Epidémie de Coronavirus: Un pour tousse, tousse pour un.

Hier après-midi, lors d’une petite conversation impromptue avec deux personnes à bonne distance, devant un café fermé sur une petite place par ailleurs vide malgré le grand soleil, venant juste de vider mon bac de verre à recycler mais sans attestation de sortie – donc surveillant du coin de l’œil une possible arrivée des pandores – j’ai retrouvé cette impression bizarre d’être entré dans une dimension parallèle, un théâtre de l’absurde version fin du monde par procuration.

N’ayant jamais travaillé au sein de grosses structures, d’administrations publiques genre police ou Education Nationale je ne suis pas habitué à côtoyer le sentiment d’absurdité de si près. Mon seul souvenir d’une situation comparable remonte à mon incorporation forcée dans l’armée pour service militaire, au moment où j’appris que j’étais désormais déchu de mes droits civils et, pour la petite année à venir, entièrement soumis à l’arbitraire militaire en qualité d’esclave de première classe. Au pire, caserné indéfiniment faute de pouvoir présenter une permission de sortie en bonne et due forme.

Dans son fameux En attendant Godot Samuel Beckett relate l’histoire, transposée dans un monde parallèle, de deux Juifs fuyant les nazis dans le Sud de la France et attendant un passeur, Godot, qui ne vint jamais. Godot est celui qui permettrait de passer d’une situation de sursis à une nouvelle vie.

Godot, ici et maintenant, c’est un pic sur un tableau, c’est le pic de l’épidémie de Covid-19. Avant le pic nous sommes en sursis dans un monde parallèle, après le pic nous pourrons, sans doute, rejoindre le monde des vivants, celui des cafés ouverts et des sorties sans attestations à la con. Nous savons que Godot existe mais nous ne savons pas quand il va arriver.

Il ne nous reste donc, en attendant, qu’à explorer ce monde où des scientifiques inquiets côtoient des politicien.ne.s aux abois qui glorifient soudainement des professionnels de santé qu’ils s’activent par ailleurs, de longue date, à épuiser et à écœurer afin de servir les intérêts d’un Grand Capital qui, tout aussi soudainement, voit ses valeurs s’écraser au fond de la cave du gratte-ciel en carton-pâte des marchés spéculatifs.

Entrée en absurdie coronavirale.

L’entrée en absurdie coronavirale se fit par un premier amoncellement d’injonctions contradictoires. Le truc chinois était tellement grave que des dizaines de millions de chinois étaient emprisonnés chez eux, mais en même temps pas très grave pour nous et il suffisait de se laver les mains et ne pas se toucher. Mais en même temps, aussi, les médecins hurlaient à la mort: le virus avançait vite et le système de santé, déjà saturé en temps normal, était incapable de gérer le tsunami en marche.

Le politique saute sur les freins, ferme boutique. Trois jours après, le vent de panique monte d’un Beaufort ou deux et c’est le confinement (1). Et là on y est vraiment: Macron, Darmanin, Le Maire se mettent à parler comme des anti-néolibéraux de base: relocaliser la production, rendre les services de santé plus résilients, fermer les frontières. Le Coronavirus serait-il en réalité une arme inventée par les Gilets jaunes?

En même temps les porte-flingues s’y croient toujours: Castaner se réjouit d’imposer les mesures de confinement « les plus dures » avec 100 000 flics à la clé, le préfet Lallement s’en lèche les babines à l’avance: ca va chier. Plus personne ne peut sortir, mais comme c’est impossible à moins d’obliger les gens à crever de faim chez eux ou à s’entre-tuer, il y a des dérogations. Des auto-dérogations même. On doit se faire à soi-même des attestations de sortie en fonction de critères vaguement définis, et le flic vérifie que votre auto-attestation correspond bien à votre posture et situation physique de l’instant.

Comme c’est le cas depuis aujourd’hui en Belgique, on pourrait simplement dire au flic ce que l’on fait, s’il estime que nous ne sommes pas « dans les clous », et ainsi ne pas gaspiller quelques millions de feuilles de papier et, surtout, éviter ce petit jeu du contrôle punitif. Mais non, la règle c’est la règle et, chez les fonctionnaires et les technocrates, la règle c’est Dieu.

Le risque policier.

