Brexit Poker 26. Game over en 2021? Pas vraiment.

Lorsque j’émigrai pour quelques années en Angleterre, en 1976, cela faisait juste un an que la population britannique validait, par référendum, son entrée dans le Marché Commun. Ceci semblait sceller, pour longtemps sinon à jamais, le destin commun de l’Europe de l’Ouest et de cette grande île qui nous avait quand même sauvé la mise quelques 35 ans plus tôt.

Un bluff ayant mal tourné.

Le vote du Parlement britannique de ce 30 décembre, avec 571 voix en faveur de l’accord et 73 contre, marque la fin d’un long et douloureux cycle ayant débuté en 2016 par un coup de bluff du Premier Ministre de l’époque, David Cameron, qui avait espéré conforter son autorité avec un référendum sur le Brexit qui, pensait-il, se solderait par un « Remain » largement majoritaire.

Que nenni, et Cameron quitta peu après la scène politique, laissant derrière lui un champ de mines à travers lequel Theresa May tenta, au prix sinon du sang, au moins des larmes, de se frayer un chemin. Après le coup d’envoi officiel de la période de transition, le 29 mars 2017, pour une sortie définitive précisément deux ans plus tard, Theresa May fit ses premières propositions aux parlementaires britanniques le 2 mars 2018, date de début de la série « Brexit » sur ce blog – série qui compte désormais 26 épisodes. Quand même.

Une série pleine de drames et de rebondissements que je ne vais même pas tenter de résumer ici, tous les épisodes étant en accès libre dans la rubrique « Brexit », et offrant une excellente ressource pour passer les longues nuits d’hiver sous couvre-feu…

Le Brexit au quotidien.

A court terme, les éléments les plus visibles de cet accord sont la réinstallation d’une véritable frontière entre le RU et l’UE: paperasserie administrative pour toutes les entrées et sorties de marchandises, contraintes importantes pour les Européens désirant s’installer au RU et inversement, limitations des séjours de part et d’autre, bref le retour à la normalité en vigueur, pour nous, avec la plupart des pays non membres de l’UE.

Il est évident que la réinstallation d’une frontière stricte va bouleverser les vies de beaucoup de gens, notamment ceux et celles avec un pied de chaque côté: résidents permanents devenus temporaires de fait, familles « mixtes » à l’avenir incertain vont prendre la vague brexitienne de plein fouet, à tel point que le propre père de Boris Johnson a fait une demande de nationalisation française pour « s’échapper » du Royaume-Uni!

Et la question migratoire?

Parlant de frontières, j’ignore si les accords du Touquet, signés à l’époque par Sarkozy et plaçant la frontière britannique en territoire français (à Calais, notamment), contre rémunération, pour préserver l’île des hordes migratoires (du point de vue des Britanniques, of course), va survivre au Brexit. J’aimerai que non car ce terrain d’exercice de la honte où l’Etat français, via sa police, se livre quotidiennement à de misérables chasses à l’homme et la destruction de leurs maigres biens, a déjà trop duré (1).

Mais l’entrée en vigueur des accords de dernière minute du Brexit, si elle signale bien un game over de la période de transition en tant que telle, n’est que le début d’une nouvelle période qui sera, elle, enracinée dans le réel: certains choses du quotidien vont changer pour les Britanniques, bien plus que pour nous sur le continent, mais le Brexit signale surtout le début d’une possible désintégration du Royaume-Uni.

Du Brexit à la crise politique et institutionnelle.

Le vote de mercredi, soutenu par les Conservateurs et les Travaillistes de Keir Starmer, fut opposé par le SNP écossais (parti séparatiste actuellement au pouvoir, fermement anti-Brexit comme la majorité de la population écossaise, et représenté par Mme Nicola Sturgeon). Il fut également opposé par les libéraux démocrates, tous les représentants d’Irlande du Nord, et le (seul) député Vert ainsi qu’un « rebelle » travailliste (2).

Opposition symbolique au vu des chiffres, mais d’autres votes « consultatifs » eurent lieu sur la même question au sein des parlements écossais (Holyrood) et nord-irlandais (Stormont). Dans les deux cas, avec un résultat majoritairement opposé au Brexit. Et il s’en fallut de peu que cela ne passe pas non plus au Pays de Galles, où le premier ministre Mark Drakeford fit passer la pilule en espérant que ce « maigre et décevant » accord puisse servir de base à des futures négociations.

En l’état, le Brexit est donc, très clairement, un choix anglais plutôt que britannique. Si la majorité travailliste britannique a quand même avalisé l’accord à Westminster hier, ce n’est pas par amour de la chose mais parce qu’elle estime que cet accord vaut mieux que pas d’accord du tout, seule issue à un rejet par le parlement.

