Et pendant ce temps-là, sur le front russe…

Pas de Coronavirus dans cet article, la situation russe pouvant être suivie via une page Wikipédia dédiée. Caché par la pandémie qui ravage actuellement l’Europe et les USA, et dont la deuxième vague semble revenir sur la Chine (1), le grand jeu géostratégique ne s’est pas arrêté pour autant.

La Russie a pu démontrer, depuis près de 10 ans, sa capacité à profiter des catastrophiques erreurs occidentales au Moyen-Orient pour se réinstaller en tant que grande puissance mondiale, alors même que son PIB se situe entre ceux du Canada et de la Corée du Sud, soit de l’ordre de 1 658 milliards de dollars, ou 9% du PIB de l’Union Européenne (RU comprise).

Sa recette est une vue à long terme couplée à un investissement massif dans sa capacité militaire, avec près de 4% de son PIB investi dans ce secteur. Par comparaison, la France tourne autour de 2%, l’OTAN de 2,5%, les USA seuls autour de 3,2% et la Chine à 1,9% – mais en réalité nettement plus vu la forte intrication des sociétés privées et publiques chinoises.

Reste que, en chiffres absolus, c’est nettement moins que l’OTAN, ce qui oblige les Russes, plutôt que de se battre sur tous les fronts du développement militaire, à se concentrer sur certains domaines stratégiques.

Outre les deux piliers que sont les armes cybernétiques et l’aviation de combat, la stratégie russe est assise sur la supériorité de ses systèmes de missiles. Ce blog présentait, l’an dernier, les nouvelles armes hypersoniques russes dans « Les dangers de la course aux armes hypersoniques » (2):

Le principe des armes hypersoniques est d’aller tellement vite qu’elles en deviennent impossible à détruire. Lancées à partir d’avions ou de lanceurs de missiles, elles volent à quelques 6000 km/h dans l’atmosphère (et non pas en passant par l’espace, comme pour les missiles balistiques traditionnels), restent contrôlables en vol, et sont – pour le moment du moins – intouchables par les systèmes de défense sol-air type S-400 ou Patriot.

Toutes les grandes puissances étant également en train de développer ce type d’armes, dont on ne peut a priori se défendre, la supériorité revient à celui capable de s’en protéger malgré tout et c’est, semble-t-il, ce que vient d’annoncer la Russie avec le système S-500.

Du S-300 au S-500, 25 ans de développement.

En 1997 la Russie dévoilait les batteries de missiles S-300, un système performant de défense anti-aérienne contre toutes les menaces du moment: missiles de croisière, avions de combats, missiles balistiques de moyenne portée. Ce système a été vendu jusqu’en 2017 à de nombreux pays, dont la Syrie, et pose de sérieux dangers à l’aviation occidentale dite de 4ème génération, la plus développée actuellement: F-16, F-15, F-18 côté US, Rafale, Tornado, Mirage 2000 et autres Typhoon côté européen.

L’avènement des avions de 5ème génération, le F-22 et le F-35 notamment, dotés de capacités d’invisibilité aux radars traditionnels (stealth), a mené au développement de la génération S-400 des missiles russes. Peu vendus du fait de leur extrême sophistication, Poutine a néanmoins livré des batteries à la Turquie d’Erdogan afin de contrer toutes velléités offensives des USA et d’Israël. L’Iran et la Syrie sont également acheteurs, pour les mêmes raisons.

Ceci a créé une situation ubuesque où un membre de l’Otan, la Turquie, majoritairement équipée en matériel occidental, se dote de missiles russes afin de se protéger d’autres pays de l’Otan. Situation décrite dans le billet « S-400 et café turc » (3).

Reste que, face au développement des missiles hypersoniques, il fallait encore augmenter les capacités de ce système de défense, d’où l’annonce de la version S-500:

Le S-500 n’est pas seulement un système de défense anti-aérienne et anti-missile conventionnel, mais une arme anti-espace dont l’introduction va fondamentalement changer les capacités de défense aérienne de la Russie, déclare le colonel Sergei Khatylev, ancien chef des forces de missiles anti-aériens du commandement des forces spéciales de l’armée de l’air russe.

