Coronavirus, cygne noir ou signe des temps?

La théorie du cygne noir propose qu’il existe des événements imprévisibles qui, quand ils surviennent, ont des impacts très importants sur le cours des choses et, notamment, sur les cours de bourse vu que cette théorie s’est surtout développée dans le cadre des marchés financiers.

Le principe est ancien et son nom vient de la déduction – fausse – que, vu que tous les cygnes sont blancs, un cygne noir symboliserait un événement a priori impossible. En fait l’on découvrit plus tard que les cygnes noirs existent bel et bien (en Australie et Tasmanie) mais le principe fut repris par un trader, Nassim Nicholas Taleb, qui en 2007 publia un ouvrage intitulé Le Cygne Noir (1): l’impact d’événements aussi extrêmes qu’inattendus, et la manière dont la société les intègre.

Cygne noir, définition.

Un événement « cygne noir » est défini ainsi:

  1. Evénement surprenant, imprévu.
  2. Evénement avec un fort impact.
  3. Evénement que l’on peut rationaliser a posteriori.

Exemple: le 11 septembre 2001, un cygne noir d’anthologie car imprévu (par l’observateur lambda du moins), avec un fort impact (nous en payons toujours les conséquences, à travers 20 ans de guerres inutiles au Moyen-Orient et la transformation, par les régimes « démocratiques » occidentaux, de la menace terroriste en justification d’un vaste mouvement liberticide et autoritaire). Mais un événement que l’on reconnait, après coup, comme ayant été tout à fait prévisible si « l’on » avait été capable de prendre en compte, et d’analyser correctement, les informations déjà disponibles avant l’événement auprès des services de renseignement.

Le Coronavirus vu comme un cygne noir.

L’épidémie de Coronavirus relève aussi, à première vue du moins, d’un événement de type cygne noir: imprévu mais prévisible a posteriori, et ayant un fort impact ressenti sur l’ensemble de la planète.

La question de l’impact est relativement quantifiable: outre l’aspect sanitaire et le nombre de décès, l’impact économique – même de relativement court terme si la Chine est effectivement en train de sortir de la crise – est massif: chute boursière et guerre des prix du pétrole lié à la baisse de la demande, elle-même liée à la baisse des activités consommatrices d’énergie du fait de l’immobilisation temporaire des populations, des transports et des moyens de production.

De nombreuses sociétés commerciales souffrent de cette situation, tout comme les économies nationales qui perdent ainsi des points de croissance. Manque de croissance se traduisant par la baisse des rentrées fiscales et l’incapacité pour les Etats de se financer sans recours massif à l’emprunt, donc à la dette, donc à la machine infernale qui enferme les populations dans des carcans austères au grand bénéfice des banques prêteuses.

Mais face à cela, la baisse de production améliore l’empreinte carbone (les Chinois urbains auront retrouvé, l’espace de quelques jours, un air respirable et un ciel bleu (2)). Ciel qui reste malgré tout encombré d’avions volant à vide afin de maintenir des créneaux commerciaux, ineptie totale qui devrait mener les patrons de ces compagnies au poteau d’exécution mais c’est un autre sujet.

La crainte de la contagion ayant également pour effet d’interdire les grands rassemblements et les déplacements superflus, ce cygne noir fait remonter à la surface médiatique des principes généralement associés aux « décroissants »: privilégier les circuits courts, les petites salles de spectacle, la démocratie locale – cela tombe bien, il y a des élections municipales ce dimanche – bref, le risque de contagion impose de lui-même certaines des mesures pro-environnement inhérentes au combat contre le réchauffement, la pollution et le gaspillage énergétique.

Relativité des cygnes noirs.

Il me semble donc intéressant d’analyser les cygnes noirs du point de vue de ce qu’ils disent des temps dans lesquels ils s’inscrivent. Certes un cygne noir, par définition, intègre le fait que l’on ne peut le rationaliser qu’a posteriori – et que s’il est prévu d’avance ce n’est plus un cygne noir. Pourtant la nature imprévisible d’un événement se mesure selon une échelle fort subjective, selon que l’on fasse partie d’une minorité bien informée ou pas.

