Macron et le COVID-19, du révélateur politique à l’arme totalitaire?

Ambiance feutrée ce dimanche en fin d’après-midi devant la mairie de Cluny, comme devant des milliers d’autres mairies françaises. On se regarde avant de se saluer afin de décider ensemble de la bonne manière de s’y prendre, on se tient un peu plus loin les uns des autres que d’habitude. On voit même, ici et là, un visage masqué.

Ce lundi soir Emmanuel Macron annonce le confinement et le report du second tour. Il est rare qu’un virus tienne ainsi en otage l’avenir politique de tout un pays. Un virus qui révèle autant qu’il arme.

Situation sur le champ de bataille.

Après quelques semaines au cours desquelles le public a dû subir de péremptoires incertitudes, aussi bien politiques que médicales, en plus des commentat.rice.eur.s divers.ses et varié.e.s qui occupent le terrain de toutes leurs ignorances, le brouillard de la guerre de positionnement et de communication commence à se lever. Il devient possible de faire un état des lieux réaliste du champ de bataille qui s’ouvre devant nous.

Sur le plan technique, la problématique principale est la surcharge prévisible des soins intensifs et de réanimation. Au sein de systèmes de santé dépourvus d’élasticité, prévus pour prendre en charge une population calculée selon une moyenne générale minimaliste, multiplier brutalement par 10 ou 100 les entrées nécessitant ce type de prise en charge sur une période courte mène à une double catastrophe: l’impossibilité de faire face à cette population imprévue d’une part, ce qui entraîne des conflits éthiques (le choix de qui l’on soigne). L’impossibilité de faire face à la demande « normale » d’autre part, ce qui est le principe des « plans blancs » visant à libérer de l’espace au sein des hôpitaux, forcément au détriment des patients dont les interventions se trouvent déprogrammées. Le tout couronné par une fatigue extrême et une grande souffrance du corps soignant.

Cette situation est d’ores et déjà documentée en Italie, où des soignants appellent à l’aide en direct. Elle est clairement décrite par les soignants au sein du système français qui voient arriver le pic épidémique comme l’on verrait débouler au loin un tsunami: on sait très bien ce qu’il va se passer mais on ne peut rien y faire sans une action décisive des pouvoirs publics. Cette situation est parfaitement présentée via cette émission de Arrêt sur Image intitulée: « Coronavirus: On doit se préparer à l’ouragan ».

Pour résumer donc, l’enjeu est d’aplatir la courbe infectieuse afin que tous les malades n’arrivent pas à l’hôpital en même temps. Les chiffres ne sont pas encore connus mais les ratios, si: de 15% à 20% des gens infectés nécessiteront une prise en charge, et 2% n’y survivront pas. Comment aplatir cette courbe et mieux répartir cette prise en charge dans le temps?

La clé est de ralentir l’épidémie en limitant la propagation virale, la fameuse « distanciation sociale » et le lavage des mains et surfaces touchées. Un coronavirus survit plusieurs heures sur des surfaces variées, notamment sur le métal. Moins longtemps sur la peau mais, si l’on serre des paluches ou si l’on se fait des embrassades, on peut contaminer du monde en peu de temps.

Les paramètres de distanciation sont désormais connus et publiés: pas de contact, distance d’un mètre entre les personnes, lavage des mains et surfaces. Si l’on fait cela il ne sert à rien d’en faire plus et, donc, il semble logique de fermer les lieux où une telle distanciation semble impossible, notamment les écoles et les lieux de rassemblement qui ne relèvent pas du vital.

La polémique électorale.

Une polémique tourne sur le sujet des élections municipales de dimanche dernier: pour certain.e.s il était incohérent de fermer ces lieux de rassemblement d’un côté, et de laisser les gens se rassembler pour voter de l’autre. Pour être allé voter, je constate qu’a priori cette polémique ne tient pas car les mesures de distanciation ont été implémentées au niveau des bureaux de vote: distance entre les électeurs, moyens de nettoyage, et prise en compte des gens entre eux pour maintenir une certaine distance.

