrocher aux faits, aux choses mesurables et mesurées, dernier rempart d’une réalité objective et unique. Mais c’est là où la physique quantique nous enlève ce dernier espoir: le résultat d’une mesure dépend de la manière dont est faite la mesure et donc, fondamentalement, de qui fait la mesure. Où est la réalité dans ce cas?

Face à cela certains, tel Markus Müller de l’Université de Vienne, en Autriche, proposent de prendre le problème à l’envers: le réel que nous percevons ne serait plus l’interprétation subjective d’une quelconque et a priori intouchable réalité extérieure, mais une image objective (partageable) que nous créons nous-même à partir de deux ingrédients fondamentaux: de l’information et une fonction de probabilité.

Le retour des Idées?

Autrement dit, la réalité serait composée des expériences de chacun. Il n’y aurait pas de « réel » au sein duquel nous aurions des expériences, mais ce seraient nos expériences, issues d’une fonction appliquée à un champ d’information, qui créeraient ce que nous appelons la réalité. Ce qui n’est rien d’autre, finalement, que l’idéalisme philosophique de Platon mais revu et corrigé à la lumière de l’expérience moderne.

Ce qui rejoint également, me semble t’il, cette récente proposition du physicien Lee Smolin en faveur d’un univers (une réalité, donc) qui ne serait plus contenu par l’espace-temps mais par l’ajout incessants d’événements reliés par une proximité non plus spatiale, mais causale (4).

Poussons le bouchon: si le monde est en fait constitué de ce que Platon nommait les Idées, que Müller nomme les expériences, que Smolin nomme les événements, voire de ce que Hoffman nomme les agents de conscience (1), c’est qu’il n’est pas un contenant dans lequel se passent des choses, mais une création perpétuelle issue d’un champ d’information et de lois qui permettent de créer quelque chose (une Idée, une expérience, un événement). Autrement dit l’univers serait le contenu et notre cerveau le contenant. Nous habiterions une réalité virtuelle qui se composerait continuellement autour de nous.

Ce qui ne vous rappelle rien?

L’argument de simulation.

En 2002 le philosophe Nick Bostrom proposait « l’argument de simulation », présenté sur ce blog sous le titre « Etre ou ne pas être…. une simulation » (5). Son argument central: il serait beaucoup plus logique, et il démontre pourquoi, que nous soyons en réalité des avatars au sein d’une vaste simulation crée par des êtres largement plus développés que nous-mêmes, plutôt qu’une émergence accidentelle au sein d’une réalité d’origine purement naturelle et inconsciente.

Me voilà arrivé au bout de mon stock de Rocheforts. Rochefort, là où ce vieux moine, qui nous filait les bouteilles à travers la petite fenêtre de la conciergerie de l’abbaye, nous disait son bonheur à vivre ainsi dans le vestibule du Paradis (6). Et qu’est ce que le Paradis sinon ce monde idéal que nous nous inventons en nous-même? Il est des états de superposition d’esprits sains qui parfois laissent rêveur.

Liens et sources:

(1)

(2)

(3)

(4)

(5)

(6)

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

3 réponses

  1. Ha ben 7 gentil de laisser le comment & si tu passes convivialement par Rochefort, Linda sera ravie d’en vider l’une ou l’autre entre potes quoi.

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