En effet, de par l’énorme décalage dans l’échelle des savoirs, pour ne pas dire la fracture, entre ceux et celles ayant accès aux dessous de certaines cartes (que ce soient des scientifiques, des agents des services de renseignements, des patrons de banques centrales, des chefs militaires, des mafieux de haut vol, des chefs d’Etats etc…) et la vaste majorité de la population – qui elle-même n’est pas homogène dans ses accès aux savoirs -, l’horizon des possibles n’est pas le même pour tous.

Ceci a deux effets majeurs: d’une part les « sachants » peuvent éventuellement décider de laisser advenir, ou pas, le cygne noir et ce selon leurs propres intérêts. Et d’autre part, si le cygne noir apparaît, les « sachants » auront pu améliorer leur propre résilience au choc (voire avoir déjà trouvé comment en tirer profit) et, donc, augmenter encore leur emprise sur ceux et celles qui l’encaissent de plein fouet. Tout ceci sans aller jusqu’à l’idée de la création d’un faux cygne noir, ce qui existe aussi sans doute mais relève plus d’une discussion sur le complotisme que des véritables cygnes noirs qui nous intéressent ici.

Ce qui donc ferait d’un cygne noir un signe des temps serait le différentiel de savoirs entre une petite minorité bien informée de la population, et le reste. Plus ce différentiel est grand, plus le cygne noir devient en réalité un instrument, une opportunité de réaliser un objectif via un effet de choc plutôt que par la lente progression politique, économique ou sociale.

D’un cygne noir à l’autre.

Lorsque Internet a commencé à pointer le bout du nez dans les années 80, personne n’envisageait la transformation sociétale que cette technologie allait opérer. La combinaison de deux lignes de développements parallèles, TCP/IP (qui à l’origine est un protocole militaire visant à maximiser la robustesse des réseaux de télécommunication), et le PC, eurent un effet aussi imprévu que massif: un véritable cygne noir.

Le Petit Âge Glaciaire qui débuta vers la fin du XIV ème siècle en Europe, ou la Peste Noire qui tua de 30% à 50% de la population européenne au milieu de ce même XIV ème siècle, sont autant de cygnes noirs prenant tout le monde au dépourvu. On pensait à l’époque que tout ceci relevait de la volonté de Dieu de punir les humains pour quelques fautes inexpiées.

C’est le refus de Dieu d’entendre les prières et les confessions, sa décision de continuer à faire souffrir les peuples sur des générations (le Petit Âge Glaciaire durera jusqu’au XIXème siècle) qui poussa certains esprits à questionner la réalité d’un tel Dieu et à ouvrir, enfin, les portes de la prison ecclésiastique. Ce cygne noir-là a fortement impacté la société et il a dû passer un mauvais moment devant les portes des oiseaux du paradis…

Plus près de nous, les cygnes a priori noirs que furent le 11 septembre 2001, le crash financier de 2008, l’épidémie H1N1 de 2009-2010 illustrent le fait que les temps ont changé: le déséquilibre des savoirs entre une petite mais puissante minorité (knowledge is power) et le public en général a permis la transformation de ces cygnes noirs soit en armes politiques, soit en marchés juteux au profit de membres de ladite minorité.

Concernant le 11 septembre 2001 (affaire sur laquelle ce blog propose une série d’articles) il est évident aujourd’hui que certaines strates du pouvoir US de l’époque savaient ce qui se tramait, mais ont laissé faire pour en tirer profit: profit politique pour G.W. Bush, le lobby pétrolier et le complexe militaro-industriel en manque de sang frais et de dollars depuis la fin de la guerre froide, profit pour les agences de renseignement qui virent ainsi leurs moyens se multiplier et le contrôle législatif sur leurs actions disparaître, et disparition très a propos de dossiers chauds dans l’inexplicable effondrement de la tour WTC 7 (3).

