Brexit Poker 28: Le piège irlandais se referme.

Les mauvaises vibrations du nord-irlandais secouent à nouveau Belfast et la communauté unioniste, ces descendants de colons anglais s’étant appropriés, voici un siècle, l’Irlande du Nord pour en faire une partie du Royaume-Uni aux dépens des nationalistes, ces Irlandais catholiques ayant, à partir des années 60, monté l’IRA et Sinn Féin pour lutter militairement et politiquement contre l’occupant britannique.

Ces mauvaises vibrations, si elle n’avaient pas toutes disparu suite à la signature de l’accord dit de Vendredi Saint, ou Good Friday, en 1998, accord qui garantissait l’impossibilité d’une frontière physique entre les deux Irlandes en échange de la paix, s’étaient néanmoins réduites à des rixes de rues entre gamins désœuvrés nés bien après 1998. Mais voilà, le est arrivé.

Ce Brexit, voulu – fait-il encore le rappeler – par les seuls Anglais, s’est construit sur les sables mouvants de l’Histoire: il fallait recréer une frontière douanière entre le RU et l’Europe, dont fait évidemment encore et toujours partie la République d’Irlande, sans recréer de frontière entre cette République et l’Irlande du Nord, ce qui aurait remis en cause l’accord du Vendredi Saint, et sans doute relancé la guerre.

Frontière en mer d’Irlande.

La solution fut de créer une frontière virtuelle en mer d’Irlande, c’est-à-dire entre l’Irlande du Nord et la Grande-Bretagne. Ce mécanisme fait que l’Irlande du Nord reste de facto membre de l’union douanière européenne, la séparant administrativement du reste du Royaume-Uni, chose que Theresa May, lorsqu’elle était Premier Ministre à la recherche d’une solution, avait estimée fondamentalement impossible.

Ce qui n’a pas empêché Boris Johnson de le faire, mais avec une période de « grâce » entre le 1er janvier et le 1er avril, le temps de mettre en place les méthodes et administrations nécessaires pour gérer cette frontière de la mer d’Irlande (en réalité, transformer le port de Belfast en zone douanière). Ceci avait été accepté par l’UE, mais mercredi dernier BoJo annonçait une décision unilatérale, donc contrevenant à l’accord de Brexit, pour étendre cette période de « grâce » au 1er octobre.

Ceci pour deux raisons;: d’une part le RU n’est pas prêt pour gérer cette frontière et de nombreux produits de Grande-Bretagne ont déjà du mal pour arriver en Irlande du Nord. La création de cette frontière pose en effet un très sérieux problème pour l’approvisionnement de l’Irlande du Nord. D’autre part, les unionistes (aussi appelés loyalistes) d’Irlande du Nord montrent les dents car ils ne veulent absolument pas de séparation, douanière ou autre, entre leur territoire et le reste du Royaume-Uni.

Le facteur paramilitaire.

Jeudi dernier, un regroupement d’organisations paramilitaires loyalistes envoyait une lettre à Boris Johnson, l’informant que les loyalistes rejetaient désormais l’accord de Vendredi Saint, et ce aussi longtemps que l’intégration pleine et entière de l’Irlande du Nord au sein du Royaume-Uni ne serait pas garantie (1).

Ce groupe ne menace pas d’un retour imminent à la violence, la lettre spécifiant au contraire que cette affaire doit rester « pacifique et démocratique », mais les groupes paramilitaires loyalistes sont précisément cela: des groupes paramilitaires, dont les fresques d’hommes cagoulés en ornent encore et toujours de nombreux murs d’Irlande du Nord, donc le message est clair: pas de violence… pour le moment.

Le piège se referme.

Le piège irlandais vient donc de se refermer sur Boris Johnson et les Brexiters: il n’est ni possible, sans énorme risque politique, d’établir une frontière physique entre les deux Irlandes, ni d’en établir une entre l’Irlande du Nord et la Grande-Bretagne. Autrement dit il n’est pas possible, à moins de marcher soit sur les irlandais catholiques soit sur les loyalistes, de respecter l’accord de sortie, le protocole du Brexit signé à la dernière minute fin pour éviter un Brexit dur (2).

