Covid-19, répression et le mythe de l’indiscipline française.

A en croire les réprimandes politiques et les débats sur les réseaux sociaux, il existerait une indiscipline française qui justifierait la répression policière. Une indiscipline ontologique qui rendrait impossible toute auto-discipline face au danger, ce qui nous différencierait d’autres peuples tels les Danois (selon Macron), et ferait qu’ici rien ne peut se faire sans la menace et la punition.

Pour un français d’adoption tel que moi-même, ayant vécu ailleurs, cette posture est sidérante. Elle est même angoissante car elle justifie, auprès de pleins de gens que je considère habituellement « normaux », une répression policière outrancière et une acceptation de la délation qui impacte directement ma vie de petit provincial. Comme le disait quelqu’un sur les RS, désormais tous les français découvrent ce qu’est être Noir ou Arabe en France.

D’où peut venir une telle intériorisation de l’idée d’indiscipline française, comment une culture érigée sur les idéaux de liberté, égalité et fraternité en arrive-t-elle à dénaturer ces valeurs dès la première crise venue?

Origine du mythe.

L’idée d’une indiscipline ontologique du peuple français n’est pas neuve. La discipline est nécessaire à un Etat Nouveau, celui décrit par la Révolution Nationale de Pétain (1) remettant l’Ordre au centre du jeu. Dans son allocution aux Mères de France en mai 1941, ce même Pétain dit :

Vous êtes, avant l’État, les dispensatrices de l’éducation ; vous seules savez donner à tous ce goût du travail, ce sens de la discipline, de la modestie, du respect qui fait les hommes sains et les peuples forts. 

http://lhistoireenrafale.lunion.fr/2016/05/24/25-mai-1941-le-marechal-petain-sadresse-aux-meres-de-famille/

Le recours à la nécessité de retrouver une discipline perdue est inhérente au narratif fasciste, nationaliste ou totalitaire du XXème siècle. Il est enraciné dans la culture politique bourgeoise et technocratique, et bien entendu policière. Mais sur quelles bases?

Un débat fut organisé sur cette question par le Figaro (pas vraiment anar ou extrême-gauche, donc), un peu après le début du confinement (2). Partant d’un constat posé par les médias, les politiques et repris par bon nombre de Français.e.s comme quoi:

«Tant qu’il n’y aura pas d’obligation, les Français ne respecteront pas les mesures prises. Les Gaulois ont les défauts de leurs qualités (…)»

https://www.lefigaro.fr/vox/societe/coronavirus-les-francais-sont-ils-indisciplines-20200323

Plutôt l’indiscipline gouvernementale que populaire!

Point de vue battu en brèche par certains qui voient avant tout, dans ce constat, la simple conséquence de l’indiscipline du gouvernement: les injonctions contradictoires, et l’impréparation à ce qui était parfaitement prévisible dès janvier. Mais évidemment, et sans doute d’autant plus du fait du rapport ambigu à l’autorité qu’entretient un Macron avec, d’une part, un père savant et iconoclaste et, d’autre part, une compagne qui fut son professeur au lycée, seule la dénonciation de l’indiscipline, et plus généralement de l’incapacité adaptative de « ceux qui ne sont rien », lui est ouverte: c’est la réaction normale de la posture autoritaire, typiquement celle du « prof », du flic ou du technocrate, à laquelle Macron s’est confronté toute sa vie.

C’est la posture de celui ou celle dressée à considérer que le « problème » est nécessairement le fait de l’incompétence, de l’indiscipline, de la non-coopération de « l’autre », justifiant de ce fait son propre autoritarisme.