« Le système est capable de résoudre plusieurs missions, par exemple, la détection et la destruction de cibles aérodynamiques conventionnelles, d’avions et d’hélicoptères, de missiles de croisière – tout ce qui vole à des vitesses allant jusqu’à l’hypersonique. Mais en plus de cela, le S-500 peut abattre des cibles balistiques, et pas seulement pendant la partie descendante de leur vol, mais aussi à toutes les autres étapes. Et ici, les vitesses sont déjà cosmiques – plusieurs km par seconde », a déclaré M. Khatylev, s’adressant au journal Moskovskiy Komsomolets.

https://infosdanyfr.wordpress.com/2020/04/13/russie-le-s-500-est-une-arme-anti-espace-a-declare-le-colonel-sergei-khatylev-yandexfr/

Le S-500, de par sa portée et sa vitesse, se veut un système de défense de l’ensemble du (très vaste) territoire russe:

« Avec l’avènement d’un complexe comme le S-500, nous pouvons parler de la défense anti-missile de territoires entiers. Plus tard, lorsque la production de ces systèmes sera augmentée et qu’ils seront améliorés, nous pourrons parler de la création sur leur base des défenses aérospatiales de toute la Fédération de Russie », a déclaré M. Khatylev.

https://infosdanyfr.wordpress.com/2020/04/13/russie-le-s-500-est-une-arme-anti-espace-a-declare-le-colonel-sergei-khatylev-yandexfr/

Conséquences du futur S-500.

Je ne sais pas ce que pensent les stratèges européens, américains et chinois de cette annonce. Visiblement tout le monde est occupé ailleurs mais le choc doit néanmoins être rude, surtout pour le Pentagone. En effet, même si ce système ne sera pas déployé en Russie avant 2025 ni exporté, sans doute, avant plus longtemps encore, il renforce une forme d’invulnérabilité russe face à toute attaque aérienne.

Certes personne, en dehors de quelques débiles galonnés au sein de l’armée US et de l’Otan, n’envisage d’attaquer la Russie comme personne, là-bas (sauf quelques autres débiles galonnés, sans doute), n’envisage d’attaquer l’Occident. Mais les capacités miliaires restent un atout de poids dans le grand jeu d’échecs géostratégique, jeu gagné par la Russie depuis le début de la crise syrienne, une Russie ayant ainsi réussi à éjecter l’Occident du Moyen-Orient et rester maître du jeu local.

Le cas occidental étant pour le moment réglé, l’ours russe se sentant pour le moment bien protégé des serres de l’aigle US, la grande question est la suite des événements face à la Chine.

Poutine maintient d’excellents rapports avec un Xi Jinping qui lui sert de modèle dans la crise du Coronavirus: comment récupérer ce choc à son propre avantage, comment utiliser la pandémie comme levier pour maximiser son emprise sur son pays et sa population. Les deux leaders sont persuadés que le temps de la démocratie et de l’internationalisme est révolu, et que pour être stable un pays doit avoir une gouvernance stable et forte, donc autoritaire, où la démocratie n’est plus qu’un théâtre bientôt moribond.

Pour Xi Jinping les choses sont déjà claires: il a, depuis 2018, les pleins pouvoirs sans limite de temps (4), mais sa stabilité dépend encore du petit cercle à la tête du parti communiste. Trop de ratages, trop de troubles et il peut toujours se faire éjecter par une révolution de palais au sein du parti lui-même. D’où son extrême attention à la glorification de la « méthode chinoise » dans la crise du Covid-19, et les moyens illimités mis à la disposition des services de santé pour contenir la seconde vague.

Vladimir Poutine a des ambitions similaires, mais ici déguisées sous la forme de la création d’un nouveau poste et d’une modification en profondeur de la structure du pouvoir russe:

Lors de la présentation de ses vœux, ce mercredi 15 janvier 2020, il a proposé un référendum sur un changement de la Constitution. Un discours immédiatement suivi de la démission surprise du gouvernement.

L’idée ? En gros, il s’agirait de réduire les pouvoirs du président et d’accroître ceux de la Douma, du Premier ministre et de la Chambre haute, le Conseil de la Fédération qui rassemble les gouverneurs des régions et des républiques autonomes de Russie dont le rôle serait grandement renforcé.

En 2024, Poutine, qui aura alors 72 ans, aurait donc le choix entre deux solutions. Soit rejouer 2008 et redevenir le Premier ministre renforcé d’un président affaibli. Mais c’est peu probable. Soit prendre la tête de ce Conseil de la Fédération, devenant ainsi la figure tutélaire du régime, une sorte de leader suprême sur le modèle de Deng Xiaoping en Chine dans les années 1980.

https://www.nouvelobs.com/monde/20200115.OBS23514/le-stratageme-de-poutine-pour-se-maintenir-au-pouvoir-apres-2024.html

Pour Poutine et, sans doute, pour une large partie de l’électorat russe, la stabilité gouvernementale est clé. Les moins jeunes se souviennent encore de la guerre, à coups de canons bien réels, entre Elstine et la Douma lors de la crise constitutionnelle russe de 1993 (5). J’imagine que la réforme constitutionnelle de Poutine sera adoptée et que l’axe sino-russe sera alors aux mains de deux dictateurs solidement enracinés.

Vu l’isolationnisme américain, le monde sera alors divisé en trois blocs aux poids économiques comparables: les USA et ses satellites, l’Europe sous une forme ou une autre, et l’axe sino-russe. De plus il est clair que la Chine est en train d’acheter une bonne partie de l’Afrique à travers une politique d’investissement très agressive, et une partie du monde via les « nouvelles routes de la soie » (6).