Le crash financier de 2008 relève d’une dynamique différente: le milieu financier savait pertinemment que la bulle allait exploser mais la frénésie du profit était telle que personne ne voulu tirer le signal d’alarme. Les prêts hypothécaires pourris, officiellement à l’origine de la crise, n’étaient que la face visible d’un monde financier en folie car récemment dérégulé, ce notamment par l’abandon de la loi Glass-Steagall qui avait été mise en place, après la Grande Dépression des années 30, pour séparer les activités de banque de détail des activités spéculatives. Ce cygne pas tout à fait noir plomba l’économie pendant dix ans et mis à la rue des centaines de milliers d’épargnants et de petits propriétaires.

Ces gens furent victimes de ce que l’économiste James Galbraith nomme l’Etat Prédateur (4), la prise de pouvoir au sein de l’Administration publique par des personnes au service d’intérêts privés. Phénomène aujourd’hui également très visible en France (Macron et la finance, Philippe et le nucléaire, Buzyn et les labos pharmaceutiques…), et qui fut un élément central de la campagne populiste de Donald Trump sous le slogan drain the swamp (vider le marécage).

Le H1N1, tout comme l’actuel coronavirus, ne sont pas des cygnes noirs au sens où, par eux-mêmes, ils seraient soit imprévisibles (toutes les agences de santé publique en ayant (encore) les moyens ont des plans d’action face à ce type d’épidémie), soit impacteraient fortement la société (il y aura toujours moins de morts du coronavirus que d’accidents de la route, de la prise de drogue, de la malnutrition, des guerres de profit etc..). Ils le deviennent à travers la gestion politique et la diffusion médiatique de l’événement.

Du point de vue du petit commerçant chinois ou italien en panne de clientèle, des artistes aux spectacles annulés mais aussi des producteurs de pétrole qui voient la demande baisser brutalement, des usines dont le flux tendu ne tolère pas de rupture de la chaîne d’approvisionnement, ou des sociétés financières devant présenter une profitabilité à deux chiffres pour satisfaire leurs actionnaires, le coronavirus est un cygne noir. Une société financière de grande envergure, Sequoia Capital, en parle d’ailleurs en ces termes:

Coronavirus is the black swan of 2020.

Having weathered every business downturn for nearly fifty years, we’ve learned an important lesson — nobody ever regrets making fast and decisive adjustments to changing circumstances. In downturns, revenue and cash levels always fall faster than expenses. In some ways, business mirrors biology. As Darwin surmised, those who survive “are not the strongest or the most intelligent, but the most adaptable to change.”

Coronavirus est le cygne noir de 2020.

Ayant survécu à tous les retournements économiques depuis près de 50 ans nous avons appris une leçon importante: personne ne regrette de prendre des décisions rapides et décisives face à des changements de circonstances. Dans les dépressions, les revenus et les liquidités baissent toujours plus vite que les coûts. D’une certaine manière, les affaires sont comme le vivant. Comme le résumait Darwin, ceux qui survivent  » ne sont pas les plus forts ou les plus malins, mais les plus adaptés au changement ».

https://medium.com/sequoia-capital/coronavirus-the-black-swan-of-2020-7c72bdeb9753

Le message est clair: pour survivre au cygne noir il faut s’adapter. A cette apparence de bon sens, pourtant, je mettrais un bémol (un coup de boule en fait) car cette injonction constante à l’adaptation, déjà discutée ici (5), nous aveugle sur la nécessité d’analyser ce qui est présenté.

Un cygne ni noir ni blanc.

Le principe du management néolibéral est que l’intégration par tout un chacun du principe adaptatif, justifié par exemple par un recours à Darwin, légitimise l’injonction à l’adaptation au profit, toujours, de ceux et celles qui ont le pouvoir de modifier les circonstances et les règles du jeu.

Le cygne noir est la justification absolue de l’injonction à l’adaptation et en effet, en cas d’événement que personne ne contrôle il ne reste que l’adaptation ou la mort. Mais le coronavirus est clairement un événement contrôlé, non pas au sens complotiste du terme (création et dissémination volontaire d’un virus) mais au sens où il serait, même pour le pouvoir totalitaire chinois, politiquement inacceptable de ne pas sur-réagir, de prendre le risque qu’il pourrait y avoir des morts par défaut de réaction à visibilité maximale.