Enfin presque, car c’est suffisamment vague pour être laissé à l’appréciation dudit flic et, vu que l’amende est désormais de 135 euros par « fausse » ou défaut d’attestation, vu la culture policière de la « politique du chiffre » – en français « abus de la force publique au profit d’une organisation mafieuse » – dénoncée par de nombreuses études et, tout récemment, le livre d’Alexandre Langlois (2), la situation est autant anxiogène que potentiellement fort coûteuse pour le public: 4 000 PV en un jour!

La police elle-même, à en croire l’émission Le Grand Rendez-Vous aujourd’hui sur France Inter, avec pour invité David Le Bars, secrétaire général du syndicat des commissaires de la police nationale, semble se rendre compte que cela ne va pas être simple:

Les policiers sont-ils assez protégés ? David Le Bars : « pour les policiers, c’est inaudible, aujourd’hui, qu’on nous dise qu’on ne peut pas porter de masques. On ne dépiste plus, donc un policier peut être porteur sans le savoir, ou toucher quelqu’un qui est porteur sans le savoir« . 

Pourtant selon la loi, les policiers doivent contrôler à visage découvert ? « On est dans une pandémie inédite, à situation inédite, mesure inédite. »

Est-ce que j’ai le droit de me promener, moi ou mes enfants, sur une trottinette ? David Le Bars : « Si vous considérez que la trottinette est un exercice physique, que vous n’êtes pas regroupés, et que vous avez votre attestation, ça marche, mais cela peut s’affiner et je ne vous répondrais la même chose, si c’est une trotinnette électrique qui sert de moyen de transport spécifique. Du moment que l’on est sur des trajectoires sportifs pour s’aérer, il faut bien sortir. »

Dois-je rester uniquement dans son quartier ? David Le Bars : « C’est pareil, il s’agit d’une question de bonne intelligence, si je contrôle quelqu’un qui a une capacité de course de 30km et qui est hors de son quartier de résidence, je ne vais pas le verbaliser. On est tous dans une ambiance de confinement, le policier saura faire la différence entre la sincérité et celui qui triche« . 

https://www.franceinter.fr/emissions/le-journal-de-13h/le-journal-de-13h-18-mars-2020

Rien qu’avec cela on découvre un monde d’ambiguïté, d’abus potentiels, de discriminations visant à encaisser the money selon les objectifs des flics: si j’ai un corps d’athlète et habillé en sportif je peux aller à des kilomètres de chez moi, si je marche peinard c’est quoi, 200 m? Si je suis sur un vélo de course ok roule ma poule, sur un vélo de ville des clous, par ici la monnaie? Ou alors ça va dépendre, aussi, de la profondeur du décolleté?

Quant à faire la différence entre la sincérité et celui qui triche, c’est sans doute possible dans le réel mais plutôt hasardeux, me semble t’il, en absurdie, là où ce qui relève de la tricherie n’a pas de frontières bien définies, et n’a pas nécessairement grand chose à voir avec le problème central: celui de faire barrière au virus. Plus grave encore pour le régime, Mr Le Bars a laissé entendre qu’à défaut de protection correcte des policiers, ceux-ci pourraient faire valoir leur droit de retrait. Ouille.

Ce qui nous amène à la question cruciale, fondamentale, de la stratégie de défense face à l’épidémie. Depuis la décision de confinement de samedi dernier il semblerait, à en écouter les médias et commentateurs français, que toute autre stratégie relèverait de l’irresponsabilité. Sympa pour les Britanniques, les Néerlandais, les Allemands, les Sud-Coréens, les Taïwanais etc qui ne sont pas, a priori, plus cons que la bande à Macron, voire plus cohérents.

Agnès Buzyn, WTF?

Les confessions accablantes d’Agnès Buzyn jettent comme un froid sur la posture très paternaliste, digne et supposée transparente du gouvernement (3). Nous sommes déclarés trop cons pour respecter les gestes barrière, donc enfermement général et gare à vous. Sauf que le gouvernement savait bien plus tôt qu’il ne le dit que l’épidémie allait submerger les services de santé, qu’il le savait au moment où Buzyn (pour laquelle je n’ai par ailleurs aucune estime vu son double jeu de lobbyiste et de ministre) a été débarquée de la santé pour aller faire le guignol (la guignole?) dans la campagne électorale parisienne.

