La liberté au-delà du politique?

La vaste majorité des gens qui s’expriment aujourd’hui dans le champ politique, fussent-ils politiciens, militants de divers mouvements, journalistes, économistes, artistes, patrons, syndicalistes ou autres, le font car ils estiment que c’est par le politique que leurs aspirations de justice, de sécurité, d’émancipation et de liberté peuvent avancer.

Pour ceux et celles qui participent au débat politique, sous une forme ou une autre, ne pas le faire serait s’abandonner aux décisions d’autrui et, donc, à la primauté de leurs intérêts sur les leurs. L’Histoire semble en effet nous confirmer l’association entre vitalité du débat politique et démocratie, liberté d’expression et, a priori, droit à l’auto-détermination.

L’index de la démocratie.

Les pays sans débat politique tels l’URSS d’antan ou la Chine actuelle, ceux soumis au joug d’un parti unique fut-il civil, militaire ou religieux, semblent confirmer ce constat: justice de façade, arbitraire administratif et policier, pression sociale intense et liberté surveillée sont le quotidien d’une partie importante de la population mondiale. De la majorité, en fait, si l’on en croit le Democracy Index 2019 publié par The Economist Group (1):

Sous quel régime vit la population mondiale?

  • Démocratie réelle: 5,17%
  • Démocratie imparfaite: 42,7%
  • Régimes hybrides: 16%
  • Régimes autoritaires: 35,6%

Ce même Index place la France en 20ème position, entre le Costa Rica et le Chili, dans le bas de la catégorie des démocraties réelles. Pourtant, même pour ces quelques % de démocratie réelle il y a des inégalités, des lois oppressives, de la corruption, du clientélisme. Les basculements politiques entre gauche et droite n’y changent pas grand chose. De plus, de nombreux facteurs ne sont pas sous contrôle des élus de ces pays mais issus de rapports de forces géopolitiques, de stratégies industrielles mondialisées, de traités et d’instances supranationales, de dynamiques démographiques sur lesquelles on ne peut pas grand chose. Sans même parler de l’épidémie de Coronavirus.

L’incapacité du politique.

Ce constat de la puissance limitée du politique, de son incapacité à réellement garantir les quatre éléments qui nous semblent si fondamentaux (justice, sécurité, émancipation, liberté) du fait de facteurs aussi bien internes qu’externes, n’a en réalité guère changé depuis des décennies. Malgré les révoltes des dernières années, les « guerres de libération », les mouvements politiques alternatifs, les Gilets jaunes, tout recule sauf l’oppression des masses.

Cet état de fait est fort bien illustré par l’intervention de François Sureau, sur France Inter en septembre 2019:

De ceci deux constats semblent s’imposer.

Premièrement le fait que, malgré les incessants efforts de tant de gens, nos idéaux occidentaux issus des Lumières, ceux si fortement et chèrement défendus voici 75 ans face au nazisme, reculent à peu près partout. Tout est bon pour rogner, au nom d’une supposée sécurité et grâce au développement des technologies de surveillance, des droits que des gens tel François Sureau, vous chers lecteurs et chères lectrices, et certainement moi-même, pensaient inaliénables voici encore quelques années.

Deuxièmement, le fait que ces idéaux dits universels sont loin, très loin de l’être, ce qui explique que le combat pour les obtenir, hors quelques fulgurances ici et là telle l’ouverture chinoise avant Xi Jinping, ou le Printemps Arabe, n’avance pas, bien au contraire.

Les raisons de cette faillite commencent à être reconnues: les promesses véhiculées par les idéaux de la démocratie et de l’émancipation ne se sont pas réalisées, ou fort peu, en dehors de leur berceau culturel occidental. Ceci fut notamment étudié par Pankaj Mishra, dans son livre Age of Anger dont j’ai parlé dans le billet « Stratégies pour ceux qui ne sont rien« . (2).

La faillite des Lumières.