Le pouvoir chinois, tout comme le gouvernement italien et d’autres (Usa, Inde ferment leurs frontières), pourrait en principe choisir d’autres voies que le bouclage intégral. Il y aurait peut-être plus de morts, mais moins de disruption. Or un grand nombre de morts n’a jamais empêché l’économie de tourner – au contraire, pourrait-on dire. Tout un pan de l’économie se consacre en effet expressément au fait de tuer.

Donc ce qui est présenté par Sequoia comme un cygne noir n’en est pas vraiment un. Par contre c’est bien un signe des temps, un temps où une minorité très informée et très puissante utilise un événement, en soi peu remarquable, pour en faire un élément « disruptif » et asseoir (encore plus) son autorité par l’obligation matérielle, et surtout l’injonction morale, d’une adaptation à ce qui est présenté comme un cygne noir.

Du cygne au signe.

Ceci peut sembler à côté de la plaque, voire limite de mauvais goût car qu’est ce qui pourrait justifier de ne pas faire le maximum pour s’adapter face à ce qui reste, malgré tout, un réel virus réellement dangereux pour les gens faibles ou âgés? On peut en effet considérer que, même s’il y a un déséquilibre entre la réalité de la menace et l’image qui en est donnée, et qui voudrait ainsi justifier un haut niveau d’adaptation, le jeu en vaut la chandelle car la seule chose qui compte, in fine, est de minimiser le nombre de morts et l’intendance suivra. On peut même ajouter qu’il y a, en l’occurrence, de vrais bénéfices écologiques, voire sociétaux, à imposer cette adaptation.

Indubitablement. Sauf que nous sommes dans un monde sous haute surveillance où nos déplacements et nos expressions servent à la construction de profils prédictifs, voire (comme en Chine) à la répression totalitaire. Notre capacité adaptative, la manière dont nous réagissons à des situations inhabituelles génèrent des données de grande valeur pour les algorithmes de surveillance et de prédiction. Algorithmes initialement inventés par Google et Facebook pour gagner de l’argent, et aujourd’hui utilisés par les GAFAM, les gouvernements, les services secrets, les banques, les officines politiques pour rendre nos comportements hautement prédictibles (6).

Un cygne de surveillance.

Ce type de pseudo-cygne noir sert aussi, donc, à affiner les modèles prédictifs qui nous suivent tout au long de nos vies actuelles tant que nous sommes connectés – et nous le sommes quasiment tout le temps, peu d’entre nous vivant dans la nudité numérique complète ou ayant implémenté des techniques de dissimulation démontrablement efficaces.

Un tel modèle intégrant nos réponses à des injonctions extra-ordinaires pourra, ensuite, être utilisé pour planifier d’autres événements devant aboutir à des situations, des comportements prévus à l’avance et servant des intérêts que nous ne connaissons pas. Nous sommes déjà constamment soumis à ce flux « d’informations » spécifiques visant à nous mener à certains types de comportement: acheter ceci, voter cela, penser comme untel ou unetelle, etc…

Prédire nos réactions face à des événements inhabituels est une arme de première catégorie dans l’arsenal manipulatoire de tout système de pouvoir. C’est ce qui permet d’approfondir encore plus la fracture du savoir, cette faille entre nous et la minorité « sachante » qui, en plus, en vient à en savoir plus que nous sur nous-mêmes grâce aux données comportementales et à l’intelligence artificielle qui permet de les optimiser.

Il ne faut donc pas nourrir le cygne noir sans s’assurer, un minimum, de sa réelle identité car il n’est parfois que le déguisement d’un signe de mauvais temps.

Liens et sources:

(1) https://en.wikipedia.org/wiki/The_Black_Swan_(Taleb_book)

(2) https://www.lesechos.fr/monde/chine/coronavirus-la-pollution-au-dioxyde-dazote-en-chute-libre-en-chine-1181131

(3)

(4)

(5)

(6)

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

5 réponses

    1. Les vieux connards se foutent totalement de millions de gosses crevés des conséquences des guerres sectaires, pétrolières alors heu… Nous n’éprouvons aucune pitié pour les trop, vieux glorieux connards quoi.

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