Brexit Poker 27: le dur réveil.

Voici un mois que le Brexit est entré en vigueur. Un mois, c’est bien trop peu pour en tirer quelques conclusions définitives, mais c’est bien assez pour déjà pas mal de gens qui, ayant sabré le champagne de la délivrance ce 31 décembre dernier, se réveillent aujourd’hui avec un putain de mal de tête.

Non pas, bien sûr, que la dynamique ayant mené une majorité d’Anglais (tous les autres peuples ayant voté contre) à vouloir quitter l’UE se serait subitement inversée, mais du fait que la brutale réalité de la fermeture des frontières s’est invitée chez tous les industriels, agriculteurs, pêcheurs, commerçants, routiers et autres ayant des liens commerciaux avec l’UE, et ceci dans un sens comme dans l’autre.

La semaine dernière, le Guardian publiait un article racontant les durs réveils des et petites organisations face à ce nouveau mur qui, leur avait-on dit, n’existerait que dans un sens, celui posant problème aux Européens. Well,,,

Prenez Andrew Moss, qui est directeur général d’une petite entreprise appelée Horizon, basée à Ely, dans le Cambridgeshire. Il emploie 37 personnes et vend des emballages et des présentoirs de marketing sur le lieu de vente dans ce pays, et exporte également vers l’UE. Son chiffre d’affaires annuel s’élève à environ 3,5 millions de livres sterling. Il décrit son entreprise comme faisant partie de la « salle des machines » de l’économie britannique – l’une des quelque 6 millions de petites entreprises britanniques (définies comme celles qui emploient moins de 50 personnes) – qui représentent la majeure partie du PIB du Royaume-Uni.

Les trois dernières semaines, dit-il, ont été un véritable cauchemar. « Soft Brexit » – cela n’existe pas. C’est horrible », dit-il. « Nous avons fêté le contrat Brexit avec du champagne à Noël, mais quand nous nous sommes réveillés et avons réalisé que cet accident de voiture était en train de se produire, nous nous sommes dit : « Oh mon Dieu !

Les problèmes qu’il a rencontrés depuis le 1er janvier sont nombreux, notamment un plus grand nombre de formulaires et plusieurs frais supplémentaires liés au Brexit pour l’exportation vers l’UE qui vont rogner les marges bénéficiaires. Pour les petites entreprises, les coûts supplémentaires sont proportionnellement plus élevés, car chaque petit envoi est soumis à une taxe.

Mais au cours des trois dernières semaines, il a dû, comme d’autres, faire face à un autre problème énorme, potentiellement existentiel, résultant de Brexit, qui lui est venu de nulle part et qui, dans un moment sombre, lui a fait penser à fermer l’entreprise il y a quinze jours.

Il a découvert que des clients en Europe lui demandaient de payer d’avance la TVA sur les marchandises qu’il leur envoyait – comme condition, en fait, pour obtenir le dédouanement – et les clients, sans surprise, refusaient.

Auparavant, lorsque le Royaume-Uni était dans l’UE et pendant la période de transition, Moss et d’autres petites entreprises ne faisaient pas payer la TVA aux clients d’autres pays de l’UE. Mais les règles de l’UE concernant les pays tiers prévoient que la TVA doit désormais être payée avant que les marchandises ne soient reçues du Royaume-Uni.

Moss ne pouvait pas croire ce qui se passait. On lui disait que les clients fidèles devaient payer environ 20 % de plus que le prix indiqué pour ses produits avant de pouvoir les obtenir. Bien sûr, si cela continuait, ils chercheraient ailleurs des fournisseurs moins chers. Que pouvait-il faire, lui et d’autres chefs d’entreprise ?

https://www.theguardian.com/politics/2021/jan/23/a-brexit-nightmare-the-british-businesses-being-pushed-to-breaking-point

La réponse est simple, elle est même celle conseillée à Moss par l’Office du commerce international britannique: ouvrir une succursale au sein de l’Union Européenne, qui s’acquitterait de la TVA en question avant de la déduire auprès de l’administration fiscale du pays dans lequel elle serait installée. Tout ça pour ça…

Il va de soi que les grosses entreprises ont anticipé ces problèmes. Comme pour le Covid, ce sont les Amazon et autres multinationales qui vont le moins souffrir, voire bénéficier des innombrables obstacles administratifs qui touchent surtout les petites et moyennes entreprises. Parfois, on se demande même si ce n’est pas fait exprès.

