Arnaud Montebourg et la démondialisation politique.

Arnaud Montebourg fut longtemps député puis président du Conseil départemental de Saône-et-Loire, mon département d’adoption. Il fait donc partie du folklore local, une appréciée chez certain(e)s et beaucoup moins chez d’autres, un « animal politique » dont nous avons suivi l’épopée en tant que Ministre du redressement productif sous le régime Hollande-Ayrault, puis carrément Ministre de l’Economie sous Hollande-Valls. Pas longtemps, de 2012 à 2014, le temps de se rendre compte à quel point l’institution gouvernementale se sert d’abord elle-même avant de servir son pays – en l’occurrence, la France.

Montebourg claquait la porte du gouvernement en 2014. Ses tentatives pour arracher l’installation sidérurgique de Florange à ArcelorMittal, qui voulait la fermer définitivement, ou Alstom des mains mortelles de General Electric, avaient été torpillées par, notamment, un certain Emmanuel Macron alors conseiller du Président. Un Macron qui prit ensuite la place de Montebourg en tant que Ministre de l’Economie.

Il quitta alors la politique pour s’essayer en qualité d’entrepreneur dans, notamment, l’alimentaire « made in France », son cheval de bataille au nom duquel il posait, en 2012, en marinière Armor Lux. Chose qui lui valut pas mal de railleries mais huit ans plus tard, en pleine crise covidienne ayant montré au grand jour la catastrophe industrielle française incapable de produire masques, tests ou vaccins, on ne rigole plus et l’ancien député et ministre l’a bien compris: le retour en politique, c’est maintenant ou jamais.

L’engagement.

La campagne qui s’engage est fondée par un livre, sorti fin 2020 intitulé « L’engagement ». Un livre où Montebourg se raconte. Colleur d’affiches pour Mitterrand, jeune député en 1997, Président du Conseil départemental en 2008, Ministre en 2012, il retente sa chance aux primaires de mais perd face à Hamon et Valls.

Sa description des deux années passées au ministère est particulièrement intéressante, une plongée sans concessions dans le monde impitoyable, malhonnête, vicieux de la politique politicienne, un séjour dans l’enfer du panier de crabes et des logiques technocratiques œuvrant pour des intérêts n’ayant pas grand chose à voir avec l’intérêt général.

Le livre se lit agréablement. Il dézingue nommément les technocrates peureux uniquement intéressés par leur avancement, les grands patrons vendus à l’ennemi, les lâchetés ministérielles. Il enterre François Hollande, bouffon asservi à Angela Merkel, traître invétéré s’étant assis sur ses promesses de sauver Florange, de combattre la prédation financière, de gouverner à gauche.

Le petit passage sur son rôle dans l’affaire HSBC et le lanceur d’alerte Hervé Falciani, que l’Etat tente d’enterrer en le remettant subrepticement à la justice suisse avant que l’affaire n’éclate en France, et sa rencontre avec Jérôme Cahuzac alors Président de la Commission des finances et lui-même détenteur d’un compte suisse illégal, referme le cercueil sur un régime pourri.

Une description qui permet de mieux comprendre l’ineptie, l’incompétence, l’arrogance de « l’élite » française aujourd’hui représentée par Macron, Castex & Cie, purs produits de cette technocratie. Une histoire qui nous explique en creux comment il est possible de ne rien faire, et de le faire aussi mal. On peut déjà s’en faire une idée en écoutant l’interview de Montebourg sur Thinkerview, en novembre 2020:

La démondialisation heureuse.

Cela fait dix ans que Montebourg parle de démondialisation. Son livre de 2011 s’appelle « Votez pour la démondialisation » (1), difficile d’être plus clair. Il fustige la fausse promesse d’une « mondialisation heureuse », celle des écoles de commerce et de management, celle de l’Union Européenne et de la majorité des économistes et dirigeants politiques qui passent à la télé.

Il fait référence aux penseurs de la démondialisation: Walden Bello et son « La Démondialisation. Idées pour une nouvelle économie mondiale » (2), ou Paul Krugman (prix Nobel d’économie en 2008) qui disait « La mondialisation nourrit les inégalités, c’est un projet plus ou moins fini« . Il se réfère à la crise financière de 2008 et l’appauvrissement de quelques 580 millions de personnes, ou encore au philosophe Jürgen Habermas qui résumait ainsi la situation: « La mondialisation, c’est l’effondrement du pouvoir d’achat des bulletins de vote« .

Le déni démocratique.

Il constate le début de la révolte des peuples: le trumpisme, le Brexit, Salvini et le mouvement cinq étoiles, l’AFD allemande et bien sûr les Gilets jaunes, entre autres. Révoltes qui, au fond, sont le contre-coup du déni démocratique inhérent à la mondialisation: Jacques Delors disait que les votes viennent après les traités, Angela Merkel disait que « la démocratie doit être conforme aux marchés« . Montebourg prône l’inverse: les traités après le vote, les marchés après la démocratie. Tout est là.