Constatant cette faillite, imputable d’une part à des fondements culturels parfois peu compatibles avec ces idéaux et d’autre part, surtout, à la prédation d’un néolibéralisme sauvage et esclavagiste décimant des continents entiers au profit d’une minorité qui, elle, profite somptueusement de la situation, les populations se soumettent, faute de mieux, à des régimes reposant sur les codes traditionnels que tout le monde connaît et comprend: le religieux qui domine le monde musulman mais qui sévit également aux USA, en Inde et ailleurs ; le confucianisme en Chine, l’autorité paternaliste que l’on retrouve aussi bien en Russie qu’en Afrique du Nord, et le communautarisme en général.

Cette structure d’une classe dominante profitant abusivement des classes productives n’est pas nouvelle, loin s’en faut. C’est en fait le schéma général de toutes les sociétés, chose fort bien décrite par Thorstein Veblen et sa théorie des classes de loisir: la majorité laborieuse, celle qui produit de la valeur, accepte la domination de la classe de loisirs (classe qui comprend le politique, le religieux, le grand patronat, le militaire mais aussi les artistes, les sportifs, bref tout ceux et celles qui manient les symboles et se distinguent souvent par leur consommation ostentatoire) car elle (la classe de loisirs) offre aux classes laborieuses l’illusion d’appartenir à une réalité plus valorisante que la leur.

Certains tirent de tout ceci la conclusion suivante: le politique ne mène pas à l’amélioration des idéaux mentionnés ci-avant, au contraire. Même si l’on trouve parfois des contre-exemples, telle la Révolution des Œillets au Portugal, les crises de l’ère moderne se traduisent le plus souvent par un recul des libertés, une avancée de l’oppression étatique et une infantilisation de la population dont chaque fait, geste et pensée doit être surveillée, contrôlée, notée et éventuellement réprimée si elle ne sert par l’intérêt du pouvoir.

Naomi Klein par exemple, a bien illustré ce phénomène dans son best-seller « La Stratégie du Choc », où elle démontre comment le néolibéralisme utilise à son avantage les crises et les chocs pour prendre le contrôle des Etats et leur imposer sa logique. L’économiste James Galbraith montrait dans son livre « L’Etat Prédateur » (3) comment, depuis le début du XXIème siècle, l’administration américaine était tombée aux mains d’intérêts particuliers qui la contrôlaient, et la contrôlent encore, à leur profit et à l’encontre de l’intérêt général.

Révélation par Coronavirus.

La crise actuelle du Coronavirus illustre cette dynamique à la perfection: la plupart des régimes utilisent la panique populaire pour augmenter leurs capacités de surveillance, accélérer le détricotage des droits fondamentaux, faire avancer leurs logiques de domination. Même dans une France supposément « éclairée » nous sommes traités tels des gamins irresponsables et personne ne bronche. Pire, une proportion importante de la population s’indigne que l’on puisse s’indigner d’être ainsi maltraités, déchus de nos droits, soumis à l’absurde technocratique et au racket policier par un régime qui, pourtant, brille par son irresponsabilité, son incompétence, sa violence et sa corruption. Deux siècles et demi d’Histoire révolutionnaire pour en arriver là?

Cette pression autoritaire est aujourd’hui facilitée par la technologie, en particulier la technologie de traçage, d’analyse et de prédiction développée par les GAFAM à des fins commerciales puis récupérée, via des sociétés telles Cambridge Analytica et Palantir, par les services de renseignements de nombreux pays afin de maximiser leur emprise et leur contrôle des populations. Ce sous couvert de « sécurité » mais en réalité au service des technostructures étatiques, de leurs représentants politiques et de leurs clients. Voir à ce sujet l’article « NSA, GAFAM et Capitalisme de Surveillance » (4).

Le « tracing » sous couvert de Covid-19, l’explosion de l’usage des drones policiers, la reconnaissance faciale et l’omniscience de Big Brother par IA interposée sont des tendances lourdes menées hors de tout choix politique démocratique. Il s’agit d’impositions unilatérales issues des liaisons incestueuses qui se déroulent sous la surface, au sein des Etats Profonds qui existent ici comme ailleurs, n’en déplaise aux bien-pensants (5).

