La banalité du mal, vraiment?

Le 11 avril 1961, Adolf Eichmann comparaissait à Jérusalem pour quinze chefs d’accusation dont « crime contre le peuple juif », « crime contre l’humanité », et « crime de guerre ». Hannah Arendt, auteure du livre de référence « Aux origines du totalitarisme », assistait à ce procès pour le New York Times et, en 1963, en publiait un livre titré « Eichmann à Jérusalem » avec pour sous-titre « Rapport sur la banalité du mal ».

Qu’est-ce que « la banalité du mal »?

L’expression « banalité du mal » pour « expliquer » les comportements des nazis, et des exécutants des régimes totalitaires en général, a fait couler beaucoup d’encre. Une récente émission de France Culture sur cette question, avec la maître de conférence en politique Martine Leibovici, précise le sens donné par Arendt à cette expression:

Elle (Arendt) a repéré que les nazis sont des acteurs qui se débarrassent de leur propre soi, ne sont plus des quelqu’un mais investis dans un désinvestissement d’eux-mêmes, que cela est lié à la désolation, justement à un déracinement des individus dans le totalitarisme. La manière dont elle emploie « radical » dans « Les origines du totalitarisme » est en lien avec le déracinement, désolation propre à la société totalitaire. D’une certaine façon, effectivement la « banalité » a à voir avec une superficialité et elle creuse la superficialité liée à l’absence de pensée avec ce mot de « banalité ». La grande différence qu’il y a entre la « radicalité du mal », dans « Les origines du totalitarisme », et ce qu’elle appelle la « banalité du mal » par la suite, c’est l’insistance dans « Eichmann à Jérusalem » sur l’absence de pensée. La pensée étant ce qui nous fait aller à une certaine profondeur quand l’absence de pensée est liée à une superficialité.      

https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/quatre-contresens-philosophiques-44-arendt-la-banalite-du-mal?fbclid=IwAR3mqgjYGulMKG4iT8YUHOIRF9SODElZUuzQKZ8EpWu0VYv6XwDwdIgJtFY

L’absence de pensée est, depuis lors, supposée être une caractéristique classique des exécutants des basses œuvres de tout système de domination, de la dictature nazie au totalitarisme soviétique en passant par la brutalité institutionnelle au sein de nos propres démocraties, ou supposées telles. Ainsi, des policiers interrogés sur leur attitude face aux migrants, à ou à Paris, répondaient ceci:

Ceux postés en faction sur le trottoir d’en face, un soir de juin, ont chacun leur avis sur leur mission. «Moi je débranche mon cerveau quand je suis face à des migrants. Si tu ne le fais pas, tu vois toute cette misère et tu n’es plus capable de remplir ta mission», confie l’un d’entre-eux. Son collègue a moins d’arrière-pensées. «C’est une mission comme une autre. Je préfère toujours être sur le terrain que dans un bureau, il y a plus d’action.»

http://www.slate.fr/story/103391/migrants-police-calais-paris

Adolf Eichmann avait basé sa défense sur le principe de l’obéissance, se présentant comme un simple bureaucrate sans animosité particulière vis-à-vis des Juifs, du moins ni plus ni moins que la majorité des Allemands de l’époque: un exécutant docile et efficace fidèle à l’autorité légitime, en l’occurrence le Führer. De ceci Arendt théorisa cette idée de la banalité du mal dont la clé serait l’absence de pensée, le « débranchement de cerveau » menant à, et justifiée par, l’obéissance au Chef. Une banalité qui n’en resterait pas moins « terrible, indicible et impensable », comme le précise fort bien Michel Onfray:

De la banalité du mal au débranchement de cerveau.

Une théorie largement récupérée pour critiquer l’absurde étatique et son cortège de répression et de mesures débiles imposées par ses milices: on « excuse » la plupart de ces gens (pas tous, certains tel que Didier Lallemand sont très clairement abjects du fait d’une conscience volontaire) au nom de l’absence de pensée, absence « justifiée » par les critères de recrutement, par la formation, et par les pressions au sein même des institutions, chose très bien illustrée par, notamment, l’ex-policier Alexandre Langlois dans son livre « L’Ennemi de l’Intérieur », sur lequel j’ai basé cet article (1).

Alexandre Langlois termine son livre en citant cette « banalité du mal », aujourd’hui au cœur du ministère de l’Intérieur:

Cette anonymisation encourage la médiocrité. Cette médiocrité, à l’origine de la « banalité du mal », fait qu’Adolf Eichmann, le responsable de la logistique de la « solution finale… a abandonné son « pouvoir de penser » pour n’obéir qu’aux ordres, il a renié cette « qualité humaine caractéristique » qui consiste à distinguer le bien du mal…

 Alexandre Langlois, L’Ennemi de l’Intérieur. Talma Studios, novembre 2019.