En 2025, lorsque les S-500 seront en place, la surface occupée par l’axe sino-russe et ses pays satellites sera plus grande et plus peuplée que tous les pays occidentaux réunis. De loin. Les agressions militaires américaines et alliées qui pourrissent le monde depuis 20 ans ne pourront plus avoir lieu du fait de ces systèmes de défense. La capacité de dissuasion sino-russe sera indépassable. Leurs populations disciplinées, fliquées, ravagées par la propagande serviront ces régimes jusqu’à leur probable effondrement civilisationnel dont personne, aujourd’hui, ne peut prédire la date.

Face à l’axe sino-russe et au retrait américain, quel choix pour l’Europe?

Le talon d’Achille de tels régimes est la passation de pouvoir. C’est là où les forces contenues sous la répression ordinaire se déchaînent et peuvent conduire à la débâcle.

D’où un choix pour les « vieilles démocraties » occidentales: suivre la voie autoritaire afin de faire jeu égal avec la stabilité et la stratégie à long terme des dictateurs, mais prendre le risque de révoltes lors des changements de régime, ou valoriser la démocratie permettant une grande flexibilité mais peu de visibilité, une forme de gouvernance avec une suite de petits chocs (les périodes électorales) au lieu de longues durées de stabilité entrecoupées de périodes de chaos?

La réponse à cette question dépend en partie de la résilience et de la capacité de défense de ces pays face à l’axe sino-russe et, sans doute, US si les choses continuent comme elles le sont actuellement. Il est évident que, à poil militairement et dépendant économiquement des USA et de la Chine, l’Europe ne peut que devenir le vassal de l’un et l’esclave de l’autre. Ces gens-là ne font pas de cadeaux.

Le S-500, de ce point de vue, symbolise une supériorité militaire permettant à la Russie et ses alliés d’imposer leur jeu géostratégique. Certes des pays tels la France et le Royaume-Uni garderont encore un certain temps une capacité de dissuasion nucléaire, mais sera-t-elle en mesure de passer les défenses russes je l’ignore – en tout cas l’objectif russe est de les en empêcher.

La destruction mutuelle n’étant dans l’intérêt de personne, cette capacité de dissuasion est caduque de toute manière. Elle est même dangereuse car jamais à l’abri d’un tir accidentel aux conséquences incommensurables. Les escarmouches, les bras de fer auront lieu sur des zones précises. Le dominant ne sera pas celui qui tue l’autre, simplement celui qui lui fait mordre la poussière une fois de temps en temps, et dicte ensuite ses conditions.

Face aux S-500 il faudra donc que l’Europe adopte à son tour une posture stratégique. Militaire certes, pour ne pas se laisser marcher sur les pieds, mais surtout politique et économique: trouver le juste milieu entre le besoin de commercer et d’échanger, et la nécessaire autonomie permettant de ne pas dépendre d’autrui pour ce qui relève du vital et du fondamental: nourriture, santé, énergie, infrastructures technologiques nécessitant une réelle sécurisation.

Une concurrence entre démocratie et autoritarisme se joue actuellement en Europe. La crise du Coronavirus la rend d’autant plus visible: certains pays ont refusé la transformation en Etat policier pour cause de « sécurité sanitaire », d’autres – telle la France, à mon grand regret- ont plongé.

Le premier combat sera donc interne, il sera contre la marche des petits dictateurs surfant sur l’accord tacite d’un vaste public discipliné par la peur. L’avenir proche est sans doute à une forme de totalitarisme technologique et moraliste, pas tout à fait « l’après Covid-19 » que l’on pouvait espérer.

Voilà donc, vu de ma fenêtre, les trois piliers de la Sainte-Trinité En Marche. Ce bruit de bottes annonce le recul continu des libertés au nom d’une « sécurité », qu’elle soit guerrière ou sanitaire, qui avance armée par la Technocratie et masquée par le Moralisme. Un jour viendra où, comme pour tous les totalitarismes, le système s’effondrera sous son propre poids, mais quand et à quel prix?

https://zerhubarbeblog.net/2020/04/21/sainte-trinite-du-sante-supreme-de-la-technocratie-et-du-moralisme/

Liens et sources:

(1) https://www.express.co.uk/news/world/1264413/coronavirus-news-china-henan-hubei-wuhan-covid-19-pandemic-second-wave-lockdown

(2)

(3)

(4) https://www.lesechos.fr/2018/03/en-chine-les-pleins-pouvoirs-pour-xi-jinping-986293

(5) https://fr.wikipedia.org/wiki/Crise_constitutionnelle_russe

(6) https://www.la-croix.com/Monde/Asie-et-Oceanie/Comment-Chine-achete-monde-2019-12-03-1201064127

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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