Ivan Illich et la fin de l’Humain singulier.

Dans les années 1970 le philosophe Ivan Illich introduisait l’idée que les institutions, médicales, éducatives ou autres, passaient par deux seuils: un premier seuil où commençait le progrès, c’est-à-dire une progression a priori infinie vers toujours plus de valeur ajoutée, puis un second seuil où l’institution devenait en fait contre-productive de par ses excès et ses dysfonctionnements.

« Lorsqu’une activité outillée dépasse un seuil défini par l’échelle ad hoc, elle se retourne d’abord contre sa fin, puis menace de destruction le corps social tout entier. »

— Ivan Illich, La Convivialité, Paris, Éditions du Seuil, 1973, p. 11

L’école dysfonctionnelle.

L’école est un exemple d’institution ayant largement passé le second seuil, déjà à l’époque d’Illich mais évidement encore plus aujourd’hui. J’ai toujours ressenti l’institution scolaire comme fondamentalement monstrueuse, en tant qu’élève comme en tant que parent d’élève, pour me rendre compte, tardivement, que j’étais « Illichien » sans le savoir. Il faisait le constat que ce n’était pas l’école qui enseignait les choses importantes de la vie, mais qu’elle s’arrogeait néanmoins un monopole menant à un ensemble de dysfonctionnement graves affectant l’ensemble du corps social.

Ses propositions pour séparer l’école de l’Etat et la remplacer par des « réseaux de communication culturelle », son appel à l’enseignement mutuel entre pairs sont très proches de ce que l’on nomme, ici, l’éducation populaire, une éducation permanente hors scolarité enracinée dans la société civile. Cette approche fut revitalisée, au sortir de la guerre, comme antidote « à l’avilissement, à l’exploitation d’une jeunesse par la mécanique de l’enthousiasme si chère à Vichy », pour citer Jean Guéhenno en novembre 1944.

A quelques exceptions près, partout où l’on regarde, et certainement en France, on constate le dysfonctionnement massif des institutions éducatives. Mais pire encore la crise actuelle, liée à la gestion catastrophique du Covid-19, démontre la dimension pathogène d’une institution qui, sous prétexte de répondre à une injonction administrative, maltraite des millions d’enfants et transforme autant de professeurs en Kapos, ce terme « Goodwininen » désignant des prisonniers qui surveillent et dénoncent d’autre prisonniers à leurs matons.

L’iatrogénèse médicale.

Mais au-delà de l’école, l’exemple central à la démonstration de la contre-productivité institutionnelle, passé un certain seuil, est l’institution médicale. Il a appelé ces dysfonctionnements liés à la médecine iatrogénèse, et les a rangés en trois catégories : clinique, sociale et culturelle.

La version clinique est bien connue, relevant de l’erreur médicamenteuse, de l’acte inutile ou mal accompli rendant le patient dans un état pire qu’avant sa prise en charge. Connue, mais grave: de l’ordre de 140 000 hospitalisations annuelles en France, et 13 000 décès (1).

L’iatrogénèse sociale, elle, est attestée par le fait que:

L’art médical, où le thérapeute est appelé à agir comme guérisseur, comme témoin et conseiller, est progressivement remplacé par une science médicale, où le docteur, en tant que scientifique, doit traiter, par définition, son patient comme sujet d’une expérience et non en tant que cas unique.

https://sniadecki.wordpress.com/2020/09/17/cayley-pandemie-fr/

L’iatrogénèse médicale cutlurelle, enfin, le cœur de notre sujet, peut se présenter ainsi:

L’art de souffrir était peu à peu évincé par une conception nouvelle : toute souffrance pouvait et devait être immédiatement soulagée – une attitude qui, de fait, ne met pas fin aux souffrances, mais a plutôt tendance à la rendre insignifiante et la transforme en une simple anomalie ou problème technique. La mort, elle, de quelque chose d’intime, de personnel – quelque chose à la portée de tous – était transformée en une défaite privée de sens, en un traitement qu’on arrête.

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De l’Humain à l’algorithme.

La pandémie de Covid-19, ou plus précisément la manière dont elle est gérée, nous a obligés à confronter, massivement, le remplacement de l’intime et de l’humain par la technique et la statistique. « Aplatir la courbe », une notion purement statistique ne considérant les humains qu’en tant qu’éléments algorithmiques, justifiait de laisser crever des vieux seuls dans des endroits stériles, d’interdire les enterrements en famille, et d’emprisonner l’ensemble d’une population, et en particulier ses enfants, sans réelle considération des coûts sociaux, économiques et psychologiques que cela impliquait (2).

Le choc, pour moi, fut double: d’abord le fait qu’une telle manière de faire puisse exister dans un pays dit civilisé, face à un problème sanitaire objectivement gérable sans un tel déploiement de violence. Ensuite, que la majorité de la population l’accepte. Mais, je n’avais pas lu Ivan Illich qui avait déjà décrit la sacralisation du « sachant »:

« Sous les feux de la crise, le professionnel qui s’estime (que l’on considère être) aux commandes peut facilement se croire immunisé des règles ordinaires, de la justice et de la décence. Celui à qui l’on assigne un pouvoir sur la mort cesse d’être un humain ordinaire… Et parce qu’ils forment une entité magique pas tout à fait de ce monde, l’espace-temps et l’espace communautaire que revendique l’entreprise médicale, sont aussi sacralisés que leurs contrepoints religieux et militaires. »

« Celui qui, avec succès, revendique le pouvoir en temps de crise, celui-là suspend et détruit, potentiellement, les formes d’évaluation rationnelle. »

– Ivan Illich, Némésis médicale.

