Ma note, mon bon maître?

Hier, entretien programmé de mon véhicule au garage officiel de la marque. Sur la pochette contenant la facture, trois icônes en vert, orange et rouge symbolisant le niveau de satisfaction du client – moi.

L’employé, fort sympathique, me prévient: « vous allez être appelé par une société qui fait des études de satisfaction, qui va vous demander de nous donner une de ces notes. Il faut absolument que vous donniez la plus haute, sinon nous aurons des problèmes. Ce qui ne vous empêche pas, par ailleurs, de faire un commentaire sur le site si vous avez quelque-chose à dire. »

Voilà pourquoi je ne donne jamais de notes sur rien: sous une façade d’amélioration du service client, ces procédés sont en fait un outil de contrôle et de répression au bénéfice du management, qui débouche sur des effets pervers. Idem pour les plateformes genre Ebay ou TripAdvisor, où des gens sont payés pour casser la concurrence ou encenser leurs « clients »: manipulation et domination des prédateurs.

Tout comme les notes de Bac ou de BTS ne veulent plus rien dire vu qu’elles sont « harmonisées » en fonction des objectifs politiques et commerciaux des académies de l’EN, les systèmes de notation qui se sont développés partout depuis une quinzaine d’années, avec au départ une vraie intention d’amélioration des services et de la satisfaction client, ont muté en une monstruosité technocratique de plus. Ces systèmes infantilisent, angoissent et soumettent des millions de travailleurs de par le monde à la dictature du mythe de la « satisfaction client ».

Ce processus de contrôle sous couvert « d’évaluation » se retrouve au sein de toutes les mouvances totalitaires: police et armée, néolibéralisme, fascisme, communisme soviétique ou chinois, islamisme et religions en général: il faut être bien noté pour survivre, et ceux qui notent sont également notés, et ainsi de suite jusqu’en haut de la chaîne.

Le pouvoir de la note, que tous les élèves du monde, ou presque, intègrent au cours de l’enfance et répercutent ensuite dans leurs vies sociales et professionnelles, dans les arts, dans le sport, au sein des familles est sans doute un facteur fondamental du phénomène de soumission sociale si observable ces temps-ci.

L’objectif à terme de cette « philosophie » est naturellement le modèle chinois, où chacun.e passe sa vie à gagner et préserver un « crédit social » lui permettant d’accéder aux services publics, de voter, de voyager, etc.. Le moindre dérapage, la moindre participation à une quelconque manifestation à l’encontre du régime vous enlève des droits.

L’arme fatale de la culpabilisation.

Les germes de cette corruption morale sont visibles ici dans un simple garage automobile, mais sa pourriture a déjà largement atteint les hautes sphères institutionnelles et politiques de la planète, en France comme ailleurs.

Et c’est bien pour cela que la stigmatisation des populations par les écologistes et bien-pensants en tous genres ne fonctionne pas: rien ne se fera avant que l’humain ne retrouve une forme de liberté face au système économique, social et policier qui le contraint à l’esclavagisme de fait. A moins de basculer dans une forme de dictature verte, où seuls ceux et celles ayant correctement rempli leurs bacs à compost pourront obtenir une attestation de sortie pour une heure à la plage.

Nous savons tous que la culpabilisation ne fonctionne qu’avec des gens programmés, ou éduqués, à réagir à la notation. Mauvaise note -> culpabilisation -> motivation à améliorer la note à tout prix. Ce sont ces gens-là qui composent les hiérarchies intermédiaires institutionnelles et économiques et qui, sans doute, font la fortune des psychologues.

C’est en gros le programme des fans de Aurélien Barrau et autres Greta Thunberg dans le cadre écologique, ou des propagandistes du Santé Suprême (1): des gens qui ne raisonnent qu’en termes de culpabilisation, de honte et de rachat de nos péchés, fussent-ils religieux, écologiques ou sanitaires, le tout ayant vocation à se fondre en une même pensée dogmatique et totalitaire.

Bernard Stiegler: L’adoption au lieu de l’adaptation.

Face à ce constat d’impuissance, certains tentent de le théoriser et d’en tirer des pistes actionnables. Le récemment disparu Bernard Stiegler en fait partie, lui qui estimait que seul le désir motive, et que sans motivation, donc sans désir, rien ne se passe. En effet le désir motive, mais le désir ne suffit pas à la motivation car cette dernière dépend également de la capacité à mettre ce désir en oeuvre, et de l’existence d’une probabilité non négligeable d’aboutissement.

C’est ce que nous dit, et j’ai tendance à y adhérer, la théorie VIE de Vroom:

La théorie de Vroom , contrairement à Maslow ou Herzberg, ne se focalise pas sur les besoins, mais relie la motivation d’un individu à ses attentes et les chances qu’il possède de les atteindre.

La motivation est vue comme une force déterminée par trois facteurs qui se combineraient de façon multiplicative: l’expectation, l’instrumentalité et la valence.

http://alain.battandier.free.fr/spip.php?article9

Si, selon Stiegler, l’action est mue par la motivation, il faut, selon Vroom, qu’existe un produit non nul d’un sentiment de mise en capacité (l’expectation), de retour (l’instrumentalité) et de valeur attribuée à ce désir (la valence). Ce qui va totalement à l’encontre des perceptions classiques de la motivation: la hiérarchie des besoins (Maslow) ou l’adhésion à un quelconque « bien supérieur » que nous serions coupables de ne pas vouloir.