Quel brutal conflit d’intérêt s’est joué là je l’ignore, mais ceci a donné au Covid-19 quelques semaines de répit que nous payons aujourd’hui par un confinement général extrêmement pénible pour une partie conséquente de la population (4), et la soumission à l’arbitraire administratif et policier – « au nom de notre sécurité » bien entendu.

Face au Covid-19, quelles stratégies?

Le problème centrale n’étant pas tant l’infection en elle-même que la capacité d’accueil des services de santé, la priorité des priorités semblerait être la mise sur pied de structures d’urgences, comme ce fut le cas en Chine. Ce qui ne semble pas être le cas ici, faute de moyens mais, surtout, faute de personnel qualifié pour traiter une pathologie aussi lourde. Peut-on imaginer de former rapidement des brigades d’aide-soignant.e.s susceptibles de décharger les experts de tâches pas trop complexes?

Parlant de la Chine, voici une vidéo d’un docteur français chef d’un hôpital à Wuhan, qui explique comment la Chine a réagit:

Face à la Chine dans tous les sens du terme (5), Taiwan a adopté une stratégie différente, proche de celle de la Corée du Sud: Dépistage systématique de tout cas suspect, traçage des contacts et mise en quarantaine. Selon le n°2 de l’OMS, Bruce Aylward, cette stratégie ne requérant pas de confinement de la population a permis à la Corée du Sud de passer le pic sans trop de casse:

Selon Aylward, plusieurs pays ont bien répondu à l’épidémie de coronavirus: « La Corée du Sud a été très rigoureuse sur le dépistage de tous les suspects et le traçage de tous leurs contacts. Depuis deux jours elle semble avoir passé le virage ».

According to Aylward, several countries have responded well to the coronavirus outbreak. “South Korea have been pretty rigorous about testing all the suspect cases and finding all the contacts. In the last couple of days, they seem to have turned a corner.”

https://www.newscientist.com/article/2237544-who-expert-we-need-more-testing-to-beat-coronavirus/?utm_campaign=onesignal&utm_medium=alert&utm_source=editorial

Aucun doute que les méthodes de ces pays impliquent une certaine intrusion dans la vie privée, mais c’est peut-être le prix à payer pour éviter le confinement, solution catastrophique pour la plupart des gens et l’économie en général:

« Sans porter atteinte au principe d’une société transparente et ouverte, nous recommandons un système de réponse qui associe la participation volontaire du public à des applications créatives de technologies avancées », a déclaré le vice-ministre sud-coréen de la santé, Kim Gang-lip, aux journalistes.

Les mesures conventionnelles et coercitives telles que le verrouillage des zones touchées présentent des inconvénients, a-t-il déclaré, sapant l’esprit de démocratie et aliénant le public qui devrait participer activement aux efforts de prévention. « La participation du public doit être assurée par l’ouverture et la transparence », a-t-il déclaré.

https://www.contrepoints.org/2020/03/17/366701-coronavirus-la-coree-du-sud-a-endigue-lepidemie-sans-confiner-les-villes

Plus près de nous, aux Pays-Bas, la stratégie est radicalement différente: l’immunité de groupe. Un gros mot en France car assimilé à une sorte de darwinisme où on laisserait crever tous ceux et celles qui n’y survivraient pas naturellement. Pas vraiment:

Dans son discours à la Nation de ce lundi, le Premier Ministre a annoncé que son gouvernement voulait développer une « immunité de groupe » en attendant un vaccin (d’ici 12 à 18 mois, ndt), laissant ainsi la partie la moins vulnérable de la population attraper le virus (et donc développer ses propres anticorps, ndt) tout en protégeant les personnes âgées et les malades, ce qui pourrait durer « des mois voire plus ».

Il fit remarquer que contrairement à l’Italie, l’Espagne ou la France, qui ont imposé de fortes mesures à l’encontre du Covid-19, les Pays-Bas n’envisageaient pas de confinement complet.

« Dans ce scénario (de confinement, ndt) nous devrions fermer notre pays pendant un an ou plus, avec toutes les conséquences que cela implique », ajoutant que « le virus pourrait réapparaître dès la fin de ces mesures ».

In his speech to the nation on Monday, the Prime Minister announced that his government wanted to achieve “group immunity” pending a vaccine, leaving the least vulnerable to catch the virus while protecting the elderly and the sick, which could take “months or more”.

