Cliodynamique et l’âge de la discorde.

En 2013, ce blog publiait un article intitulé « La Cliodynamique, une méthode scientifique pour prédire les crises sociales« , qui présentait les travaux du mathématicien Peter Turchin sur les cycles civilisationnels, ou « Cliodynamique ».

La Cliodynamique utilise les vastes volumes de données disponibles à tout un chacun pour tirer des règles statistiques génériques, qui ensuite fondent le modèle. A l’inverse de la démarche historienne classique, qui contextualise et personnifie les acteurs historiques afin de former des récits ayant du sens, la Cliodynamique généralise les faits et processus historiques pour en tirer des règles applicables quelle que soit la période ou le contexte historique particulier.

https://zerhubarbeblog.net/2013/10/11/la-cliodynamique-une-methode-scientifique-pour-predire-les-crises-sociales/

En 2010, Peter Turchin publiait dans Nature un article fondateur, prédisant que la décennie à venir allait être le cadre d’une instabilité politique majeure liée à la conjonction de deux cycles, le cycle long ou « séculaire » et le cycle court ou « générationnel », avec un point de conjonction en 2020:

Les très longs cycles « séculaires » (qui se mesurent en siècles, ndt) interagissent avec les processus de court terme (qui se mesurent en décennies, ndt). Aux USA, des pics d’instabilités apparaissent selon un cycle de 50 ans: 1870, 1920 et 1970, donc le suivant pourrait avoir lieu en 2020.

Nous rencontrons également un point bas dans la « vague de Kondratiev », qui suit les cycles économiques sur un cycle de 40-60 ans. Ceci indique que les récessions à venir pourraient s’avérer sévères.

De plus, la décennie à venir sera marquée par la croissance rapide d’une population jeune, comparable à la « cloche des jeunes » ayant accompagné les turbulences des années 1960 et 1970. Tous ces cycles semblent se rejoindre autour de 2020.

Very long ‘secular cycles’ interact with shorter-term processes. In the United States, 50-year instability spikes occurred around 1870, 1920 and 1970, so another could be due around 2020. We are also entering a dip in the so-called Kondratiev wave, which traces 40-60-year economic-growth cycles. This could mean that future recessions will be severe. In addition, the next decade will see a rapid growth in the number of people in their twenties, like the youth bulge that accompanied the turbulence of the 1960s and 1970s. All these cycles look set to peak in the years around 2020.

https://www.nature.com/articles/463608a

Du Trumpisme au fascisme?

A moins d’habiter sur Mars, et encore, il n’aura échappé à personne que l’année 2020 est, en effet, une année parfaitement catastrophique. De par le monde, et particulièrement aux USA où convergent des vagues sociales, sanitaires, économiques et politiques formant un tsunami ravageur.

A tel point que le risque de sortir de la démocratie, fusse-t-elle de façade, en cas de défaite électorale de Donald Trump en novembre, est pris très au sérieux. L’an dernier, déjà, Trump ne cachait pas son désir de faire fi des règles électorales américaines:

« Nous avons participé une fois et c’est 1 à 0. Mais c’était pour le gros lot. Maintenant nous allons avoir un deuxième temps. Et un autre. Et nous allons les rendre fous », disait Trump. « Et peut-être que si nous aimons vraiment ça – et si les choses continuent comme maintenant (ce qui n’est pas le cas, ndt) – nous continuerons et nous ferons ce que nous devons faire. Nous ferons un troisième et un quatrième et un cinquième ».

“We ran one time and we’re 1-and-0. But it was for the big one. Now we’re going to have a second time. And we’re going to have another one. And then we’ll drive them crazy,” Trump said. “And maybe if we really like it a lot — and if things keep going like they’re going — we’ll go and we’ll do what we have to do. We’ll do a three and a four and a five.”

https://www.politico.com/story/2019/06/21/trump-election-2020-1374589

Cette dérive se concrétise par les maneouvres des Républicains pour « voler l’élection », comme le titrait récemment USA Today:

Il y a la suppression des votants. Mais au lieu de seulement supprimer des voix au sein d’Etats clés avec des restrictions de votes, la campagne de Trump combat tout ce qui pourrait rendre le vote pendant la pandémie lus simple et plus sur, y compris en handicapant la Poste US et en augmentant le coût du vote par courrier.

Et le Président n’essaie même pas de cacher son objectif: empêcher le vote par courrier (sans doute afin de se proclamer vainqueur le soir des élections, sans attendre le résultat définitif).

There is the voter suppression. But instead of just preventing voting in key states with needless ballot restrictions, the Trump campaign is fighting all efforts to make voting in the middle of pandemic easier and safer, including hobbling the U.S. Postal Service and increasing the cost of mail-in voting. And the president isn’t even hiding his goal — preventing voting by mail (probably so he can claim victory on election night regardless of the eventual results).

https://eu.usatoday.com/story/opinion/2020/08/16/donald-trump-steal-2020-election-democrats-must-stop-him-column/3372658001/

Les USA au bord du fascisme, voilà qui symbolise parfaitement l’âge de la discorde annoncé par Peter Turchin, voici dix ans déjà, sur base de l’examen des cycles sociaux. L’Histoire nous montre que le fascisme, sous toutes ses formes (nazisme, stalinisme, maoïsme ou ses formes actuelles telle la Chine sous Xi Jinping, l’Inde sous Modi, la Turquie sous Erdogan, les pays islamistes, voire désormais la Hongrie sous Victor Orban et la Russie sous Poutine), occupe l’espace politique lors des périodes de désordre, d’incertitude ou de sentiment de danger.