La question est donc de savoir sur qui BoJo se décidera à marcher, mais quoi qu’il fasse, ca risque fort de dégénérer. Et s’il ne fait rien, s’il n’implémente pas de frontière douanière, c’est l’accord de Brexit qui passe à la trappe et on en revient au point de départ.

Le gouvernement britannique temporise: il ne s’agirait ici que d’une mesure technique à court terme, une nécessité administrative pour répondre à la problématique – certes réelle – de l’approvisionnement de l’Irlande du Nord, chose – évidemment – plus importante que la susceptibilité tatillonne des technocrates européens. Ce n’est pas dit ainsi, mais c’est l’idée.

Menaces et dissentions.

Côté Union Européenne, le coup est dur car Maros Sefcovic, le négociateur en chef pour le Brexit qui remplace Michel Barnier, avait prévu la situation et travaillait de son coté à une extension de la période de grâce, à négocier avec les Anglais. Mais là, il est mis face au fait accompli et doit mettre en place une riposte légale (3).

Il semble exister deux possibilités, deux angles pour une action légale contre la décision unilatérale britannique: d’une part en référence à la partie de l’accord de Brexit spécifique à l’Irlande du Nord, partie dite du « Protocole Nord-Irlandais », pouvant aller jusqu’à la Cour européenne de Justice. Et d’autre part, l’UE peut actionner les clauses, au sein de l’accord de Brexit, destinées à gérer ce genre de dispute.

Quoi qu’il en soit, l’UE menace déjà de ne pas faire ratifier l’accord du Brexit par le Parlement européen tant que les Britanniques n’en respecteront pas les termes, une allusion claire à la possibilité de revenir à un Brexit dur.

Côté Nord-Irlandais, le dissensus politique est déjà évident: la première ministre Arlene Foster, du DUP (parti unioniste longtemps associé au gouvernement de Theresa May, opposé à toute partition entre l’Irlande du Nord et la Grande-Bretagne), applaudit la décision de BoJo au nom de l’obligation qu’a ce dernier à protéger l’intégrité du marché interne britannique.

Mais sa première ministre députée, Michelle O’Neill du Sinn Féin (l’ancien bras politique de l’IRA), accuse BoJo d’être de mauvaise foi sur la question du Protocole. Je suppute qu’elle n’a pas tort.

La question de l’avenir politique de l’Irlande du Nord.

Au-delà de la crise imminente se profile une question plus géostratégique: Joe Biden, descendant d’Irlandais catholiques et personnellement opposé au Brexit, n’a pas l’intention de laisser piétiner les accords du Vendredi Saint par le régime britannique. Il est donc probable que BoJo préfèrera finalement piétiner les loyalistes nord-irlandais, plutôt que d’offenser l’allié US en plus des Européens et des catholiques d’Irlande.

En ce cas, les loyalistes auront-ils encore la volonté et les moyens de relancer une nouvelle guerre? Ou accepteront-ils, plus par manque d’options que par choix, de laisser s’installer cette frontière qui serait, alors, un premier pas vers une éventuelle réunification irlandaise?

Car en effet, si l’Irlande du Nord devait rester – selon l’accord du Brexit – au sein de l’UE en termes douaniers, donc avec une plus grande facilité d’échanges commerciaux avec le reste de l’EU qu’avec la Grande-Bretagne, il paraît évident que l’avenir politique de l’Irlande du Nord serait bien plus lié à Bruxelles qu’à Londres. Il suffirait que les loyalistes l’acceptent, contre quelques garanties politiques et culturelles bien sûr, pour mettre ainsi un terme à cette terrible histoire.

A en croire ce court documentaire de la BBC, ce ne serait pas tout à fait impossible et le piège se transformerait alors, me semble-t-il, en une opportunité.

Liens et sources:

(1) https://www.irishexaminer.com/news/arid-402523.html

(2) https://zerhubarbeblog.net/2021/01/01/brexit-poker-26-game-over-en-2021-pas-vraiment/

(3) https://www.bbc.com/news/uk-northern-ireland-56285874

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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