Si la politique ne sert en fait à rien, si les combats pour la liberté sont perdus d’avance car les institutions recherchent précisément l’inverse, s’il est de fait impossible d’opposer au système liberticide global une quelconque alternative même en passant par des révolutions, si la population dans son ensemble accepte l’oppression faute de munitions, faute d’alternatives crédibles, alors la recherche de la liberté et des valeurs associées ne peut se faire qu’en dehors du champ politique. Mais alors où?

Les choix de ceux qui ne sont rien.

Cette question rejoint une autre discussion sur les alternatives ouvertes à « ceux qui ne sont rien » par rapport à « ceux qui réussissent »:

C’est un point de vue inhérent à la classe sociale à laquelle appartient Macron, aux 20% qui bénéficient pleinement de la structure sociale et économique actuelle. Et c’est l’image de la réalité du monde: une grande partie de la population mondiale « n’est rien » au sens ou elle ne produit rien, ou rien de plus que le minimum nécessaire à sa survie. Une population qui n’a pas accès aux conditions sociales, politiques, éducatives ou sanitaires qui permettent « de réussir », au sens classique du terme.

https://zerhubarbeblog.net/2017/07/04/strategies-pour-ceux-qui-ne-sont-rien/

Trois voies semblent s’ouvrir à cette population: Premièrement la migration vers des cieux plus cléments, possibilité la plus souvent aussi dangereuse qu’illusoire mais inhérente à l’Humanité. Deuxièmement le renversement politique, mais nous voyons bien que cette option est essentiellement illusoire, à moins sans doute d’une catastrophe globale remettant les compteurs à zéro pour tout le monde, mais là on sort du cadre qui nous occupe ici.

Troisièmement, l’échappée vers des contrées virtuelles, des vies par procuration au sein de mondes parallèles qui compenseraient le manque de sens, la grisaille du monde réel. Cette voie existe déjà et tout le monde a au moins entendu parler, s’il n’y participe pas, de ces vastes jeux en ligne tel World of Warcraft, des doubles vies de Second Life, de ces jeunes en immersion complète dans des vies alternatives bien plus intéressantes, apparemment, que leurs vies réelles. Ou simplement en retrait du monde qu’ils ne côtoient que par écrans interposés, tels les Hikikomoris japonais:

Cette distanciation sociale, la vraie, celle dont la distanciation physique et la dépersonnalisation derrière le masque hygiénique ne sont que des symptômes, est un refuge potentiel pour des milliards de gens dont les vies n’ont d’autre sens que la simple survie.

De crise en crise, ce mélange d’oppression et d’angoisse alimente un désir de confinement et fait avancer le commerce en ligne, le télé-travail et la virtualisation du monde en général. Cette tendance se développe même au sein de l’intime, la jonction entre robotique, sextoys et IA ouvrant les portes à un monde de fantasmes dont nous voyons actuellement les prémices.

Toutes choses qui éloignent les gens les uns des autres, éteignent l’activisme politique, tuent le désir de changement, confinent la liberté à la prison.

Pas de liberté avec le politique.

Peter Thiel est un avocat germano-américain libertaire devenu homme d’affaire et référence de Big Tech: fondateur de PayPal, actionnaire de Facebook, fondateur de Palantir, il fait partie des grands prédateurs, un membre de l’élite mondiale et promoteur de la délégitimation du politique dans la recherche de la liberté. Son diagnostique est peut-être faux, mais il pose les bonnes questions.

Thiel publiait en 2009 un article intitulé « Education d’un libertaire » où il expliquait qu’après avoir été un jeune militant politique libertaire, puis avoir réussi dans les affaires et côtoyé énormément de beau monde, il s’était rendu compte que les gens intelligents préféraient s’occuper de leurs petites affaires plutôt que se battre politiquement dans un monde trop vaste et incertain.

Il constatait que ses idéaux de démocratie, de marchés libres, de liberté ne pouvaient jamais émerger via un système politique, qu’il soit totalitaire ou de forme socio-démocratique. Aucun système politique ne cautionnant la liberté, il en concluait que l’objectif du mouvement libertaire devait être de rechercher la liberté au-delà du politique, ce qui nous ramène à la question posée un peut plus haut: Mais alors où?

Les frontières libertaires de Peter Thiel.