En Ecosse, le SNP tire à boulets rouges sur l’accord de Boris Johnson: trahison de la pêche écossaise, irrespect de la volonté écossaise (anti-Brexit), pertes des fonds européens, et difficultés économiques à venir. Les travaillistes écossais, principale opposition au SNP, tirent dans la même direction et l’enjeu est désormais la tenue d’un nouveau référendum sur l’indépendance écossaise, que Sturgeon voudrait organiser dès mai 2021.

En Irlande du Nord, elle aussi anti-Brexit sauf pour le parti nationaliste pro-anglais DUP, cela ne décolère pas non plus. Cette colonie britannique en terre d’Irlande, à la paix garantie par les accords de Good Friday interdisant l’érection de toute frontière physique entre Irlande du Nord et la République d’Irlande, a littéralement le cul entre deux chaises: liée d’un côté à la République par une non-frontière qui fait qu’elle reste dans l’union douanière européenne, elle voit s’ériger en mer d’Irlande, donc entre elle-même et la Grande-Bretagne, une nouvelle barrière douanière qui va sans doute sérieusement compliquer les échanges entre ces deux morceaux du Royaume-(plus très)-Uni.

La situation est donc assez critique, et les mois à venir risquent d’être tendus. La volonté sécessionnaire des Ecossais est plus que jamais affichée. L’Irlande du Nord pourrait prendre le même chemin et finir, why not, au sein d’une « Irlande Unie » plutôt qu’un demi-membre du Royaume-Uni. Sans parler du pourtant fortement inféodé Pays de Galles, qui se doute bien que le Brexit anglais ne va sans doute pas lui apporter grand chose de bon pour en compenser les désavantages.

Le mélange explosif du Brexit sauce Covid.

Et tout ceci, bien sûr, sans même parler de l’épidémie covidienne qui met actuellement le système hospitalier sous très forte pression. Le régime de Boris Johnson sert la vis à tout le monde, encore plus depuis la découverte du variant dit B117 qui semble plus infectieux que le virus d’origine.

Là-bas comme ici, pourtant, confinements et couvre-feux n’ont jamais démontré la moindre utilité sanitaire, mais par contre leurs coûts exorbitants en matière socio-économique, comme en matière de santé hors seule métrique covidien, sont eux plutôt bien connus (3).

De là à dire que le serrage de vis répond, avant tout, à une opportunité politicienne visant à maîtriser, par la peur et la répression covidienne, toute velléité de soulèvement populaire, c’est peut-être aller un peu loin mais c’est certainement dans la tête de BoJo et de sa cour de nationalistes radicaux.

De quoi 2021 sera t-il le nom?

La grande question reste bien sûr la place que va trouver le Royaume-Uni dans sa nouvelle configuration, de voir dans quelle mesure les promesses pro-brexitiennes d’une immigration choisie et contrôlée seront réalisées, quels seront les effets concrets de tout ceci sur la vie des Britanniques, et dans quelle mesure l’UE va signaler aux Ecossais, voire aux Nord-Irlandais, qu’elle accepterait de les « récupérer » au sein de l’Union en qualité de pays indépendants.

A ces questions nous n’avons encore aucune réponse. Le RU annonce la signature de dizaines d’accords de libre-échange à travers le monde, mais tout le monde a bien compris qu’il fallait faire un sérieux tri entre le hype de BoJo et la réalité concrète. Penser que les Indiens et les Chinois, dont le souvenir de l’impérialisme britannique n’est pas oublié loin s’en faut, vont faire des cadeaux aux Anglais pour leurs beaux yeux relèverait d’une naïveté confondante.

D’autant que l’élection de Joe Biden, anti-Brexit et d’ascendance Irlandaise catholique, ne va évidemment pas arranger les choses sur le front transatlantique.

L’année 2021 sera-t-elle alors plutôt libératrice pour la population britannique, une stabilisation post-Brexit associée à la fin de l’épidémie, ou au contraire l’année d’une crise institutionnelle majeure mettant en péril l’existence du Royaume-Uni sur fond de catastrophe sanitaire hors contrôle?

Je leur souhaite bien évidemment la première option, mais ne présume de rien.

Liens et sources:

(1) https://www.revolutionpermanente.fr/Calais-Au-reveillon-de-Noel-la-justice-ordonne-l-expulsion-des-migrants-vivant-sous-les-ponts

(2) https://www.theguardian.com/politics/2020/dec/30/scotland-holyrood-and-northern-ireland-stormont-reject-disastrous-brexit-trade-deal?CMP=fb_gu&utm_medium=Social&utm_source=Facebook&fbclid=IwAR2ZWZ4-Gd76eOgLn-h3BAHUgKB9aT0pnBn8sohBgm3M-cFdRDWb5gAMjGE#Echobox=1609360615

(3)

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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