Nous sommes, effectivement, en plein dedans. Mais que le pouvoir institutionnel, en l’occurrence médical, s’érige en un Santé Suprême, qu’il s’insinue au sein du pouvoir politique aux dépens des populations est une chose, mais qu’est ce qui fait que ses populations, dans leur majorité aujourd’hui, l’acceptent si facilement?

De l’Humain au Système.

Ivan Illich se posait les mêmes questions et se rendit compte qu’il existait une quatrième forme de l’iatrogénèse, celle du corps lui-même. Le corps n’était plus vu comme cette singularité humaine indépendante sur laquelle l’institution médicale agissait, mais était en réalité un produit de son époque, une incarnation de chaque moment historique, un « corps épocal spécifique » non pas assujetti à, mais crée par, la médecine.

Il admet avoir négligé « à quel point, dès les années 1950, l’expérience de nos corps et de nos êtres n’est autre que le résultat de concepts et de soins médicaux ». Dans sa phrase d’ouverture, Némésis médicale, dénonçait un « establishment médical, devenu une menace pour la santé ». A présent il considérait que la plus grande menace pour la santé était la quête de santé même.

En 1998, il disait ceci à son ami et écrivain David Cayley, dont je cite ici plusieurs extraits de ses travaux sur Illich:

« Je crois qu’il y a eu une modification de l’espace mental dans lequel la plupart des gens vivent. Le délitement catastrophique d’une manière de voir les choses a produit l’émergence d’une nouvelle manière de voir. J’ai consacré le gros de mon travail à la question de la perception du sens dans nos vies [sense], et je crois qu’en ce moment même, nous sommes à un tournant décisif. Je n’imaginais pas assister à ce bouleversement de mon vivant. »

Illich considérait que cette « nouvelle manière de voir les choses » était l’avènement de ce qu’il appelait l’« âge des systèmes » ou « ontologie des systèmes ». La période précédente, qui prenait fin, était dominée par l’idée d’instrumentalité – utiliser des instruments, comme la médecine, en vue de réaliser une fin ou un bien, comme la santé. On y distinguait clairement des sujets et des objets, des raisons et des fins, des outils et des usagers, etc. Un système, en revanche, conçu de façon cybernétique, est total – il n’a pas d’extériorité. Celui qui utilise un outil, se saisit de l’outil en vue de réaliser une certaine fin. Les usagers des systèmes sont à l’intérieur des systèmes, ils essaient en permanence de s’adapter à l’état du système, tandis qu’en même temps, le système s’adapte à eux.

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La déshumanisation par la gestion du risque.

L’illustration la plus directe de cette transformation, du passage de l’instrument augmentant l’Humain dans un milieu ouvert, au système intégrant l’Humain dans un milieu fermé, est la notion de « prévention des risques ». A nouveau, rien de plus concrètement actuel que la prévention des risques, ce nouvel autel sur lequel l’institution dysfonctionnelle se plaît à sacrifier une population elle-même persuadée du bien-fondé de la chose.

Et c’est ici que s’opère la distanciation finale avec la singularité de l’Humain, au profit de son intégration algorithmique:

Le risque est source de désincarnation car il est un « concept strictement mathématique ». Il n’appartient pas aux personnes mais aux populations – personne ne sait ce qu’il arrivera à telle ou telle personne, mais ce qui attend l’agrégat de ces personnes peut être exprimé par des probabilités. S’identifier à ces marqueurs statistiques c’est s’engager, disait Illich, dans la voie d’une « intense auto-algorithmisation ».

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De l’essence vitale au fétichisme de la vie.

Un système fermé ne peut trouver sa raison d’être ailleurs qu’en son propre sein. Le bien suprême dans un tel monde est la vie, la tâche première qui incombe aux hommes est de conserver et promouvoir la vie.

Elle possède la propriété singulière d’être à la fois un objet révéré et de manipulation. Cette vie naturalisée, séparée de sa source, est la divinité nouvelle. Santé et sécurité sont ses soldats. La mort est son ennemie. La mort continue d’infliger aux hommes une défaite finale, mais n’a pas d’autre sens. Il n’existe pas de bon moment pour mourir – la mort survient lorsque les traitements échouent ou lorsqu’ils sont suspendus.

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Cette philosophie de systèmes auto-référentiels, donc dénués (pour Illich) de fondements éthiques, n’est pas imposée à la société, elle émane de la société du fait de l’iatrogénèse institutionnelle. Et c’est exactement ce que nous constatons: les courbes statistiques, qui ne concernent directement aucun Humain mais s’adressent au système, sont la nouvelle parole divine.

Le fétichisme de la Vie, définie en termes statistiques et non plus humains, relève d’une « sentimentalité épistémique » décrivant un monde de « substances fictives » et de « fantasmagorie managériale », pour reprendre – à peu près – les termes de David Cayley.

Le fétiche agité chaque soir, accompagné de termes guerriers ou doucereux selon les circonstances, invite à la sollicitude mais cache tout ce qui se passe en arrière-plan: L’expérimentation à grande échelle d’un contrôle social, le conformisme social, la légitimation de la télé-présence comme mode de sociabilité et d’enseignement, l’accroissement de la surveillance et le renforcement des mesures préventives comme fondement de la vie sociale (3).

Questionner cet état de fait me semble aujourd’hui une nécessité absolue.

Liens et sources:

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Iatrog%C3%A9n%C3%A8se#En_France

(2) https://zerhubarbeblog.net/2020/05/27/confinement-covid-19-de-lerreur-a-lhorreur/

(3) https://sniadecki.wordpress.com/2020/09/17/cayley-pandemie-fr/

Page Wikipédia de Ivan Illich: https://fr.wikipedia.org/wiki/Ivan_Illich

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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