Il ne semble donc pas y avoir de raison de penser que cette élection facilite le propagation virale, en tout cas pas pire qu’un passage en supermarché, et qu’il faudrait résister à cette impulsion à tout interdire, même (et surtout) le cœur de la vie démocratique, sur base de peurs infondées.

Mais, bien sûr, la politique politicienne n’est jamais loin et face aux critiques et injonctions des uns et des autres, pour ceux et celles qui veulent passer pour des « bons défenseurs » de la santé publique, rien ne vaut l’hystérie liberticide du confinement voire la glorification du modèle chinois:

Ca marche car le régime Macron, très affaibli par sa gestion catastrophique des affaires du pays, ne peut pas se laisser dépasser par la surenchère sécuritaire s’il ne veut perdre ses derniers soutiens. Il a donc tenté, dans un premier temps, de se réfugier derrière le comité d’experts qui conseille le gouvernement sur la marche à suivre. Ce conseil ayant validé, à mon avis à juste titre, la tenue du premier tour des élections, il fait face aujourd’hui à une vague de protestations le menant à interdire le second tour.

Macron, lors de son discours du 12 mars, a également tenté un « en même temps » d’anthologie: sur une ligne néolibérale où les gros mangent les petits, où les retraites sont gérées par des fonds de pension spéculatifs, où les biens publics genre ADP et autoroutes doivent devenir les vaches à lait des ses amis du grand capital sur le dos des utilisateurs, où la santé publique doit être réduite à l’inacceptable afin de faire rentrer, à sa place, la santé privée sur le modèle – désastreux – américain ; lui qui écrase allègrement le principe républicain sous la botte policière nazillonne (1), le bon roi Macron se met soudainement à encenser les soignants, à questionner cette délocalisation à outrance qui fragilise les économies locales au moindre hoquet, à faire appel au sens républicain – dont il ignore manifestement tout – pour nous sauver toutes et tous de la menace virale.

Ce retournement de circonstance semble être une mesure panique face à quelque chose auquel il ne comprend rien: une force qui ne peut ni s’acheter ni se faire manipuler ou se faire casser par les flics, une force contre laquelle la seule défense réaliste implique l’existence et le bon fonctionnement d’institutions résilientes et de l’esprit de solidarité. Toutes ces choses sont absolument contraires à sa vision du monde, ce monde où l’efficacité prime sur la résilience et où la rentabilité prime sur la solidarité.

Le choc est rude, et le bluff ne fonctionne plus. Un pays n’est pas une entreprise, un service public n’est pas seulement un centre de coût, un gouvernement n’est pas supposé être un club de mafieux et de lobbyistes au service d’une petite minorité qui se gave sur ses actifs. Le coronavirus agit tel un révélateur du bluff politique.

De la menace sanitaire à l’arme totalitaire.

Néanmoins ceci n’est pas la fin de la politique politicienne. Face au cygne noir COVID-19 (2) le pouvoir garde, malgré tout, une large capacité de manœuvre et peut, comme pour le terrorisme, espérer récupérer à son profit l’expérience de contrôle social que lui offre cette crise sanitaire. C’est précisément ce qu’il se passe en Chine, où l’exercice autoritaire légitimé par la violence de l’épidémie est récupéré pour renforcer la domination totalitaire: c’est la soumission au contrôle total du régime qui a sauvé le pays, voire le monde.

Que voilà une douce musique aux oreilles de très (trop) nombreux monarques jupitériens et c’est exactement ce que nous impose Macron dès ce soir: au nom de l’état de guerre (on a déjà entendu cela pour le terrorisme, et l’on voit bien vers quoi cela mène), les droits fondamentaux sont remisés à une date ultérieure, non précisée, et le régime s’offre la gouvernance par ordonnance. Bingo.

