Le Capitole et l’opportunisme autoritaire.

En ce jour d’investiture hautement théâtralisée de Joe Biden, sous les applaudissements des élites européennes qui s’imaginent, à tort, avoir retrouvé bienveillant ami américain, le « camp du bien » savoure le grand pas en avant que lui permet l’épisode du Capitole du 6 janvier.

Un théâtre dramatique encore renforcé, hier, par les nombreux défilés armés devant les parlements des Etats, sous la bannière du Deuxième Amendement, celui qui autorise les Américains à porter les armes et à former des milices:

Une milice bien réglementée étant nécessaire à la sécurité d’un l’Etat libre, le droit du peuple de détenir et de porter les armes lui est garanti.

A well regulated Militia, being necessary to the security of a free State, the right of the people to keep and bear Arms, shall not be infringed.

https://constitutioncenter.org/interactive-constitution/amendment/amendment-ii#:~:text=A%20well%20regulated%20Militia%2C%20being,Arms%2C%20shall%20not%20be%20infringed.

Très clairement, la vaste majorité de ces gens en armes sont des supporters de Trump, ou du parti Républicain en général qui a toujours défendu le 2ème amendement. Leur justification fondamentale est que ce 2ème amendement est nécessaire pour garantir le 1er, celui inscrivant la liberté d’expression, de religion, de la presse, de l’assemblée et de la pétition tout en haut du Bill of Rights, préambule de la Constitution américaine (1).

Chacun(e) en pense bien sûr ce qu’il ou elle veut, et mon objectif n’est pas de disserter sur la recevabilité du Bill of Rights mais bien de la manière dont cette mouvance trumpiste et l’invasion du Capitole, un épisode folklorique mené par des suprémacistes blancs et autres nostalgiques de la Confédération galvanisés par un Trump jouant sa dernière carte, se voit transformée en une menace majeure pour la « démocratie » américaine et légitimant, ainsi, une avalanche de lois liberticides et une chasse aux sorcières, une réminiscence du maccarthisme.

Peur rouge et criminalisation de l’ennemi politique.

Une « peur rouge » non plus symbolisée par le drapeau rouge soviétique mais par le « Dixie flag », le drapeau des Confédérés défaits lors de la guerre de Sécession et brièvement réapparu, ce 6 janvier 2021, sous les ors du Capitole.

Un projet de loi initié en septembre par le gouverneur de Floride, Ron DeSantis, visant à mater la révolte des Black Lives Matter dans la foulée des assassinats policiers symbolisés par l’affaire George Floyd, fut reproposé dans les heures qui suivirent l’affaire du Capitole mais justifié, cette fois, par l’attaque des trumpistes:

La nouvelle législation de Floride prévoit une inculpation au troisième degré pour la participation à ce qu’elle décrit comme une « émeute », un groupe de trois personnes ou plus se livrant à des « troubles publics » ; et une inculpation au deuxième degré pour ceux qui participent à ce qu’elle appelle une « émeute aggravée », un événement similaire avec neuf personnes ou plus, ou qui remplit au moins un des autres critères de la liste. Dans une référence flagrante à l’effort de démolition des drapeaux et des monuments confédérés, le projet de loi crée également un nouveau délit de troisième degré passible d’une peine pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison pour la destruction ou la démolition d’une « plaque, statue, marqueur, drapeau, bannière, cénotaphe, symbole religieux, peinture, sceau, pierre tombale, nom de structure ou affichage ».

https://truthout.org/articles/republicans-are-using-capitol-breach-as-excuse-to-promote-anti-protest-bills/?fbclid=IwAR22gxx8kVjEEF0CSelKO8fjc5z_osjV1NKmGoZejBnlxgFk3mXfxASrivo

Le 7 janvier, des projets similaires furent introduits par des députés du Mississipi et du Nebraska. 26 Etats auraient actuellement des projets en ce sens sous le coude, datant d’avant l’épisode du Capitole mais revenus, depuis, sur le devant de la scène. Datant, plus précisément, de la confrontation de Standing Rock de 2016 entre les Indiens et le Dakota Access Pipeline (2). Ces lois ne passèrent pas à l’époque, mais elle sont désormais récupérées par les ennemis de la liberté, les militants de l’autoritarisme et de la dictature policière surfant sur le « traumatisme » du Capitole pour en remettre une bonne couche.

La comparaison ubuesque faite par Arnold Schwarzenegger, l’acteur musculeux devenu un temps gouverneur de Californie, entre l’affaire du Capitole et la Nuit de Cristal de 1938, tout comme les cris d’orfraie parlant de « tentative de coup d’Etat » et de « menace pour la démocratie américaine », tout comme la transformation de Washington DC en camp militaire afin de « sécuriser » l’intronisation cet après-midi de Joe Biden, le public tenu à distance et remplacé par des centaines de milliers de drapeaux, relèvent toutes d’une dramatisation à outrance, d’une récupération magistrale par le « camp du bien » de ce qui ressemble fort, en fait, à un coup monté, un piège dans lequel Trump s’est lancé tête baissée.

Le piège anti-Trump.

