Procès Assange et la fin du 1er amendement.

Le fond du procès intenté à Julian Assange, à la Cour de Justice britannique sur la question de son extradition vers les USA, marque un point de bascule que la plupart des médias « mainstream » semblent ignorer. Une bascule marquant la possible fin de la liberté de la presse selon la jurisprudence américaine, et sans doute son vassal britannique.

Aux USA, la liberté de la presse est garantie par le 1er amendement, qui stipule ceci:

« Le Congrès n’adoptera aucune loi relative à l’établissement d’une religion, ou à l’interdiction de son libre exercice ; ou pour limiter la liberté d’expression, de la presse ou le droit des citoyens de se réunir pacifiquement ou d’adresser au Gouvernement des pétitions pour obtenir réparations des torts subis. »

https://fr.wikipedia.org/wiki/Premier_amendement_de_la_Constitution_des_%C3%89tats-Unis

Cette base constitutionnelle garantit à la presse américaine un droit d’enquête, même – et surtout – sur les agissements cachés de son gouvernement. C’est ainsi que purent sortir les Pentagon Papers dénonçant les crimes US au Vietnam, le Watergate où l’administration Nixon fut reconnue coupable d’effraction et vols au siège du parti Démocrate, et de nombreuses autres affaires dont les plus récents Afghanistan Papers (1) et, bien sûr, ce que devrait être l’affaire Wikileaks.

Un procès résolument politique.

Le « procès » de Julian Assange, ultime et décisive étape d’une saga ayant débuté en 2010 avec la divulgation, par Wikileaks, de crimes de guerre américains en Irak datant de juillet 2007. Depuis lors, l’Administration US n’a qu’une obsession, celle d’incarcérer Assange sur le sol américain afin de se venger, Guantanamo-style, par la torture et, sans doute, la mort.

J’ai tenté de résumer cette histoire de corruption judiciaire, de manipulation politique entre les USA, la Suède et le Royaume-Uni dans l’article « Julian Assange, fenêtre sur l’enfer du décor » (2). Réfugié à l’ambassade de l’Equateur de Londres pendant des années, Assange fut livré à la police britannique suite au changement de régime équatorien en 2019, et condamné à 50 semaines de prison le 1er mai 2019 pour violation de ses conditions de liberté provisoire.

Dès le 2 mai, la Justice britannique commençait l’examen de la demande d’extradition formulée par les USA à l’encontre d’Assange, et c’est ce procès qui est toujours en cours du fait de son interruption pour cause covidienne. L’audience s’est terminée le 1er octobre, le verdict n’étant pas attendu avec janvier prochain afin de prendre en compte l’installation de la nouvelle Administration US, si changement il y a.

Le procès Assange est un procès purement politique. Tout le travail de l’instruction, pilotée par les USA afin de faire extrader Assange, est axé sur l’idée que le travail de Wikileaks ne relevait pas du journalisme, mais de l’espionnage. Tout le travail de la juge anglaise, Vanessa Baraitser, est de donner raison aux américains tout en essayant de faire passer la chose pour un vrai procès.

Les conditions de l’extradition.

La juge britannique doit, en effet, passer certains obstacles légaux avant de livrer Assange aux USA. A défaut, son verdict pourrait se trouver recalé par une procédure d’appel, voire une escalation vers le Cour de Justice européenne. Le premier obstacle est le fait que les accords d’extradition entre le Royaume-Uni et les USA stipulent qu’un individu ne peut être extradé pour raisons politiques, et donc il faut surtout arriver à cacher, juridiquement parlant, ce qui saute par ailleurs aux yeux: le procès Assange est un procès politique, et c’est bien pour cela que les observateurs issus de différentes ONG humanitaires, par exemple Amnesty International, furent interdits d’accès. Pas de témoins, ou presque.

