Elections USA: un duel à l’ombre de la guerre civile.

A la veille des élections présidentielles américaines, dans un pays au bord de la guerre civile doté du plus grand arsenal militaire du monde, un pays avec une population fortement impactée par le Covid-19 et embourbée dans la question raciale.

A la veille de Elections Day ce ne sont plus deux oppositions partisanes qui s’affrontent dans une grand joute plus ou moins démocratique, mais deux camps en guerre au sein desquels la haine de l’autre est bien plus forte que les différences idéologiques. Un enfer de propagande où la bataille entre Donald Trump et Joe Biden explose des communautés et des familles, où la structure sociale se délite par la diabolisation systématique et absolue du camp opposé.

Une violence palpable.

Le Brookings Institute, dans une publication du 27 octobre, s’alarme de la situation:

A l’approche de l’élection présidentielle, le risque de violence semble croître. Une rhétorique présidentielle incendiaire, une polarisation politique, une anxiété liée au Covid-19, des mobilisations et contre-mobilisations liées au mouvement Black Lives Matter, et d’autres enjeux posent des risques pour la sécurité des élections et du public.

La police, les sociétés gérant les réseaux sociaux et d’autres désirant maintenir la paix, se pressent pour identifier et contrer les menaces, mais leurs efforts pourraient ne pas suffire.

Beaucoup dépend d’une carte joker – les actions du Président des Etats-Unis – et le pronostic ici ne semble pas bon: s’il y a de la violence, ce qui semble probable, la difficulté serait d’éviter la cascade, ce qui mènerait à plus de vies perdues et une plus grande disruption de la politique non-violente traditionnelle.

https://www.brookings.edu/blog/fixgov/2020/10/27/why-the-risk-of-election-violence-is-high/

Haine farouche.

Cette flambée de haine entre les deux camps a ses racines dans la dernière élection: les Démocrates n’ont jamais avalé la victoire de Donald Trump sur Hillary Clinton, et ont ensuite sombré dans un délire conspirationniste cherchant à destituer Trump en l’associant à de grandes manœuvres russes pour manipuler la démocratie américaine.

De ceci découla, entre autres, la fameuse enquête de Robert Mueller:

Pour les Démocrates, évincés lors de ces élections par un Trump arrivé de nulle part et qui remettait en cause une bonne partie de ce que Obama avait fait pendant ses deux mandats, l’enquête pour collusion menée par Mueller devait déboucher sur une accusation formelle et une procédure d’impeachment, de destitution du président US. Pour Trump, tout ceci n’était que chasse aux sorcières menée par des gauchistes hystériques d’avoir perdu leurs privilèges.

https://zerhubarbeblog.net/2019/03/26/les-russes-les-trumps-et-les-trolls/

Mueller ne put mettre directement Trump en cause, et la tentative de destitution menée ensuite par les Démocrates dans le cadre de l’affaire ukrainienne, où Trump aurait demandé au récemment élu Président Zelensky de faire pression à l’encontre du fils de Joe Biden (1), n’aboutit pas non plus: Trump fut acquitté par le Sénat en février 2020.

Un Russiagate inversé?

Cette affaire reste un symbole alimentant la haine entre Démocrates et Républicains car, pour les premiers, Trump a effectivement trahi l’Amérique en s’arrangeant avec les Russes pour casser Clinton via le piratage des mails, et la manipulation de l’électorat indécis via les réseaux sociaux. Alors que pour les seconds, toute cette affaire fut montée par Hillary Clinton et l’Etat Profond pour couler Trump en le faisant faussement accuser de collusion avec ces mêmes Russes.

Cette hypothèse de coup monté contre Trump, peu relayée dans une France institutionnellement anti-Trump, est notamment développée dans un rapport de RealClear Investigations de 2018, mettant clairement en cause le camp Clinton dans une machination à trois bandes visant à piéger la campagne de Trump de 2016 (6).