He pointed out that unlike Italy, Spain or France, which imposed strong measures to stop the spread of Covid-19, the Netherlands did not envisage complete containment.

“In this scenario, we should shut down our country for a year or more, with all the consequences” that this implies, he said, adding that the virus “could reappear immediately if the measures are withdrawn.”

https://www.en24.news/a/2020/03/the-netherlands-has-another-strategy-in-the-face-of-the-coronavirus-no-containment-but-rather-group-immunity.html

Que voilà un discours à contre-courant de la fuite en avant coercitive qui se dessine en France, en Italie ou en Espagne. Est-ce tellement déraisonnable? Le temps nous le dira, mais ceux qui se trompent risquent de le payer très cher, dans tous les sens du terme.

De la politique mondiale à la solidarité locale.

Quid, enfin, de la solidarité européenne? Ursula von der Leyen a annoncé l’arrivage prochain, depuis la Chine, de millions de masques. Echange de bons procédés suite à l’envoi par l’UE, au début de la crise chinoise, de 50 tonnes de matériel de protection médical. La frontière entre l’UE et le reste du monde est fermée (6), et cela s’arrête là.

Que conclure. A voir comment cela se passe en Italie, qui sert de modèle à la France et où les services de santé en sont déjà au point de trier ceux qu’ils soignent et les autres, la limite de tolérance d’un tel confinement va arriver plus vite que prévu. C’est tout simplement physiquement et mentalement intenable au-delà d’un mois, et le coût économique catastrophique – coût qu’il va falloir un jour compenser, ce qui va peser d’autant sur la relance post-épidémie. Il va y avoir des zones de rébellion, en France elles existent déjà au sein des « quartiers » même si on en parle pas trop (7). Pire, comme le craignent les Néerlandais, le Covid-19 risque de revenir en force sur une population mal immunisée, et relancer l’épidémie.

Il n’y a pas de solutions faciles, mais il y en a des pires et des moins pires. Au vu de la réalité de ce qu’il se passe dans le monde, au-delà de la nouvelle idéologie « latine » en vigueur au Sud de l’Europe, idéologie basée sur une approche coercitive du problème qui va rapidement devenir intenable, l’approche de confinement arbitraire me paraît peu efficace.

Certes cette approche est favorisée par le corps médical français dont le problème central est son manque de capacité à gérer les flux de malades, et il est logique que si l’on interdit absolument à tout le monde de mettre le nez dehors la fameuse courbe d’infection va s’aplatir sérieusement, mais la réalité est plus complexe. On ne peut tout simplement pas confiner toute une population très longtemps, et il faut donc gérer cette réalité plutôt que de taper dessus.

Nous sommes tous face à une situation inédite, dangereuse, et gérée selon des rapports de force pas toujours lisibles, pas toujours rationnels, où le positionnement politique et idéologique reste un facteur prépondérant. Reste la solidarité de terrain, tenter d’éviter l’isolement des gens autour de nous tout en restant à bonne distance. Un pour tousse, tousse pour un.

Liens et sources:

(1)

(2)

(3) https://www.huffingtonpost.fr/entry/agnes-buzyn-livre-des-confessions-accablantes-sur-le-coronavirus_fr_5e70b8cec5b6eab7793c6642?fbclid=IwAR1akFVXxIkTyA_mHqy8NBf9jmss5oC0px5RJpqSzcYcZg248u9-wuPe_II

(4) https://npa2009.org/actualite/social-autres/le-confinement-et-lexplosion-des-inegalites-sociales?fbclid=IwAR0dy6s9Wg-ds1BuCRPS6gc-mHYXPRj2mb_wmpX1YmlHUIv8vvrJb1WAdfk

(5) https://www.lefigaro.fr/international/le-contre-modele-taiwanais-irrite-pekin-20200317?fbclid=IwAR0basPrQAOAWrLwTEslcQPDA1ca38Pz2CJOhJtEXEn4Vmv-ho8sBdERkAM

(6) https://www.europe1.fr/international/coronavirus-les-raisons-de-la-fermeture-des-frontieres-exterieures-de-lunion-europeenne-3955909

(7) https://www.valeursactuelles.com/societe/video-coronavirus-ces-quartiers-ou-ne-respecte-pas-les-regles-117134

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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