En France macroniste la répression à outrance envers toute forme d’opposition, associée à une pensée unique propagandiste anxiogène promue par l’ensemble des institutions et des médias de masse, sous prétexte bien sûr de « guerre sanitaire » faisant suite à la « guerre contre le terrorisme », pave la route vers un fascisme de fait avec lequel une majorité de gens semble vouloir s’accommoder. Voir « Bienvenue en Maskcisme« .

Les cycles démographico-structurels.

Selon Turchin, le cycle de 50 ans correspond à un retournement générationnel: une génération née dans une période de désordre sera plutôt conservatrice car aspirant au calme, mais la suivante, née dans une période calme, aspire au changement et relance une période turbulente.

Les périodes catastrophiques se trouvent à la conjonction de ce cycle court avec le cycle séculaire, qui lui relève d’une dynamique entre la population en général et l’évolution des élites:

Pour Turchin, l’explication la plus plausible pour le cycle long nous vient d’une idée développée dans les années 80 par Jack Goldstone de l’Université George Masson, Virginie: la théorie démographico-structurelle. Celle-ci propose que, dans toute civilisation relativement prospère, la croissance de la population et/ou le développement technologique mène à une sous-utilisation de la main d’oeuvre disponible (chômage, en termes actuels) dont l’effet premier est l’accélération de l’enrichissement des élites, qui peuvent jouer de cette concurrence de main d’oeuvre pour « optimiser » leur rentabilité. Mais dans un deuxième temps, l’accroissement de l’élite elle-même (via l’accès généralisé aux études supérieures par exemple) crée un état de compétition au sein même de l’élite, où il n’y a plus assez de places au soleil pour tout le monde. Les factions se montent les unes contre les autres, la cohésion sociale de la civilisation ou de l’Etat en question diminue, l’Etat perd le contrôle de la population, la violence et l’anarchie s’installent jusqu’au moment où la faction victorieuse des élites redevient un petit groupe homogène et le cycle recommence.

https://zerhubarbeblog.net/2013/10/11/la-cliodynamique-une-methode-scientifique-pour-predire-les-crises-sociales/

Voici un diagramme tiré d’un récent article sur le sujet dans Big Think (1), présentant les principaux composants de la théorie démographico-structurelle de Goldstone, et servant de fondation à la Cliodynamique:

Graphic showing the main logical components of the structural-demographic theory

La tempête parfaite.

Le pic actuel de désordre est aggravé par la pression du réchauffement climatique et par la pandémie de Covid-19, mais ce n’est pas la première fois que des civilisations tombent du fait de changements climatiques et/ou d’épidémies. C’est par contre la première fois que cela se passe de manière simultanée à l’échelle de la planète, et ce du fait d’un déclencheur commun faisant exploser une situation déjà sous forte pression: le Covid-19 ou, plus précisément, les réactions face au risque épidémique.

Une grande majorité des pays ont en effet choisi de prendre des mesures radicales de confinement, entraînant ainsi des catastrophes économiques, sociales et sanitaires bien plus graves que la pandémie en elle-même. Ce blog a publié, dans la rubrique « Coronavirus », des dizaines d’articles critiquant cette approche suicidaire, qui n’est pas terminée, et que les historiens du futur étudieront sans doute avec effarement.

Les pressions sociales qui se construisent au fil du temps sur la compétition entre élites, sur le déclassement des classes moyennes vers la paupérisation (ce qui, en France, a mené au mouvement des Gilets jaunes), sur la disparition des classes populaires du radar politique, n’attendent qu’une étincelle pour exploser.

Nous voyons se lever devant nous la tempête parfaite, the perfect storm:

L’Humanité y survivra, bien sûr, mais sous quelle forme va dépendre de la manière dont les peuples arrivent à reprendre leurs destins en main, quitte à sortir de l’universalisme déjà cliniquement mort, et de l’inter-dépendance uniformisante qui, telle une monoculture agricole, n’offre guère de résistance aux pestes.

Pour Peter Turchin, nous en avons la possibilité:

« Notre société est la première à percevoir comment ces forces opèrent, même si de manière grossière. Ceci veut dire que nous pouvons éviter le pire – peut-être en prenant une piste moins laborieuse, peut-être en reconstruisant complètement ce système de montagnes russes ».

« Ours is the first society that can perceive how those forces operate, even if dimly. This means that we can avoid the worst — perhaps by switching to a less harrowing track, perhaps by redesigning the rollercoaster altogether. »

https://aeon.co/essays/history-tells-us-where-the-wealth-gap-leads

Liens et sources:

(1) https://bigthink.com/politics-current-affairs/2020-predictions?rebelltitem=4#rebelltitem4

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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