L’affaire tourne autour d’une avocate russe, Natalia Veselnitskaya, qui aurait approché l’équipe de Trump en invoquant des informations sensibles à l’encontre de Clinton, et aurait ensuite essayé de négocier une révocation du Magnitsky Act, une loi permettant aux USA d’imposer des sanctions à l’encontre des oligarques et officiels russes. Sauf que cette Natalia aurait en fait été au service d’une société de renseignement US, Fusion GPS, liée au camp Clinton et au FBI d’un côté (donc, James Comey) et aux Russes de l’autre via un informateur britannique, Chris Steele.

Bref, une affaire hautement compliquée dont j’ignore le fond, mais qui nourrit un certain ressentiment auprès des supporters de Trump.

Des enjeux majeurs.

Tout ceci se trouve encore aggravé par la gestion covidienne perçue par les Démocrates comme désastreuse, par la violence de Trump à l’encontre des minorités indiennes et noires, par le détricotage du Obama Care et le recul de l’accès aux soins de santé pour les plus pauvres, par la répression du mouvement Black Lives Matter, et par ses menaces à peine voilées de ne pas reconnaitre une éventuelle défaite électorale, poussant le bouchon jusqu’à demander aux milices suprémacistes blanches à « se tenir prêtes » au cas ou (2).

Le fait que Trump ait réussi à faire rentrer une bonne partie du contingent US en Afghanistan (3) et en Syrie, qu’il ait fait avancer, un peu, le cas nord-coréen, qu’il ait tapé du poing sur la table face à l’Iran sans pour autant démarrer de nouvelles guerres (une première depuis longtemps) et, surtout, qu’il ait tenté de défendre les intérêts de l’industrie US face à la Chine, lui procure également une aura de défenseur de l’Amérique profonde, la seule qui compte vraiment dans le cadre d’une élection présidentielle.

Ce qui irrite fortement le camp Démocrate qui voit, lui, une dérégulation désastreuse en matière d’environnement, une guerre commerciale délétère avec la Chine, un racisme décomplexé, une remise en cause de la parole scientifique au profit de « faits alternatifs », la perte de l’influence US au Moyen-Orient, un recul social et la menace d’un fascisme suprémaciste trumpien prêt à déferler sur l’Amérique. Entre autres, car la liste des griefs est longue.

La communauté scientifique US est consciente que cette élection aura un impact inédit sur l’avenir de la science, de la santé et de l’environnement, à commencer par la lutte contre le réchauffement. Joe Biden veut revenir aux politiques lancées par Obama, revenir dans l’OMS, attaquer l’épidémie covidienne de front avec force tests, masques et vaccins, renforcer les mesures anti-pollution et anti-émission de GES détricotées par Trump (4).

Enjeux énormes, débats minables.

Les enjeux sont donc énormes, tout comme le risque de violence en cas de défaite de Trump. Malheureusement la hauteur du débat est inversement proportionnelle à la gravité de la situation. Il suffit d’avoir suivi quelques instants les débats entre les deux candidats pour s’en rendre compte.

Ecouter Trump en meeting, c’est assister à une litanie grand-guignolesque de mensonges, de raccourcis, d’auto-promotion, de manipulation émotionnelle de bas étage mais écouter Biden, c’est assister à une messe donnée par un curé à moitié sénile répétant un message pré-enregistré, un curé en outre un peu trop attiré par les jeunes filles (5).

Trump et l’Etat Profond.

Ce théâtre malodorant n’est que la face émergée de l’iceberg. Une vraie guerre se déroule déjà sous la surface, au sein des institutions et de l’Etat Profond US, ce « marécage » que Trump se promettait de vider lors de sa première campagne, le fameux drain the swamp (7). Il n’aura pas drainé grand chose, à en juger par la taille du budget militaire en hausse, par la nomination de la monstrueuse Gina Haspel à la tête de la CIA en remplacement de l’évangéliste Mike Pompéo, promu Secrétaire d’Etat en 2018.