Le trafic GB – République d’Irlande en chute libre.

La révélation brexitienne a d’ores et déjà un impact important: le trafic entre Douvres et Calais est en baisse d’un tiers par rapport à janvier 2020 du fait que les transporteurs ne veulent plus livrer en Angleterre: trop de paperasse, de frais, de délais. Idem dans l’autre sens, où les producteurs et pêcheurs britanniques voient leurs produits refusés car plus assez frais du fait des délais d’attente! Et cela va jusqu’à la confiscation, par les douaniers, des sandwichs des routiers qui contiennent de la viande, du poisson ou du fromage, toutes choses qui doivent désormais être soumises à déclaration et taxation dès qu’elles traversent la Manche. Plus con tu meurs mais c’est cela, la technocratie.

Et cela se complique encore sur la côte Ouest de la Grande-Bretagne, à Holyhead au Pays de Galles. Ce port est le point de départ de la traversée vers Dublin, en République d’Irlande, donc dans l’UE. Jadis, l’essentiel du trafic entre l’Irlande et le reste de l’UE passait par Dublin, Holyhead puis Douvres et Calais. Désormais, cette ligne est de plus en plus désertée au profit d’une toute nouvelle ligne « Ro-Ro » reliant Rosslare (au Sud de Dublin) et Cherbourg, donc sans passer par le RU (1).

Le retour de la question nord-irlandaise.

Toujours en mer d’Irlande, la question de la frontière douanière est revenue avec force sur le devant de la scène politique. Pour mémoire:

En Irlande du Nord, elle aussi anti-Brexit sauf pour le parti nationaliste pro-anglais DUP, cela ne décolère pas non plus. Cette colonie britannique en terre d’Irlande, à la paix garantie par les accords de Good Friday interdisant l’érection de toute frontière entre Irlande du Nord et la République d’Irlande, a littéralement le cul entre deux chaises: liée d’un côté à la République par une non-frontière qui fait qu’elle reste dans l’union douanière européenne, elle voit s’ériger en mer d’Irlande, donc entre elle-même et la Grande-Bretagne, une nouvelle barrière douanière qui va sans doute sérieusement compliquer les échanges entre ces deux morceaux du Royaume-(plus très)-Uni.

https://zerhubarbeblog.net/2021/01/01/brexit-poker-26-game-over-en-2021-pas-vraiment/

Et de fait: le commerce entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord doit passer par cette frontière douanière, avec tous les tracas du passage de frontière entre le RU et l’UE. Certaines publicités anglaises spécifient déjà que leurs produits, à destination des ménages britanniques, n’incluent plus l’Irlande du Nord du fait des complications associées à cette nouvelle frontière. La dynamique est claire: si rien ne se fait, le gros du trafic commercial, en provenance ou à destination de l’Irlande du Nord, va avoir tendance à passer par la République d’Irlande, donc l’UE, isolant la colonie nord-irlandaise économiquement et politiquement du reste du RU.

Le gouvernement britannique a donc décidé de prendre à sa charge toutes les formalités requises pour passer de la GB à l’Irlande du Nord. Et comme il n’y a pas de formalités pour passer de cette même Irlande du Nord à la République et donc à l’UE, s’ouvre un boulevard d’opportunités pour le business nord-irlandais: le meilleur des deux mondes, avec un pied dans chaque camp!

Reste que, politiquement, les Unionistes (les descendants des colons anglais) voient cette frontière d’un très mauvais œil. Ils se rendent bien compte que le Parlement Nord-Irlandais va se tourner de plus en plus vers l’UE, via la République d’Irlande, afin que les intérêts nord-irlandais se trouvent représentés au sein du Parlement européen. Et cela, ça a une odeur de réunification qui ne risque pas de plaire aux Unionistes, qui haussent le ton!