Bien sûr, tout ceci nous est imposé au nom de la sécurité sanitaire, mais enfermer chez elle la quasi-totalité de la population française sous prétexte que quelques milliers de con.ne.s s’agglutinent malgré tout en quelques lieux, alors que la vaste majorité suit les directives, est profondément injuste et illégitime.

Illégitime mais efficace d’un point de vue sanitaire, sans doute, mais à quel prix ? Tout comme les mesures sécuritaires « exceptionnelles » de l’état d’urgence devant relever de l’exceptionnel et du temporaire se sont – ô surprise – retrouvées intégrées au droit commun afin de combattre toute opposition politique sous couvert de « lutte contre le terrorisme », un état d’urgence sanitaire et des lois liberticides court-circuitant tout débat démocratique ne vont pas disparaître avec le coronavirus. Elles vont se retrouver dans l’arsenal législatif « normal » au profit de qui vous savez.

La question du prix à payer pour sauver un certain nombre de vies n’a pas de réponse unique. Il n’y a pas de justice objective dans ce genre de situation. A la guerre il faut parfois que certains se sacrifient pour en sauver un plus grand nombre. D’autant que l’on ne mourra pas de deux ou trois semaines de quasi enfermement à domicile, et si l’épidémie se dilue comme prévu on se félicitera ensuite de ce choix. Sans doute. Mais il y aura des conséquences et, à en juger par les évolutions des dernières années, elles seront néfastes pour nos libertés, nos droits, notre santé et notre avenir.

Chose curieuse, Emmanuel Macron terminant ainsi son discours de ce soir:

Le jour d’après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour au jour d’avant. Nous serons plus forts moralement, nous aurons appris, et je saurai aussi avec vous en tirer toutes les conséquences. Toutes les conséquences.

J’avoue rester perplexe face à cette insistance sur le fait d’en « tirer toutes les conséquences ». Il sait déjà, visiblement, de quelles conséquences il veut parler. Je ne sais pas, aujourd’hui, si c’est plutôt rassurant ou plutôt très inquiétant. S’il se rend compte de possibles remises en cause de sa politique et de celles menées depuis l’ère Sarkozy, ou s’il a compris que cet événement lui ouvre la voie vers un régime résolument autoritaire le protégeant de toute future remise en cause. Au nom, bien entendu, de notre sécurité.

Liens et sources:

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A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

17 réponses

  1. Béatrice Martin

    Merci pour cet article. Enfin une voix discordante au sein de la quasi totale unanimité de « soyons responsables » etc, mais à quel prix ? Signez le laisser-passer, c’est pour votre bien. Ça me rend malade et cela m’effraie. Effectivement, on avait déjà commencé à renoncer à des libertés essentielles au prétexte ridicule de la lutte contre le terrorisme, et ici un pas de plus est franchi. Jusqu’où cela va-t-il aller ? La population me semble bien mûre pour accepter n’importe quoi. Dans ce cas, pourquoi se priver ?

  2. martin KNAPP

    Merci pour cet article, Il faut beaucoup de temps et de recherche sur le web pour trouver un regard critique sur les mesures de confinement qui touche à notre liberté, notre dignité, notre santé psychique et sociale. Je trouve hallucinant l’absence totale de contestation face a ces mesures « drastique ». Merci encore!

  3. 7778inefficacité

    Après l’inénarrable sketch du manager arrogant et creux de la start-up nation M.le Président nous a gratifiés d’une prestation préoccupante voire inquiétante : le sketch du Père la Défaite.Le moment,très attendu,fut navrant,pathétique,pitoyable.L’issue de ce que nous devons considérer comme une catastrophe sanitaire résiderait dans une sorte de panacée universelle :l’incertain vaccin d’ici…2 ans !Ce serait grotesque si ce n’était tragique.Que de chemin parcouru en 20 ans :le système hospitalier français,considéré alors comme le meilleur du monde affiche aujourd’hui,dans la lutte contre le covid19,un des taux de mortalité les plus élevés de la planète.En France,à l’évidence,les autorités sanitaires sont très satisfaites.Nous,les familles endeuillées,le sommes moins.

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