Si nous avons pu assister à l’ouverture du procès en février dernier, nos observateurs n’ont pas été autorises à assister à la reprise des audiences en septembre. Ce refus injustifié renforce nos inquiétudes quand à la tenue d’un procès juste et équitable. Notre correspondante et nos observateurs ayant dès février pu témoigner des défaillances qui présidaient à l’ouverture du procès.

https://www.amnesty.fr/liberte-d-expression/actualites/proces-julian-assange-un-simulacre-de-justice

Ensuite, une fois passé ce premier obstacle, il faut que les chefs d’accusations retenus pour l’extradition soient reconnus par la justice britannique, et que cette dernière ait la certitude (en théorie, vu qu’en pratique elle ne peut pas l’avoir) que la personne extradée aux USA sera effectivement jugée pour les crimes ayant justifié son extradition, et pas autre chose.

Enfin, le Droit britannique interdit l’extradition de tout individu dont l’état de santé ferait en sorte qu’il serait injuste ou tyrannique de l’extrader. Un obstacle de taille vu l’état de santé, notamment mentale, assez catastrophique de Julian Assange avec l’enfer que lui inflige la persécution anglo-américaine depuis des années.

Le recours à l’Espionage Act de 1917.

L’attaque initiale américaine fut donc basée sur l’accusation d’espionnage, ces derniers ayant ressorti pour l’occasion un vieux texte de 1917, le Espionage Act, sous le coup duquel tombent 17 des 18 chefs d’accusation (3). Elément central de cette accusation, le fait – selon les Américains – que Julian Assange aurait activement aidé Bradley Manning, à l’époque un soldat américain, depuis devenue lanceuse d’alerte sous le nom de Chelsea Manning, emprisonnée, puis graciée par Obama, puis re-emprisonnée sous Trump pour son refus de témoigner contre Assange.

Chelsea Manning est, elle aussi, un personnage aussi tragique que fascinant, quelqu’un ayant sacrifié sa vie au nom de la justice et de la vérité, y compris sa vérité intérieure:

Chelsea Manning symbolise aujourd’hui une ligne de fracture entre deux mondes. D’un côté le monde de la raison d’Etat, de la prédation, de la violence au service des puissants et de leurs obligés. De l’autre le monde qui ose encore rêver d’émancipation, de liberté, voire de fraternité. Chacun.e sait où il ou elle se range par rapport à cette ligne de fracture, chacun.e sait si il ou elle considère Manning, Assange ou Snowden comme des héros ou comme des criminels.

https://zerhubarbeblog.net/2019/10/31/chelsea-manning-une-fissure-lumineuse-au-sein-de-la-raison-detat/

La débâcle de l’accusation US.

Reste que la défense d’Assange, composée de plusieurs témoins dont Daniel Ellsberg lui-même (4), le « héro » au cœur des Pentagon Papers, ou encore Noam Chomsky, a pu démontrer que Manning n’a pas du tout eu besoin de Assange pour accéder aux documents litigieux. Il/elle avait les codes d’accès requis de par son poste d’analyste.

Il en fut ainsi de tous les chefs d’accusation: rien ne tenait. Il est de fait impossible pour l’accusation de démontrer que Wikileaks, donc Assange, avait pu faire quoi que ce soit ne relevant pas de la liberté de la presse, et notamment ne relevant pas du 1er amendement la garantissant.

Malheureusement le procès britannique n’a pas pour objet de juger l’affaire sur le fond, mais seulement de valider l’extradition d’Assange en vertu de la loi britannique, et celle-ci est moins libertaire que l’américaine:

Le juge ne se prononcera pas sur le fond de l’affaire mais devra vérifier que les accusations américaines sont sérieuses et fondées. Il devra notamment s’assurer que les faits reprochés à Julian Assange sont bien susceptibles d’actions en justice au Royaume-Uni. « Le crime de divulgation non autorisée d’informations existe au Royaume-Uni, et je pense que cela s’applique à tous, y compris aux journalistes » relève Paul Arnell, professeur de droit à l’université d’Aberdeen et spécialiste de l’extradition.

https://www.lemonde.fr/pixels/article/2020/02/24/a-londres-julian-assange-face-a-la-justice-pour-tenter-d-echapper-a-une-extradition-aux-etats-unis_6030606_4408996.html

L’argument sanitaire a bien entendu été mis en avant également: Julian Assange n’est tout simplement pas en état de supporter une telle extradition. Là encore, l’accusation a fait valoir le contraire sous la forme d’un témoignage du Dr Nigel Blackwood, qui estime que la tendance suicidaire de Assange est « gérable » et qu’il ne souffre que de dépression « modérée ».

