Mars, vingt ans après le Covid-19.

Le terme Perfect Storm illustre une combinaison inhabituelle d’éléments menant à un événement catastrophique. Initialement associé à des conditions météorologiques engendrant des tempêtes particulièrement violentes, le terme est aujourd’hui utilisé dans plusieurs domaines tels le sanitaire, l’économie et la politique.

Mars, base Corona. Date locale: An 10,6. Date terrienne: Avril 2045.

Voici vingt ans, en années terriennes, qu’une minuscule partie de l’Humanité s’est échappée de sa Terre natale pour coloniser cette planète rouge, froide, inhospitalière, déserte. Ce projet de migration à bord d’une flottille de fusées Starship, qui devait avoir lieu de manière organisée autour des années 2050, fut accéléré dès la fin de 2020. Au lieu du million d’hommes et de femmes initialement prévues, seuls quelques centaines d’humains et quelques milliers de tonnes de matériel furent acheminés ici (1).

Nous survivons tels des Robinsons à jamais coupés de notre monde d’origine, cette Terre d’où nous parviennent deux types d’ondes: d’une part un épais nuage de micro-ondes médiatiques, de données de surveillance et de tracking, de signaux émanant d’univers virtuels au sein desquels semble se réfugier une immense partie de l’Humanité restée là-bas. D’autre part, sous forme de longues ondes grésillantes, des cris d’appels à l’aide, des rages, des pleurs et des crimes sous la botte d’acier de la technocratie mondiale.

J’enseigne l’Histoire de l’Humanité à quelques jeunes confinés à vie sous les cloches pressurisées de l’habitat martien. Notre ouvrage de référence s’intitule « Perfect Storm, aux origines de l’An Zéro », et sa courte introduction:

Au tout début de l’année 2020, la population terrestre faisait face à trois risques majeurs: premièrement un risque écologique lié à un réchauffement climatique menaçant le mode de vie industriel.

Deuxièmement, un risque sociétal lié à d’extrêmes inégalités, au recul démocratique, à la faillite de l’universalisme et ses conséquences, l’archipélisation du monde en entités repliées sur elles-mêmes.

Troisièmement enfin, un risque totalitaire facilité par les technologies de surveillance, la main-mise d’élites technocratiques sur les mécanismes démocratiques (ou ce qu’il en restait encore), et la spéculation financière dévastant les économies réelles pour alimenter ces mêmes élites.

Au même moment apparut un virus pulmonaire de type coronavirus, dit « Covid-19 », qui engendra une hystérie menant au confinement, pour plusieurs mois, de la moitié de l’humanité et à l’effondrement de toutes les économies, en particulier les économies occidentales. Cette pandémie, associée aux trois éléments déstabilisateurs cités ci-avant, créèrent les conditions d’une Perfect Storm qui détruisit les contre-pouvoirs politiques au profit de cette élite technocratique, lui laissant les pleins pouvoirs au nom de la « sécurité » des peuples.

Un petit groupe de personnes, proches d’une société privée très avancée dans le développent des hautes technologies et de l’exploration spatiale, transformèrent à l’insu des autorités un programme de recherche en une opportunité d’évasion vers Mars. Cinq ans après le Perfect Storm et la transformation du monde terrestre en une vaste dystopie technologique au profit d’une petite minorité, dix Starships s’envolaient, sous un faux prétexte, pour un voyage sans retour vers la planète rouge. Bienvenue en l’An Zéro.

Perfect Storm, aux origines de l’An Zéro. Collectif Corona, Edition du Marsupilami, An 4.

La nouvelle société martienne étant, par nécessité, une société technologique elle s’intéresse tout particulièrement aux comportements systémiques, aux liens de causes à effets, aux algorithmes de décision car toute erreur peut lui être fatale. Des 350 personnes embarquées, il n’en reste vingt années (terrestres) plus tard que la moitié. Les accidents, l’environnement stérile, le confinement se révèlent meurtriers. De la centaine d’enfants nés ici, la moitié est en bonne santé physique et psychologique. Beaucoup sont morts, d’autres mourront bientôt.

