Le crunch Sino-Taiwanais?

La chose ne semble inquiéter personne en Europe, mais la Chine montre les dents face à Taiwan depuis plusieurs jours, avec survols et provocations de l’ile qui est désormais sur le pied de guerre. En cause: la posture politique américaine vis-à-vis de la Chine et la remise en cause du principe « One China Policy ».

Cette politique se base sur la reconnaissance, par les deux parties (la Chine et Taiwan) de l’existence d’une seule Chine regroupant les deux entités, mais avec un désaccord sur lequel des deux gouvernements est légitime.

Samedi 19 septembre 2020: 19 avions militaires chinois ont survolé la zone d’identification de la défense aérienne dans un mouvement de pince, un manoeuvre visant à attaquer l’ennemi par l’avant, l’arrière et les côtés.

A fleet of 19 military aircraft from China flew into Taiwan’s air defense identification zone on Saturday in a brace, a move designed to strike by facing enemies ahead, on both sides, and behind.

https://www.world-today-news.com/increasingly-fearless-the-taiwanese-military-declares-its-readiness-for-war-will-counter-attack-xi-jinpings-troops-in-this-way-all-pages/

Provocations trumpiennes.

Cette confrontation est montée crescendo: en 2018, Donald Trump signait un décret de normalisation des relations entre les USA et Taiwan, une reconnaissance de fait de l’existence de Taiwan en tant qu’Etat indépendant. La guerre commerciale avec la Chine, sur le sujet du vaste déséquilibre de la balance commerciale entre les deux pays, n’a pas forcément arrangé les choses (1).

En août de cette année, nouvelle provocation américaine: une visite officielle du ministre de la Santé US, Alex Azar. Ostensiblement pour parler épidémie, mais le symbole ne fut perdu pour personne. Et puis la semaine dernière, visite officielle de Keith Krach, ministre-adjoint (Under Secretary of State) pour l’économie, l’énergie et l’environnement, présent pour le service funéraire de l’ancien président taiwanais Lee Teng-hui (2).

Protestations chinoises bien entendu, suite à quoi un député Républicain proche de Trump, Tom Tiffany, enfonce le clou en déposant un projet de loi visant à mettre fin à la politique du « One China Policy » (3). Il estime que les USA n’ont pas à demander à la Chine communiste de permission pour discuter avec leurs amis démocratiques. Prend ça, Xi!

Le 18 septembre, le jour de la visite officielle américaine, la Chine lançait des exercices d’envergure au large de Taiwan, justifiés de manière parfaitement explicite:

L’armée chinoise annonçait vendredi qu’elle conduisait des manœuvres maritimes et aériennes dans le détroit de Taiwan, « nécessaires pour faire face à la situation actuelle » et « défendre l’unité nationale » dans la région, au moment même de la visite d’un représentant américain venu rencontrer le président taiwanais Tsai Ing-wen.

The Chinese Army said Friday that it is conducting naval and air maneuvers in the Taiwan Strait, “necessary to deal with the current situation” and “defend national unity” in the area, coinciding with the visit of a United States leader, who is meeting with Taiwanese President Tsai Ing-wen.

https://www.laprensalatina.com/china-begins-maneuvers-in-taiwan-strait-coinciding-with-us-visit/

Taiwan ne veut pas devenir Hong-Kong.

La crainte taiwanaise est évidemment de subir le même sort que Hong-Kong et finir sous la botte chinoise. Tsai Ing-wen est un indépendantiste qui dénonce la « One China Policy » et qui se dit prêt à en assumer les conséquences. Donald Trump, lui, a besoin de garder une ligne dure face à la Chine afin de flatter sa base électorale. Alors, grand théâtre ou réel danger d’une confrontation armée?