J’ignore comment on se porte après près de dix ans de persécution politico-judiciaire et de quasi-emprisonnement, mais l’avis très optimiste du Dr Nigel Blackwood a sans doute aussi à voir avec le fait qu’il travaille pour un institut de psychiatrie, le KCL’s Institute of Psychiatry, financé par le Ministry of Defence britannique et par le US Department of Defence, pour des projets évidemment secrets (5).

La fin prochaine du 1er amendement.

L’argument de fond dégainé par le procureur au service de l’Administration américaine est simple autant que radical: l’Administration US, de par le Espionage Act, se réserve le droit d’attaquer toute divulgation non autorisée d’informations relatives à la sécurité nationale, où que ce soit dans le monde. C’est donc, dans les faits, une attaque directe contre le 1er amendement.

La presse américaine, pourtant directement concernée, ne s’intéresse que très peu au cas Assange. Certains s’en étonnent, tel Chris Hedges, un correspondant de guerre et expert de la politique américaine, mondialement reconnu, ancien collaborateur au New York Times, aujourd’hui « host » sur RT où il présente le programme On Contact with Chris Hedges.

Il interviewait aujourd’hui Craig Murray, ancien ambassadeur britannique devenu militant des droits de l’homme, et l’un des rares à avoir un droit d’accès au procès Assange:

La danse de deux Etats en voie de faillite.

Les USA et le Royaume-Uni sont deux Etats traditionnellement considérés exemplaires en termes de démocratie, de liberté de la presse et d’indépendance de la Justice. Deux Etats qui, aujourd’hui et pour des raisons similaires, sont en voie de nazification aux mains de régimes nationalistes identitaires totalement ineptes, de leaders fous à lier traumatisant des populations fortement divisées, anxieuses, repliées sur elles-mêmes.

Le Covid fait des ravages sanitaires, sociaux et économiques des deux côtés. L’échéance électorale américaine attise les tensions sociales rallumées par la culture policière du meurtre raciste tandis que le Brexit, plus incertain que jamais après le désaveu unilatéral de Johnson sur le traité de sortie (6), qu’il avait pourtant signé l’an dernier, menace de transformer le royaume en un vaste camp de concentration sous contrôle policier et militaire, dont le bien le plus recherché serait le ticket alimentaire. Ce qui est déjà presque le cas vu les mesures drastiques de lutte anti-covidienne qui ne sont, en fait, que prétexte à préparer la population pour la suite.

Il n’est donc pas étonnant que la Justice britannique fasse la pute pour l’administration Trump, ou la suivante: le R.U. va avoir besoin du grand frère américain. Et l’Etat Profond US, qui est réellement aux commandes derrière le théâtre trumpiste, qui fait que l’Etat n’est pas encore en situation de guerre civile, veut faire un exemple de Assange: personne ne vient plus fouiller dans nos sales affaires.

Liens et sources:

(1)

(2)

(3) https://www.justice.gov/opa/pr/wikileaks-founder-julian-assange-charged-18-count-superseding-indictment

(4) https://apnews.com/article/julian-assange-daniel-ellsberg-archive-extradition-united-states-2fe79f6b7e3171b3865cdccc3ecce822

(5) https://www.dailymaverick.co.za/article/2020-10-02-revealed-key-assange-prosecution-witness-is-part-of-academic-cluster-which-has-received-millions-of-pounds-from-uk-and-us-militaries/

(6)

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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