Peter Thiel propose trois voies. Premièrement, la voie cybernétique, celle qui rejoint les mondes parallèles ouverts à « ceux qui ne sont rien » mais pas pour les y enfermer, pour les libérer. PayPal, fondé en 1998, était une initiative visant à créer une monnaie mondiale délivrée de l’emprise et des manipulations des gouvernements. Il participait à Facebook car il y voyait un nouvel espace de critique et d’innovation sociale, un moyen d’agir sur le monde réel via la puissance du Net.

La deuxième voie de Thiel est la conquête spatiale, et en cela il est rejoint par cet autre milliardaire qu’est Elon Musk et sa société SpaceX qui compte placer un million d’humains sur Mars vers 2050 (6). Recréer, loin de la politique terrestre, une utopie libertaire et technologique en partant d’une page blanche.

La troisième voie, enfin, est celle de l’occupation des océans par des colonies maritimes souveraine (seasteading): au sein des eaux internationales, donc hors de portée des systèmes politiques par essence liberticides, une humanité « marinisée », donc nécessairement technologique, y développerait une nouvelle société bien plus réelle que la société cybernétique, et plus accessible que la société extra-terrestre.

La clé de la réflexion de Thiel est que démocratie et liberté sont incompatibles. Pour des raisons essentiellement techniques, une démocratie représentative des préférences et des intérêts de l’ensemble d’une population, qui change au fil du temps, ne peut garantir la liberté (ni la justice, l’égalité ou l’émancipation) du fait qu’elle résulte d’un rapport de force où certains imposent leur volonté à d’autres. C’est évidemment pire dans un régime autoritaire.

Il n’est pas pour autant un idéaliste de la technologique, même si c’est son champ d’action. Il se méfie des techno-utopistes, de ceux qui pensent que les avancées technologiques relèvent nécessairement du progrès. Il y voit plutôt un concurrent à la politique, une guerre entre le politique et le technologique dont l’enjeu restait incertain. Il voyait en la technologie, à l’époque ou il écrivait ceci (2009), une nouvelle frontière où une personne pouvait encore trouver la clé d’un monde libre au sens libertaire (libertarian) du terme.

Un dilemme impossible?

Il s’est clairement trompé, à mon avis, sur la technologie qui, après s’être battue contre le politique en cherchant à rester libre et neutre, a plié et a rejoint le politique en lui apportant ses techniques d’analyse, de prédiction, de contrôle et de répression. En contrepartie les actionnaires de la technologie ont obtenu d’immenses avantages fiscaux et légaux, une présence au cœurs des Etats, une liberté quasi absolue d’acquisition et d’usage des données personnelles de milliards de personnes.

Certes, toute la cybertechnologie ne s’est pas rendue et, tel un fameux village gaulois, certains résistent encore et œuvrent toujours à l’idéal libertaire, mais sous haute surveillance: Tor, Wikileaks, systèmes d’anonymisation et VPN, blockchain offrent des recours mais pour une infime minorité d’usagers seulement.

En terre de Gilets jaunes, en un pays hautement politisé où chaque partie clame son allégeance aux idéaux de Liberté, Egalité et Fraternité mais s’empresse de s’asseoir dessus dès lors que ses intérêts lui imposent de limiter la liberté des autres, comment articuler démocratie, liberté et les facteurs externes tels la situation géopolitique, le changement climatique, la migration, la mondialisation économique? Faut-il que les défenseurs de la liberté abandonnent le terrain politique pour se concentrer sur ce qui peut vraiment marcher?

Liens et sources:

(1) https://www.eiu.com/topic/democracy-index

(2) https://zerhubarbeblog.net/2017/07/04/strategies-pour-ceux-qui-ne-sont-rien/

(3) http://zerhubarbeblog.net/2010/05/16/letat-predateur/

(4) https://zerhubarbeblog.net/2020/01/20/nsa-gafam-et-le-capitalisme-de-surveillance/

(5) https://zerhubarbeblog.net/2017/03/16/letat-profond-et-autres-cancers/

(6) https://zerhubarbeblog.net/2019/09/30/spacex-en-route-vers-mars/

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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