Il semble en effet, à lire la presse US, que la menace – réelle – d’un coup de force par les trumpistes ait été prise avec une extraordinaire légèreté par les forces de l’ordre en charge de la sécurité du Capitole. Autant la moindre manifestation des Black Lives Matter à Washington engendre mécaniquement un déploiement massif de forces armées autour, notamment, du Capitole, autant ce 6 janvier, pourtant une journée de première importance vu que les deux Chambres étaient rassemblées afin de valider le résultat électoral, il n’y avait aucune présence particulière alors que tout le monde savait, depuis des jours, qu’une foule contestataire importante, et sans doute armée, se préparait à marcher sur ce même Capitole (3).

Pire encore, il est évident qu’une partie de la police du Capitole n’avait aucune intention de faire barrage aux manifestants trumpistes, qu’il y avait parmi ceux-ci des gens qui connaissaient les lieux, bref que tout semble avoir été fait pour que cela se passe ainsi afin, ensuite, de surfer sur l’émotion nationale et renforcer, encore, l’autoritarisme d’Etat et la criminalisation de la contestation.

La criminalisation de l’opposition politique, un fléau mondial.

Pour mémoire c’est exactement le même scénario, à une échelle certes bien différente, que celui des attentats du 11 septembre 2001 où les services secrets US savaient pertinemment qu’une attaque se préparait, mais ne firent rien pour l’interdire afin de légitimer, dans la foulée, le Patriot Act et les agressions US au Moyen-Orient (4).

La criminalisation de la contestation politique ou économique n’est pas le seul fait des Etats-Unis, loin s’en faut. La société française subit ce même fléau de plein fouet, et selon les mêmes modalités: le régime pousse les feux de la contestation par des provocations ou par une répression menant à des violences très médiatisées, pour ensuite faire passer moult législations, genre loi sur la « sécurité globale » (5), visant à criminaliser toute protestation présentée comme cause première de ces débordements. Précisément le scénario Gilets jaunes.

Ce phénomène est à l’œuvre un peu partout sur la planète, mais encore accéléré par la crise covidienne. Les régimes déjà autoritaires se renforcent, les démocratures se radicalisent, et les démocraties se transforment à marche forcée en régimes autoritaires sous la forme, aujourd’hui, de dictatures sanitaires (voir « Dictature sanitaire, le masque tombe. »).

Comme le disait tout récemment l’anthropologue Alain Bertho dans le journal belge L’Echo:

La tendance autoritaire s’impose sur tous les continents car elle incarne la réponse d’États défaillants, dans l’incapacité à légitimer autrement le pouvoir qu’ils exercent sur la société. Cette tendance inquiétante ne rencontre pas l’opposition démocratique qu’elle devrait rencontrer, qu’elle aurait rencontrée il y a quelques décennies. En l’absence d’alternative claire et de contre-récit mobilisateur, la gestion chaotique de la crise par l’État renforce le désarroi collectif.

https://www.lecho.be/economie-politique/international/general/alain-bertho-anthropologue-l-autoritarisme-est-le-symptome-d-une-panique-pas-un-gage-d-efficacite/10273090.html?fbclid=IwAR1_9qjJlXGi_LOapSFinrtQ2lCzXZNPe5N-uZsUb_HSk8ehpQJU0hS15ZA

Une alliance bien comprise.

Toutes les crises politiques, sécuritaires ou sanitaires renforcent aujourd’hui l’autoritarisme d’Etat, et l’affaire du Capitole ne fait pas exception. Ce d’autant plus que, dans le cas américain et le retour aux affaires du parti Démocrate, cet autoritarisme bénéficie de la collaboration des GAFAM qui se situent, politiquement, très clairement de leur côté.

Comme présenté dans l’article « Covid-19, censure et déni de réalité« , les GAFAM négocient leur indépendance et intégrité (face aux menaces de fragmentation du fait de leurs positions monopolistiques) en finançant les campagnes politiques, et ont frappé un grand coup pour se faire bien voir de Joe Biden en censurant, notamment mais pas seulement, le compte Twitter de Donald Trump.

Un acte de déni de démocratie, une attaque directe contre le 1er amendement du Bill of Rights dénoncée par la vaste majorité des vrais démocrates, mais encensée par ce « camp du bien » totalement berné par la manipulation émotionnelle et politique autour de l’affaire du Capitole.

Je remets ici l’interview à ce sujet de Glenn Greenwald, le d’investigation ayant fait connaître Edward Snowden:

Joe Biden face à un double traumatisme.

Le mandat de Joe Biden débute donc sur un double traumatisme national, le Covid d’une part et le supposé soulèvement suprémaciste de l’autre. Il est évident que l’Etat profond et les agences américaines qui profitent directement de l’autoritarisme, c’est-à-dire le FBI, la CIA et la NSA pour en nommer les essentielles, voyaient Donald Trump d’un mauvais œil: le slogan « Drain the swamp » les visait assez directement, comme on a pu le voir avec l’affaire Comey (6).