Mon introduction générale sur les événements nous ayant conduits à l’exode a donc à peu près la teneur suivante:

Le Covid-19 fut, en ce temps terrestre, un cygne noir, un élément imprévu érigé en force majeure qui permit à l’élite technocratique d’accéder au pouvoir totalitaire. D’un virus potentiellement mortel pour un petit pourcentage d’une partie spécifique de la population humaine, celle âgée et sujette à d’autres problèmes de santé bien identifiés, il fut dans un premier temps le révélateur de la – bien réelle -impréparation sanitaire de nombreux pays et, partant, d’une panique hospitalière. Il devint ensuite un vecteur de panique au sein de populations se sentant démunies et disposées à écouter religieusement, c’est-à-dire sans contrôle critique, les recommandations des experts – ou présentés comme tels par une classe politico-médiatique relativement homogène.

La logique de ces experts médicaux, dans le but a priori légitime de minimiser le nombre de morts passant entre leurs mains, et faute d’autres solutions sauf en quelques cas mieux préparés, fut d’invoquer le confinement général. Les régimes aux abois face à cet événement inattendu, et notamment les régimes corrompus fortement attirés par l’autoritarisme, comprirent immédiatement l’immense bénéfice qu’ils pouvaient tirer de cette situation.

Il fut décidé qu’au nom de la prolongation de quelques milliers de vies, la population serait enfermée chez elle sous surveillance policière, l’économie torpillée et les principes démocratiques abolis au nom de l’état d’urgence sanitaire.

Imposant ainsi une chape de plomb sur toute opinion divergente, les régimes criminalisèrent toute critique, firent mine d’ignorer tout calcul coût-bénéfice à l’échelle de la population qui aurait pu démontrer l’inanité de telles mesures (2). Assisté par des polices transformées, de longue date, en mafias corrompues essentiellement engagées dans la répression violente de toute opposition et dans le racket (3), ces régimes établirent en quelques jours les fondements d’un nouvel ordre totali-Terre.

Le torpillage économique fut un élément central de la prise de pouvoir totalitaire. Le confinement, en effet, exacerbait l’aspect inégalitaire d’une société qui l’était déjà. Économiquement, il impactait de manière particulièrement forte les classes sociales les moins dépendantes de l’Etat et, donc, les plus dangereuses pour ce même Etat.

La catastrophe économique renvoya à la merci de l’Etat, sous forme de dépendance à l’aide sociale, des millions de travailleurs salariés ou indépendants, de commerçants, de retraités ayant investi dans des fonds privés. Socialement, le confinement des classes dites prolétaires dans de minuscules habitats urbains détruisit psychologiquement des millions de familles.

Le confinement causa une profonde récession mondiale. Les morts directement liés à cette récession se comptèrent par millions, un nombre de plusieurs ordres de grandeur au-dessus du nombre de vies qu’il permit de sauver – temporairement. Dépressions, suicides, maladies associées à la pauvreté, les effets délétères des récessions sur les populations fragilisées étaient pourtant bien documentés (4).

Mais, le moralisme en place publique ayant depuis longtemps remplacé la pensée rationnelle, et malgré le fait que des millions de personnes décèdaient par ailleurs, chaque année, de maladies, de la pollution, de la prédation économique, de guerres au profit de ces mêmes élites sans que rien ne se fasse de particulier, il fut interdit de questionner la soudaine, immense et spécifique valeur de ces morts-là.

Confinés, surveillés, verbalisé à outrance, angoissés par le développement de l’épidémie, par des images de lignes de cercueils et par les discours emphatiques de politiciens redécouvrant très a propos les bienfaits du nationalisme ; par les promesses qu’après, plus rien ne serait comme avant, les peuples se réveillèrent effectivement dans un monde où plus rien n’était comme avant: disparition du droit, disparition des libertés au profit de la toute-puissance de l’Etat totalitaire, assujettissement de toutes et tous à l’arbitraire technocratique et policier.

Née par opposition au régime totalitaire, notre jeune civilisation martienne a intégré, mais pour combien de temps, l’idée que la liberté n’a pas de prix, que la vie est un éveil de la conscience et la mort, un passage que l’on salue sans le craindre. Toutes choses qui font que nous sommes ici, aujourd’hui, déjà habillés de nos combinaisons rapiécées.

Je referme ce livre, peut-être pour la dernière fois, et regarde mes élèves peut-être aussi pour la dernière fois. Une fusée terrestre remplie de soldats et de matériel de guerre est en phase d’approche pour Mars. Rien ni personne ne doit échapper à la logique totalitaire. Par définition.

Liens et sources:

(1)

(2)

(3)

(4) https://www.telegraph.co.uk/news/2016/05/25/financial-crisis-caused-500000-extra-cancer-death-according-to-l/

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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