Ce lien entre indiscipline et nécessité hiérarchique, entre « civilisé » et « abruti », ressort magnifiquement dans le discours lié à l’indiscipline en milieu scolaire. Indiscipline de fait, et un très sérieux problème dans certaines écoles, collèges et lycées, mais dont les causes ne sont pas une quelconque précondition génétique ou culturelle. Ces causes sont un aspect de la lutte des classes où une partie de population, celle qui est indisciplinée, rejette l’école car elle estime que cette institution ne travaille pas pour elle, mais contre elle:

Ce n’est donc pas contre les enseignants que les élèves manifestent leur indiscipline. En fait, D. Meuret évoque une piste plus culturelle : selon lui, ce climat d’indiscipline résulterait en partie du modèle traditionnel français qui laisserait penser à certaines familles, et notamment celles de milieux défavorisés, que l’école se construit sans elles, voire contre elles. Renforcer le dialogue entre parents et enseignants dans chaque établissement semble alors d’autant plus opportun que les relations sont moins fréquentes en France que dans les autres pays de l’OCDE. 

https://www.scienceshumaines.com/les-eleves-francais-champions-de-l-indiscipline_fr_38406.html

Le discours infantilisant.

Le rapport adulte-enfant qu’entretient une partie de la population, celle qui se considère « disciplinée » face à celle considérée « indisciplinée » et cause légitime de l’oppression policière, est aujourd’hui intégré dans la culture politique et technocratique française. En effet, contrairement aux peuples considérés comme « disciplinés », tels les Allemands ou les Suédois, qui ne le sont en réalité ni plus ni moins qu’ici, le pouvoir français infantilise systématiquement ses citoyens.

Cette infantilisation, dans la foulée d’un Chirac paternaliste, prend depuis l’ère Sarkozy des proportions grand-guignolesques. Je vous livre cet extrait d’un texte de Ivan Rioufol, paru sur son blog du Figaro en 2015:

Renaud Camus met en scène « la classe puérile » d’une société où tous les citoyens deviennent des enfants et se voient infliger toujours plus de  « pédagogie », « comme s’ils avaient tous huit ans et demi ». C’est ce mal qui déteint y compris sur le premier ministre qui, dimanche, était cette fois à Roland-Garros pour la finale Djokovic-Wawrinka.  Il explique : « Le sport à un rôle très important ». Sans doute, mais pas au point de mobiliser ainsi l’Etat sur ce qui demeure un divertissement. En réalité, ce qui apparaît est le vide de la pensée politique, trop régulièrement réduite à des démonstrations morales ou sanitaires. Le philosophe Robert Redeker fait ce constat dans son dernier livre (2) : « La promotion de la santé est le contrepoids de l’écroulement de l’imaginaire politico-religieux qui, sous des vêtures diverses, a dominé l’histoire occidentale depuis les Grecs ». Devenir adulte est une urgence.

https://blog.lefigaro.fr/rioufol/2015/06/linfantilisation-maladie-de-la.html

Il suffit d’écouter n’importe quel discours récent des dirigeants politiques français, de Sarkozy à Macron en passant par Valls ou Castaner, pour ressentir l’arrogance du « sachant » face à la plèbe à laquelle il convient de parler comme à autant de gamins attardés. Tout le monde reconnait cette attitude, mais pour les tenants du mythe de l’indiscipline, c’est nécessaire du fait que la majorité des « autres » sont des cons.

Cette fusion entre indiscipline et connerie n’est pas récente pour autant. On a beaucoup glosé sur cette supposée citation de De Gaulle comme quoi « les Français sont des veaux »:

C’est son fils qui a rapporté ces paroles que le général aurait prononcé en 1940 à Londres. Il voulait probablement dire que les Français sont prêts à accepter mollement des directives sans aucune réflexion et qu’ils méritaient le sort qui les attendait sous l’occupation : l’abattoir.

https://fr.quora.com/Que-voulait-dire-De-Gaulle-par-Les-Fran%C3%A7ais-sont-des-veaux

Selon ce point de vue, c’est plutôt la discipline qui serait le point faible français. C’est l’obéissance à la gamelle qui mène la France, et ce que la bourgeoisie fonctionnarisée nomme « indiscipline » serait la révolte d’une partie de la population face à l’arrogance du pouvoir et au sentiment d’injustice. Comme le disait Pierre Perret:

Eh oui ! Ma France est une France libre, fraternelle et éternellement insoumise aux dictats de la bien-pensance. Il n’est qu’en respectant toutes ces diversités qu’on arrive un jour à vivre la douce France de Trenet. Celle qui m’a toujours plu et que notre jeunesse lucide et combative fera perdurer par-delà les obscurantismes.

https://citations.ouest-france.fr/citation-pierre-perret/eh-oui-france-france-libre-126944.html

Dans le cadre actuel, le régime Macron aux abois a utilisé l’image de l’indiscipline populaire comme cause légitime de l’oppression policière en plus du confinement proprement dit (3). Pourtant, peu après, aussi bien Macron que son fouetteur en chef Castaner reconnaissaient la bonne discipline des Français. Ce dernier déclarait, le 6 avril:

480 000 contraventions ont été dressées par nos forces sur plus de 8 millions de contrôles, depuis le début du confinement : en dépit de comportements individuels parfois regrettables, les Français respectent dans leur majorité le confinement.
Nous restons mobilisés et vigilants.

https://www.nouvelobs.com/coronavirus-de-wuhan/20200406.OBS27135/les-francais-font-partie-de-ceux-qui-respectent-le-mieux-le-confinement-assure-castaner.html

Nous en sommes à plus de 900 000 PV. C’est énorme, une véritable agression contre la population en ces temps difficiles, une mise en oeuvre outrancière de la politique du chiffre (4) mais, surtout, langage de domination paternaliste: vous être sages, c’est bien, mais on va continuer à vous taper dessus afin de s’assurer que vous restiez sages. Staline, le « père du peuple »‘ (le « petit » étant une erreur de traduction), est un symbole parmi d’autres de ce totalitarisme paternaliste.

Il suffit de comparer les discours solennels d’autres leaders, en ce même temps de crise, pour constater le principe infantilisant du discours français. Que ce soit Merkel, Boris Johnson, la Reine d’Angleterre, le PM néérlandais Mark Rutte (tous disponibles sur Youtube) et bien d’autres, on constate que ces responsables s’adressent a priori à des adultes responsables, pas à des débiles.

Ecouter Emmanuel Macron, Edouard Philippe ou Christophe Castaner, sans parler des nazis finis tel Didier Lallement, est insupportable au-delà de quelques minutes. De tels concentrés de démagogie et d’arrogance ne sont supportables qu’après une longue période d’adaptation. Cela fait 20 ans que je m’entraîne, et c’est toujours très difficile.

Mais pas que pour moi, visiblement. Ce récent sondage voit un recul de l’exécutif ce mois-ci, un retour à l’insatisfaction chronique depuis le début de mandat (5) et non pas l’embellie constatée, pour les gouvernements en place, dans les pays ayant préféré l’intelligence et le pragmatisme à la répression et à l’absurde:

Si la crise inédite que nous traversons avec la pandémie du coronavirus n’est pas une guerre à proprement parler, des réflexes de «ralliement autour du drapeau» sont indéniablement à l’œuvre dans les esprits. C’est sans doute la raison pour laquelle la popularité des dirigeants européens au pouvoir a monté en flèche, en deux mois.

https://www.lefigaro.fr/politique/coronavirus-l-envol-de-popularite-des-dirigeants-europeens-20200413

Sauf en France, ce qui démontre sans doute au moins une chose: la frange moraliste et anxiogène, celle qui regarde le peuple indiscipliné de haut tout en s’empiffrant de son travail, celle qui est largement sur-représentée dans les cercles politiques et médiatiques, celle qui exprime haut et fort sa bien-pensance sur les réseaux sociaux, est en réalité minoritaire, voire peu représentative de l’ensemble de la population française. Les gens ne sont pas dupes mais préfèrent se taire et, pour beaucoup, agir dans leur coin pour tenter de rendre les choses « moins pires ».