La fronde trumpiste n’aura pas été bien loin (remember JFK…), et le Donald n’aura même pas eu le courage de gracier Assange, Snowden ou Manning en plus de ses potes mafieux, alors que cela aurait été un symbole fort d’une opposition républicaine face à la corruption de l’Etat profond. Un rare geste qui serait resté du bon côté de l’Histoire…

Un risque de soulèvement si une partie de l’armée fait sécession.

Comme analysé précédemment, les Etats-Unis sont une société au bord de l’ et, peut-être, de la guerre civile (voir « Elections USA: un duel à l’ombre de la guerre civile« ). La polarisation politique, sociale, raciale y est intense. La chasse aux sorcières qui se déroule dans la foulée de l’affaire du Capitole, associée au désespoir covidien, pourrait déboucher sur une réelle violence.

Soulèvement possible, mais peu probable du fait que la puissance de frappe de la police, de l’armée et de la Garde nationale US sont nettement supérieures à tout ce que les « néo-confédérés », les « Proud Boys » et autres Rednecks déguisés en Davy Crokett pourraient aligner.

Sauf si une partie des effectifs de police et de l’armée décidaient de faire sécession, une éventualité qui vient d’apparaître sur le radar médiatique avec la découverte que la hiérarchie militaire se méfie de son propre personnel, et doit filtrer les éléments pro-Trump afin qu’ils ne se trouvent pas dans les forces censées protéger Biden:

Washington – Les responsables de la défense américaine disent s’inquiéter d’une attaque d’initié ou d’une autre menace de la part des membres des services impliqués dans la sécurisation de l’investiture du président élu Joe Biden, ce qui a entraîné le contrôle des 25.000 soldats de la Garde nationale venus à Washington pour l’événement.

https://www.cbsnews.com/news/national-guard-troops-vettting-inauguration-capitol/

La probabilité d’un attentat contre Joe Biden, ou d’un soulèvement au sein de certains Etats du fait de milices suprémacistes convaincues de la victoire frauduleuse des Démocrates, est très faible mais pas nulle pour autant. Ce qui est par contre certain, c’est que cette affaire aura encore augmenté la polarisation sociale et politique, et permis au « camp du bien » de faire reculer, encore, la liberté d’expression et la possibilité de la contestation politique, le tout au bénéfice de la Corporate America, de l’Etat profond et de l’impérialisme clairement ancrés au sein de la nouvelle administration américaine.

Le risque du «  as usual« .

Une situation qui fut anticipée par l’aile progressiste du parti Démocrate au lendemain des élections de novembre. Naomi Klein, dans son discours du Haymarket du 6 novembre (7), ne cachait pas son sentiment que la bande à Biden allait s’occuper des intérêts de ses amis bien avant ceux du peuple, et que l’aile progressiste, celle qui avait permis la victoire en rameutant les troupes qui n’auraient naturellement voté ni pour Trump ni pour Biden, risquait de se retrouver rapidement isolée (8).

Donald Trump fut élu pour combattre la corruption institutionnelle symbolisée par le clan Clinton, pour arrêter l’interventionnisme à l’étranger qui continuait sans résultats depuis quinze ans, pour renverser le sentiment de relégation sociale et économique nourrit par la mondialisation et pour Make America Great Again. Pour se venger, aussi, de la couleur, de la beauté et de la supériorité affichée par Michèle et Barack Obama les réduisant à l’état de caricatures de ploucs provinciaux.

Gare au Trump nouveau!

De ceci découle une évidence: Si Biden retrace les pas des Clinton et des Obama, dans quatre ans il aura en face de lui un nouveau Trump surfant sur les mêmes souffrances et les mêmes angoisses, les mêmes haines et les mêmes ressentiments. Un Trump nouveau qui pourrait se révéler encore bien pire que l’actuel, un Trump capable de scinder la structure militaire le long de la fracture sociale, un Trump dont le tir nourri des Tweets serait remplacé par celui des balles de fusils d’assaut.

Les Démocrates le savent, tout comme les Républicains « modérés », et ils feront tout pour empêcher toute réelle contestation politique en la criminalisant d’office. Un jeu plus que dangereux face à une opposition armée, et peut-être une première occasion pour tester, grandeur nature, la pertinence de ce fameux Deuxième Amendement…

Pour terminer, ce documentaire ARTE:

Liens et sources:

(1) https://constitutioncenter.org/interactive-constitution/amendment/amendment-i

(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Opposition_%C3%A0_l%27ol%C3%A9oduc_Dakota_Access

(3) https://www.letemps.ch/monde/capitole-lincroyable-impreparation-police

(4) https://www.politico.eu/article/attacks-will-be-spectacular-cia-war-on-terror-bush-bin-laden/

(5) https://zerhubarbeblog.net/2020/11/17/manif-contre-la-loi-securite-globale/

(6) https://zerhubarbeblog.net/2017/06/09/comeydie-au-senat-americain/

(7) https://zerhubarbeblog.net/2020/11/11/naomi-klein-sur-les-elections-americaines/

(8) https://www.lci.fr/international/video-etats-unis-blincken-buttigieg-haaland-yellen-qui-sont-les-membres-du-futur-administration-joe-biden-2170929.html

Notre série « Elections USA »

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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