La seule vraie bataille visible depuis la surface, entre la nouvelle administration Trump et l’Etat Profond, fut l’éviction du patron du FBI James Comey en 2017. Lequel participa ensuite à une commission d’enquête sénatoriale, dont je disais à l’époque ceci:

Un aspect immédiatement marquant de la séance est la révérence de chaque sénateur de la commission envers l’ex boss du FBI, le remerciant de participer à l’audience, le félicitant pour son excellent travail et le présentant généralement comme un symbole de l’esprit américain. James Comey est un avocat, puis procureur général sous G.W. Bush, puis avocat général pour Lockheed Martin puis idem pour le fond d’investissement Bridgewater, avant d’intégrer le FBI sous Obama après un bref passage comme prof de droit à la Columbia Law School. Comey est un expert en droit, il connait très bien le Deep State américain et, de part le FBI, il est sans doute au courant des nombreux squelettes qui ornent les somptueux placards des politiciens américains – d’où les flots d’éloges de ces derniers avant de passer aux choses sérieuses, à savoir les questions posées tour à tour par une dizaine de sénateurs issus des deux partis.

https://zerhubarbeblog.net/2017/06/09/comeydie-au-senat-americain/

Reste que l’Etat Profond regrette sans doute les guerres sans fin mais tellement rentables des ères Bush et Obama, et que l’association entre la faction Clinton des Démocrates et ces magouilleurs de haut vol, a priori anti-Trump même si un modus vivendi entre eux semble désormais établi, traine sans doute quelques casseroles qui nous ramènent au Russiagate, la prétendue collusion entre Trump et Putin pour battre Hilary Clinton, mais que Mueller ne put prouver.

La situation sur le terrain à la veille de la bataille.

Selon la compilation des derniers sondages réalisée par la New York Times (pro-Biden, faut-il le préciser), le rapport de forces serait à l’heure actuelle en faveur de Joe Biden, avec une marge de 10 à 12 points. Mais, Trump serait en tête dans l’Iowa, avec 48% contre 41% pour Biden. Un recul pour Biden, qui était à égalité avec Trump en septembre. Or, l’Iowa est considéré comme représentatif des scrutins nationaux, ce qui fait flipper les Démocrates malgré leur avance sur l’ensemble du pays (8).

En 2016, en effet, Trump avait remporté l’Iowa avec 9 points d’avance. Depuis septembre, selon l’organisme de sondage Des Moines Register / Ann Selzer, Trump a récupéré les indépendants (non partisans) et une partie du vote féminin, alors qu’il est déjà majoritaire auprès du vote masculin (9).

The heat is on, comme on dit. Rendez-vous mardi soir pour le résultat, un événement majeur dans l’Histoire des USA car tout, absolument tout, peut arriver. Et surtout le pire.

Sur ARTE:

Liens et sources:

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Proc%C3%A9dure_de_destitution_de_Donald_Trump

(2) https://nymag.com/intelligencer/2020/10/militias-pose-high-risk-of-election-violence-new-report.html?fbclid=IwAR3HGszgrsfC2dx2R73-Zp7YN-opZ5mMu9m8E3_WKrVs4zQHk-Ex2-yUSic

(3)

(4) https://www.livescience.com/how-presidential-election-will-shape-science-health-environment.html?utm_source=notification

(5) https://www.lci.fr/international/etats-unis-campagne-presidentielle-2020-baisers-deplaces-mains-baladeuses-joe-biden-bise-repetita-me-too-polemique-2117267.html

(6) https://www.investors.com/politics/editorials/russian-collusion-hillary-clinton/?fbclid=IwAR0mHild3TL9_8zniN5LI6asAIeX6LveND61qQFlm3xq08yG_oUUfBUxgBE

(7)

(8) https://www.nytimes.com/live/2020/presidential-polls-trump-biden#trump-gets-his-best-poll-of-the-cycle-heres-how-to-put-it-in-perspective

(9) https://eu.desmoinesregister.com/story/news/politics/iowa-poll/2020/10/31/election-2020-iowa-poll-president-donald-trump-leads-joe-biden/6061937002/

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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