La culpabilisation, la honte qu’il nous faudrait ressentir face à des catastrophes sociales, écologiques ou autres, ne peuvent générer que de la motivation de surface, de la posture car, même si nous accordons une réelle valeur à l’objectif, rien ne se fera vraiment si les êtres concernés ne se sentent pas en capacité d’agir, et s’ils ne sentent pas qu’il obtiendront quelque-chose en retour.

Et c’est bien le problème du discours catastrophiste, facilement résumé par la question suivante: à quoi cela sert-il de faire des efforts pour changer les choses si nous sommes foutus de toute façon?

Pour en revenir à Stiegler, sa réponse est de refuser le principe d’adaptation (ce en quoi il est dignement suivi par sa fille, Barbara, avec son essai sur l’injonction à l’adaptation (2)) au profit de l’adoption:

Il lui fallait précisément ne pas s’adapter au monde tel qu’il se présente. Même s’il est parfois plus facile de s’adapter que le contraire si on veut gagner de l’argent, par exemple. Régis Debray n’a-t-il pas conseillé à son fils dans un de ses essais de suivre le vent de la mondialisation heureuse. Avec remords. Stiegler, lui, ne s’est jamais adapté. Non seulement parce qu’il avait fait de la prison. Mais parce qu’il avait une préoccupation réelle de la jeunesse. Son enseignement à l’Université Technologique de Compiègne ne lui rapportait pas gros. Mais il lui tenait à cœur. Son rejet de l’adaptation – qui était donc plus qu’une critique – le conduisait irrémédiablement à opter pour l’adoption. Car on ne s’adapte pas à un milieu : on l’adopte. C’est toute la différence. Or adopter, c’était à ses yeux déjà ne plus subir. C’était désirer ce qu’on entreprend, dans un lieu choisi, avec des autres ayant peu ou prou les mêmes desseins. Afin de continuer à rendre le monde désirable.

https://www.marianne.net/societe/mais-au-fait-c-etait-quoi-la-pensee-de-bernard-stiegler?fbclid=IwAR3USiqd_iz_C1PfJkkUU1uU21zV1B0BZgQsnSrePCNHYuXYGFwDTayQYbM

Désirer plutôt que subir.

La clé du passage, il me semble, est: ne plus subir. Ne plus subir permet de désirer, ce qui est le premier pas vers la motivation. Or les mesures de « satisfaction client », la culpabilisation, les injonctions genre « peut mieux faire », la compétition, bref les systèmes de notation en général sont des vecteurs de contrôle et de domination: on ne peut que les subir, vouloir les contourner, tenter de tricher, éventuellement s’y adapter (= s’y soumettre) par la force des choses mais jamais – sauf peut-être pour une certaine catégorie de névrosés, la caste des bons élèves obéissants qui deviendront les idiots utiles des systèmes performatifs – y trouver les germes du désir et de la motivation.

Cette notion « stieglérienne » du désir comme essence de la motivation et donc, logiquement, du bonheur provenant de la réalisation du désir, ne fait évidemment pas l’unanimité philosophique. La philosophie de la culpabilisation, fondation des religions judéo-chrétiennes et islamiques (et autres sectes sans doute), prône précisément l’inverse: le désir doit être maîtrisé et c’est dans la frustration, voire la pénitence, que se trouve le bonheur. Philosophie que l’on retrouve dans le moralisme écologiste (honte à vous, vils consommateurs), et dans le moralisme tout court.

Chez Lacan, l’ultime étape du désir est la jouissance à jamais inatteignable (car de l’ordre de l’esprit et non de la matière), et c’est cette insatisfaction permanente qui alimente le désir. Nous voilà bien avancés, heureusement reste Epictète qui disait:

« Ne désire que ce qui dépend de toi », dans le [Manuel d’Épictète], il suffit à l’Homme d’avoir des désirs accessibles, et ainsi pourra-t-il atteindre la plénitude et l’ataraxie. S’il parvient à cesser d’errer dans la quête de l’impossible alors il accède à la véritable liberté ; liberté qui résulte de la connaissance de ce qui dépend de lui et ce qui n’en dépend pas et de l’acceptation de l’ordre du monde.

https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9sir

Le lien entre Stiegler et Epictète me semble assez évident: mieux vaut un désir réaliste qu’un désir irréaliste, et un désir est réaliste au sens où il est atteignable.

De ceci je retire l’idée que les systèmes d’évaluation et de notation, réinventés par la technocratie pour maximiser l’emprise hiérarchique au sein des sociétés modernes mais inhérents à tous les systèmes totalitaires, génère de la culpabilisation, de la soumission et tue le désir. Or sans désir, rien de constructif n’est possible, ne restent que les comportements de défense: agression, dépression, addiction, surconsommation, suicide, désintérêt, voire intégration et perpétuation de ces « valeurs » faute d’autres issues.

Dans le cadre de mon garage, la pseudo-enquête de satisfaction est biaisée d’office par le fait que soit je n’y répondrai pas, soit je donnerai la meilleure note afin de ne pas faire de tort au personnel. Le désir de bien faire du garagiste se mesurera au fait que je reviendrai ou pas, que mon véhicule fonctionnera bien ou pas. Le reste ne relève que de l’enfer orwellien de la société de contrôle.

Liens et sources:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2020/08/05/covid-19-le-masque-et-la-pute/

(2) https://zerhubarbeblog.net/2019/04/26/critique-de-linjonction-a-sadapter/

Sur le même thème, cet article de 2015 sur le scoring et la ségrégation sociale.

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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