Cette critique du rouleau compresseur mondialiste est globalement partagée par ce blog, avec par exemple « Stratégies pour ceux qui ne sont rien » (3) ou « Critique de l’injonction à s’adapter » avec Barbara Stiegler (4). Le déni démocratique et la prise de pouvoir par des « élites » technocratiques oscillant entre l’ineptie et la corruption, ces gouvernements d’experts qui se disent tenus par moults traités mais qui trahissent joyeusement les principes républicains en instrumentalisant à leur profit la justice et la police sous couvert d’Etat d’urgence, sont les défenseurs et premiers bénéficiaires d’un système pathogène et destructeur.

J’ignore quels rapports Montebourg entretient avec et la bande de Front Populaire, mais il fait clairement partie du club souverainiste – dans le bon sens Gaulliste voire Colbertien du terme: souveraineté démocratique, résilience industrielle, indépendance énergétique et alimentaire dans la mesure du possible. Un club longtemps ringardisé qui est revenu sur le devant de la scène avec les Gilets jaunes et la débâcle covidienne.

Le livre est aussi, bien sûr, une plateforme d’auto-promotion basée sur l’amour de la France et de ses gens, sur la droiture morale qui lui fit quitter le gouvernement Valls, sur la compétence politique autant qu’entrepreneuriale, et sur la valeur de l’engagement au service du bien commun. Au centre de la proposition politique, la démondialisation.

Qu’est-ce que la démondialisation?

Je sors ici du contexte du livre, pour une réflexion générale sur la démondialisation.

Ce terme est fort: épouvantail chez les mondialistes et les libéraux en général, signe de ralliement chez à peu près tous les autres, de gauche comme de droite. C’est un terme trans-politicien pouvant mettre d’accord lepénistes et mélenchonistes, mais contre lequel l’establishment protestera en démontrant par A+B que c’est bien la mondialisation qui a enrichi le monde depuis (presque) la nuit des temps, et que ses problèmes aujourd’hui avérés, notamment la montée des inégalités, peuvent se résoudre sans devoir jeter le bébé avec l’ du bain.

Wikipédia en donne une définition parfaitement recevable:

La démondialisation est un concept prônant une nouvelle organisation de l’économie mondiale. Elle prend en compte l’augmentation des interdépendances humaines dans le monde mais s’efforce de les soustraire à la domination de la mondialisation financière et du libre-échange.

Elle vise à rendre plus juste, sociale et écologique l’organisation économique mondiale grâce à de nouvelles règles endiguant les effets néfastes du libre-échange et du néolibéralisme. Elle a aussi pour objectif de mieux articuler la décision prise dans le cadre civique à l’action au niveau international.

La démondialisation se base principalement sur la mise en place de taxes douanières, modulées selon le coût écologique et social des marchandises, et la reterritorialisation de la production.

https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9mondialisation

La démondialisation n’est donc pas l’anti-mondialisation, qui serait le repli sur soi et la fermeture étanche des frontières, mais un retour à une forme de mondialisation rectifiant les très nombreuses injustices et dérégulations qui profitent, avant tout, à une forme de prédation économique et politique dite néolibérale.

Aux origines de la mondialisation.

Les origines politiques de la prédation ayant transformé la mondialisation, supposément heureuse, en un enfer sont bien connues: la puissance économique des grands groupes leur permet d’acheter le pouvoir politique, qui implémente alors les dérégulations et traités de libre-échange qui servent ces mêmes groupes, et notamment leurs patrons et grands actionnaires (5).

Les origines économiques de la mondialisation malheureuse proviennent d’une compréhension superficielle de la mécanique économique internationale, la version light que l’on enseigne dans les écoles d’administration et de commerce. Un petit détour par le XVIIIème siècle s’impose alors.

Adam Smith et David Ricardo.

A la base il y a le livre principal d’Adam Smith, La richesse des Nations, publié en 1776 (6). C’est là qu’apparaît la fameuse main invisible du marché, selon laquelle une société heureuse et prospère serait la somme des intérêts privés des individus. Il fallait donc laisser faire les individus selon leurs meilleurs intérêts, réduire l’Etat à son rôle régalien de base, et la « main invisible » ferait le reste. Tout le monde sait cela, et c’est le cantique fondamental de la religion libérale.

Sauf qu’évidemment, certains contemporains d’Adam Smith se rendirent vite compte qu’une telle philosophie ne pouvait mener qu’à la loi de la jungle, et que si cette main invisible devait fonctionner à l’avantage de toutes et tous, il fallait que certaines conditions soient remplies. David Ricardo était un trader de la City devenu économiste, né quelques années avant la parution de La richesse des nations, qui étudia cette mondialisation industrielle naissante et proposa que la clé de la valeur économique, c’est le travail nécessaire à sa production, et non pas sa valeur d’utilité.