Du côté de l’opposition politique c’est la débâcle: on se contente, à droite comme à gauche, de critiquer le régime sur ses incohérences, ses choix sur l’école ou l’économie mais jamais sur le fond. Tous ces gens, en effet, sont trop heureux de ne pas être au pouvoir aujourd’hui, de ne pas devoir gérer la crise et de se contenter d’un simple tir de barrage politicien de principe. Aucun ne s’interroge sur la prétendue indiscipline française, sur la répression policière, sur l’absurdité des mesures restrictives qui entourent le confinement en tant que tel. Chacun espère sans doute, en cas d’accès au pouvoir, récupérer à son compte l’ensemble du discours infantilisant et de l’arsenal répressif qui en découle.

A tous ceux et celles qui râlent sur les RS face à l’absurde, et se font allumer par les moralisateurs de tous bords, tenez bon. L’Histoire des totalitarismes du XXème siècle, la pensée humaine concernant par exemple l’incertitude (6) ou l’illusion de la toute-puissance face à la mort (7) sont toujours, pour le moment du moins, de notre côté. Comme l’a fort bien démontré Naomi Klein, c’est lors des crises que les chantres de la prédation néo-libérale avancent leurs pions en profitant du chaos (8). Cette stratégie vaut pour tous les régimes totalitaires, que ce soit le néo-libéralisme ou le communisme, voire un mélange des deux comme en Chine.

La base philosophique de cette tendance totalitaire n’est pas neuve, elle remonte au moins à Hobbes et son Léviathan:

Le Léviathan, sous-titré Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d’une république ecclésiastique et civile, est un ouvrage du philosophe anglais Thomas Hobbes dont la radicalité est saisissante : partant d’une anthropologie (conception de l’homme) pessimiste, faisant de l’homme un ennemi pour les autres hommes, il conclut la nécessité d’un Etat fort, le Léviathan, lequel sera chargé d’assurer la sécurité des membres en échange de leur obéissance, formant ainsi un pacte social et politique. Il inaugure la grande tradition philosophique du contractualisme.

https://la-philosophie.com/leviathan-hobbes

Les chefs politiques français sont de fervents lecteurs de Thomas Hobbes, un certain Manuel Valls s’en réclamant d’ailleurs littéralement en 2015:

Thomas Hobbes

Manuel Valls s’est récemment fendu d’un argumentaire, sur son compte Facebook, en faveur de sa vision de l’autorité basée sur le besoin de sécurité des gens, condition nécessaire à la poursuite de leurs désirs. Il cite en cela le philosophe anglais Thomas Hobbes, auteur du Leviathan, nom donné par Hobbes au Souverain dépositaire des droits de gouvernance que lui octroient l’ensemble des citoyens. 

Pour Hobbes, soit la société délègue ses droits au souverain, soit elle s’auto-détruit dans la jungle naturelle. Le rôle premier du Souverain est donc la conservation de l’individu, en fonction de quoi il édicte et applique les lois nécessaires.

https://zerhubarbeblog.net/2015/11/12/manuel-hobbes-ou-la-legitimation-du-leviathan/

On retrouve ici la nécessité de combattre la supposée indiscipline d’une population qui, privée d’un Chef / Führer / Père des peuples / Grand Timonier « s’auto-détruirait dans la jungle naturelle ». Pourtant, on voit bien où mènent de telles certitudes: l’Etat policier, le fascisme, le totalitarisme, la prédation des élites corrompues sur les actifs sociaux.

Rappelons à toutes fins utiles cette pertinente citation de Benjamin Franklin:

Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux.

http://www.linternaute.fr/citation/5206/un-peuple-pret-a-sacrifier-un-peu-de-liberte-pour–benjamin-franklin/

Liens et sources:

(1) https://histoire-image.org/fr/etudes/revolution-nationale-redressement-maison-france

(2) http://video.lefigaro.fr/figaro/video/coronavirus-non-les-francais-ne-sont-pas-indisciplines/6143648177001/

(3)

(4)

(5) https://www.ouest-france.fr/sante/virus/coronavirus/la-popularite-d-emmanuel-macron-et-edouard-philippe-en-recul-6816695

(6) https://lejournal.cnrs.fr/articles/edgar-morin-nous-devons-vivre-avec-lincertitude

(7)

(8) https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Strat%C3%A9gie_du_choc

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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