Si l’on compare le rapport de forces militaires entre la Chine et Taiwan, à la louche de 1 à 10 en faveur de la Chine, il peut sembler évident que la survie de Taïwan en tant qu’Etat indépendant dépend fortement du bon vouloir américain. Néanmoins, les Taiwanais s’organisent sérieusement pour faire face à une éventuelle attaque chinoise, notamment depuis que Xi Jinping a dit, en 2019, que la réunification entre les deux Etats était « inévitable »:

Le potentiel asymétrique.

Taiwan ne peut pas être certain d’une implication militaire US en cas d’attaque. En effet une confrontation directe entre deux puissances nucléaires représente un risque extrême pour l’ensemble de la planète, au mieux de lourdes pertes de chaque côté. Ceci pourrait peut-être passer en Chine, mais électoralement inenvisageable pour un président US. Taper sur les djihadistes arabes ou afghans à peu près sans défenses est une chose, s’en prendre à un pays de puissance comparable, tout autre chose.

Mais c’est justement l’exemple afghan et moyen-oriental qui donne quelques espoirs aux Taiwanais: l’extrême asymétrie des forces militaires n’est pas un facteur suffisant pour prendre une terre défendue intelligemment. Les USA se retirent lentement d’Afghanistan, après vingt ans de guerre et une incroyable débauche de moyens, sans réel résultat. Les Talibans, armés de kalashs, de bombes artisanales et de lance-missiles portatifs, ont maintenu en échec la première armée du monde.

Prendre Taiwan, donc, ne serait pas pour les Chinois une partie de plaisir. A moins de tapisser l’ile de bombes et d’en massacrer la population, ce qui lui vaudrait, je l’espère, la mise au ban des Nations pour quelques décennies, un débarquement chinois se heurterait à une armée défensive de 250 000 soldats d’active et de plus d’un million de réservistes préparés, organisés, et armés d’un arsenal a priori effectif (4).

Au mois d’août de cette année, Taiwan indiquait sans ambiguïté son intérêt pour l’acquisition de missiles de croisière et de mines flottantes US susceptibles d’infliger de lourdes pertes à une marine chinoise en mode débarquement. Son budget défense augmente de 10% par rapport à l’an dernier, à plus de 15 milliards de dollars (5). War is business, aussi.

Politique de la peur.

Tsai Ing-wen joue l’indépendance de Taiwan, Xi Jinping joue la suprématie chinoise à long terme, et Trump joue son élection de novembre. Taiwan ne partira pas donc, pour Xi Jinping, l’envahir aujourd’hui, demain ou dans dix ans ne change fondamentalement rien à l’affaire. Son objectif est d’une part de faire peur à la population taiwanaise afin de faire revenir au pouvoir, dès que possible, quelqu’un satisfait du status quo et respectant la susceptibilité chinoise, et d’autre part, peut-être, d’influer sur les élections US à venir même s’il n’est pas évident que Biden serait vraiment plus accommodant que Trump. Mais sans doute Biden accepterait-il au moins d’en revenir à la politique du « One China ».

Reste que la région est sur des charbons ardents, les Chinois très énervés, et les Taiwanais très remontés. Un saké de travers et ca pourrait être la fin des haricots rouges.

Liens et sources:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2019/08/06/chine-vs-usa-de-la-guerre-tarifaire-a-la-guerre-monetaire/

(2) https://edition.cnn.com/2020/09/17/asia/taiwan-us-china-keith-krach-intl-hnk/index.html

(3) https://tiffany.house.gov/media/press-releases/tiffany-introduces-bill-scrap-one-china-policy-resume-normal-ties-taiwan

(4) https://www.taiwannews.com.tw/en/news/3945511#:~:text=TAIPEI%20(Taiwan%20News)%20%E2%80%94%20Taiwan,spots%20since%20last%20year’s%20list.&text=With%20a%20defense%20budget%20of,vessels%2C%20and%201%2C180%20combat%20tanks.

(5) https://asiatimes.com/2020/08/taiwan-to-boost-invasion-defenses-with-us-weapons/

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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