Le parti unioniste DUP, celui qui avait permis à Theresa May de survivre politiquement contre la garantie qu’aucune frontière ne viendrait restreindre l’Irlande du Nord (2), voit sa dominance contestée par un parti encore plus « loyaliste », le TUV (3), essentiellement composé de l’aile « dure » du DUP et pour lequel l’Irlande du Nord doit accéder à une forme d’autonomie (devolution) tout en restant fermement dans le giron britannique. Donc, sans frontière en mer d’Irlande.

Le gouvernement britannique prend les devants: Michael Gove vient d’annoncer qu’il entendait lever les restrictions douanières entre la GB et l’Irlande du Nord, signe annonciateur d’un nouveau bras de fer entre le RU et l’UE (4).

La question écossaise.

En plein confinement britannique, la PM écossaise Nicola Sturgeon, à la tête du parti national écossais SNP, n’a pas pu résister à l’occasion de trouver « inappropriée » la visite-éclair de Boris Johnson en Ecosse, le 28 janvier dernier. Il est venu quand même, faire un peu le coco dans un labo pharmaceutique et croiser quelques militaires.

Les derniers sondages montrent une claire préférence des Ecossais pour l’indépendance, même si BoJo dit que ce n’est pas vrai. C’est évidemment une réaction au Brexit, contre lequel avait voté une majorité d’Ecossais, mais c’est loin d’être fait car, d’une part, c’est BoJo qui en détient les clés et d’autre part, il faudrait que l’UE garantisse à l’Ecosse qu’elle pourra bien retourner dans son giron si elle arrache cette indépendance au RU.

Or il n’est pas du tout certain que l’UE accepte de créer une nouvelle crise politique avec le RU, et de récupérer une région qui n’est pas autonome économiquement, qui devra donc être assistée par le budget européen alors qu’aujourd’hui, c’est surtout l’Angleterre qui paie. Le coût de l’indépendance pourrait même être important pour l’Ecosse elle-même (5).

Cours, Boris, cours!

Boris Johnson est donc sur tous les fronts, courant d’un incendie à l’autre. Le plus gros incendie, de loin, reste la crise covidienne avec plus de 100 000 décès, un confinement terrible, mais un espoir avec le vaccin AstraZeneca fabriqué localement. Cependant les flammes du Brexit se propagent aussi à travers l’économie britannique, déjà fragilisée par des années d’incertitude et le Covid, et rongent même la structure politique du RU via l’Irlande du Nord et l’Ecosse.

Les Britanniques s’en tireront, en tout cas c’est l’avis de l’historien Robert Tombs de l’Université de Cambridge, un francophile ayant publié un livre sur la souveraineté britannique. Il s’exprime dans cet intéressant échange sur la chaîne Reasoned (en anglais).

Liens et sources:

(1) https://www.brittany-ferries.fr/traversee/ferries-irlande/cherbourg-rosslare

(2) https://zerhubarbeblog.net/2019/03/13/brexit-poker-11-coup-de-feu-a-u-k-corral/

(3) https://en..org/wiki/Traditional_Unionist_Voice

(4) https://www.theguardian.com/politics/2021/feb/02/northern-ireland-leaders-to-discuss-brexit-tensions-with-uk-and-eu

(5) https://www.theguardian.com/uk-news/2021/feb/03/independence-could-cost-scotlands-economy-11bn-a-year-forecast-suggests?CMP=fb_gu&utm_medium=Social&utm_source=Facebook&fbclid=IwAR3o04eaB8bCaCWZZf5lbP3CaehAPgnwtT1uHKgC4PEl6MGTTJjwA1ah_l4#Echobox=1612352829

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

8 réponses

  1. Hazère-tyuillope

    le Guardian d’ un côté, France Info de l’ autre, quand on voit comment ces médias rendent compte du covid entre autres, leur objectivité mérite peut être au minimum d’ être un peu interrogée non ?

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