Ricardo proposa donc qu’il fallait que chaque pays se spécialise dans les secteurs où il serait le plus efficace: le pays le plus efficace pour produire du blé pouvait utiliser ses bénéfices de la vente de blé pour acheter des locomotives au pays le plus efficace dans la fabrication mécanique, menant à un libre-échange gagnant-gagnant. Mais, à condition de respecter certains principes fondamentaux:

1) La valeur du travail est égale au prix multiplié par la quantité de travail, c’est très important. Il faut payer les gens qui travaillent, eh oui !

2) La concurrence doit être parfaite et ce n’est pas facile.

3) Il doit y avoir immobilité des facteurs de production au niveau international (seules les marchandises circulent)

4) Et enfin la productivité doit être constante.

https://www.atlantico.fr/article/decryptage/david-ricardo-le-liberalisme-et-la-mondialisation-ca-n-est-pas-le-foutoir-si-les-politiques-ne-font-pas-leur-travail-le-systeme-va-exploser-jean-marc-sylvestre

Aucune de ces conditions n’étant jamais remplie, la mondialisation basée sur le libre-échange théoriquement gagnant-gagnant se transforme en une compétition inégale et infernale ruinant les écosystèmes, les économies et les sociétés. Une compétition appelée « néolibéralisme » car basée sur un libéralisme corrompu.

Une place à prendre.

Une fois ceci posé, que faire? Le discours « démondialiste » est revenu à la mode dans la foulée de la crise covidienne, chacun parlant d’un retour à une forme d’indépendance industrielle, de relocalisation et autre préservation des actifs stratégiques, mais on a un peu de mal à croire que des Macron & Cie, ceux-là ayant toujours fait la promotion du contraire, soient véritablement convaincus.

C’est d’autant plus difficile à croire que la mondialisation, basée sur la primauté des traités libre-échangistes et sur la corruption de la gouvernance par les puissances de l’argent, un système dont Macron & Cie sont l’exemple presque caricatural, est par essence l’ennemie de la démocratie. Une démocratie dont Macron & Cie cherchent également à se débarrasser (7).

Il me semble évident qu’il faudrait que la société française échappe au piège d’un nouveau duel Macron – Le Pen qu’essaie déjà de lui tendre l’establishment politico-médiatique. Je ne sais pas si Arnaud Montebourg va vraiment « y aller », j’ignore tout de son éventuel programme hors les grandes lignes philosophiques qu’il trace actuellement, mais il y a clairement une place à prendre sur le terrain politique avec l’option d’un certain souverainisme « intelligent » face au libéralisme béat de l’Union Européenne, et face aux grand prédateurs que sont la Chine, les USA et l’Allemagne – notamment.

Il y a aussi un énorme nettoyage à faire dans les écuries d’Augias de la technocratie et de la police. Montebourg parle de la première, pas de la seconde mais il devra le faire s’il veut être crédible. L’humiliation et la répression constante de la société française – et cela vaut aussi ailleurs – par quelques politiciens minables ne fonctionne que grâce à la technocratie et aux milices armées accros à la et à la politique du chiffre, ce qui pose un très sérieux risque de soulèvement (8), ou de basculement dans la dictature pure et dure.

La démondialisation politique est sans doute la suite logique de la faillite de la mondialisation heureuse. Mais une fois que l’on a dit cela, tout reste à faire. Un Great Reset (9) à la française?

Liens et sources:

(1) https://livre.fnac.com/a3530148/Arnaud-Montebourg-Votez-pour-la-demondialisation

(2) https://livre.fnac.com/a3532465/Andre-Cabannes-Demondialisation

(3) https://zerhubarbeblog.net//07/04/strategies-pour-ceux-qui-ne-sont-rien/

(4) https://zerhubarbeblog.net/2019/04/26/critique-de-linjonction-a-sadapter/

(5) https://zerhubarbeblog.net/2018/12/15/lemergence-de-letat-mafieux/

(6) https://fr.wikipedia.org/wiki/Recherches_sur_la_nature_et_les_causes_de_la_richesse_des_nations

(7) https://reporterre.net/Centralisee-et-autoritaire-la-gestion-de-la-crise-sanitaire-attise-la-defiance?fbclid=IwAR21lALoKw0yO_nO-4Quw8xzn5CBxUbyY606Cn_17mykV5ReCwiMPCS7JMw

(8) https://www.lexpress.fr/actualite/monde/la-pandemie-de-coronavirus-creuse-les-inegalites-et-accroit-le-risque-de-soulevement_2131129.html

(9) https://zerhubarbeblog.net/2020/12/04/de-quoi-the-great-reset-est-il-le-nom/

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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