L’obéissance aveugle à l’autorité est évidemment à la base de toute institution de violence, sans quoi l’indiscipline qui résulterait des pensées et des doutes individuels impacterait l’efficacité mécanique de l’ensemble. Cette obéissance est, pour ses avocats, justifiée par le bien supérieur de la Nation, comme le disait le général Montgomery à l’armée britannique: « Si l’essence de la est la liberté, celle de l’armée est la discipline. Le soldat n’a rien à dire, quelque intelligent qu’il soit (…). Il est du devoir du soldat d’obéir, sans poser de questions, à tous les ordres que lui donne l’armée, c’est-à-dire la Nation. ».

Position sans tolérable dans un monde parfait où l’institution de violence reflèterait effectivement la recherche du bien commun, mais dans le monde réel c’est le plus souvent une simple excuse pour faire usage de la violence au profit de certains, et aux dépens de nombreux autres.

Retour sur l’obéissance.

Le mal comme conséquence de l’absence de pensée face à l’autorité: Est-ce néanmoins une bonne théorie, une juste interprétation de l’état d’esprit des perpétrateurs de l’absurde et de l’horreur, hier comme aujourd’hui? Est-il possible, au contraire, que Hannah Arendt ait été manipulée par un fin jeu psychologique mené par Eichmann et que cette « explication » brandie depuis lors, celle susceptible de « justifier », aux yeux de certains, la transformation de n’importe qui en monstre dès lors qu’il ou elle abandonne sa faculté de penser au nom de l’obéissance à l’autorité perçue comme légitime, soit en réalité peu solide?

L’expérience de Milgram est souvent citée comme démonstration du pouvoir de l’autorité, ici celle de la blouse blanche, à faire faire n’importe quoi à n’importe qui ou presque. Lors de cette expérience en effet, une centaine de volontaires interrogent à distance d’autres volontaires, et leurs infligent des chocs électriques de plus en plus forts en cas de mauvaises réponses. C’est évidemment une mise en scène, mais les procureurs volontaires ne sont pas supposés le savoir et on pousse le réalisme jusqu’à simuler les hurlements des « victimes ». Cette courte vidéo résume l’expérience:

Milgram revisité.

La conclusion effrayante faite par Milgram fût que les facultés morales des humains pesaient peu face à l’autorité perçue comme légitime, qu’elle soit scientifique, bureaucratique, politique ou militaire. Cependant, des analyses réalisées bien plus tard par Matthew Hollander et Jason Turowetz, à partir des interviews (débriefings) des participants juste après les expériences, semblent mettre de l’eau dans le vin toxique de la toute-puissance de l’autorité: il semblerait que la majorité des participants se rendaient compte que la situation ne pouvait être vraie, qu’il n’était pas vraiment crédible qu’on leur fasse faire de telles choses « en vrai », mais qu’il fallait aller au bout du fait que c’est pour quoi ils étaient rémunérés.

Peu étudiés auparavant, les entretiens enregistrés secrètement étaient menés par l’acteur qui jouait le rôle de l’expérimentateur. Hollander et Turowetz ont écouté 91 de ces entretiens, dont 46 participants « obéissants » qui avaient appliqué le niveau de choc le plus extrême, et 45 qui avaient défié l’expérimentateur et refusé à un moment donné de continuer. Se concentrant pour l’instant sur les participants obéissants, Hollander et Turowetz indiquent qu’ils ont donné quatre raisons principales pour expliquer pourquoi ils ont continué jusqu’à la fin de l’expérience.

Un peu moins de 60 % de ces participants ont dit au moins une fois qu’ils avaient suivi les instructions, ce qui conforte la théorie agentique de Milgram. Environ 10 % ont dit au moins une fois qu’ils avaient rempli un contrat : « Je viens ici, et vous me payez pour mon temps ». L’explication la plus courante était qu’ils pensaient que la personne à qui ils avaient administré les chocs électriques (l' »apprenant ») n’avait pas vraiment été blessée. Soixante-douze pour cent des participants obéissants ont fait ce genre d’affirmation au moins une fois, par exemple : « Si c’était si grave, vous m’auriez arrêté » et « J’ai juste pensé que quelqu’un l’avait laissé sortir ».

https://digest.bps.org.uk/2017/12/12/interviews-with-milgram-participants-provide-little-support-for-the-contemporary-theory-of-engaged-followership/

J’avais déjà abordé le sujet dans l’article de 2014 intitulé « La banalité du mal, revisitée« , basé sur un ouvrage intitulé « Just obeying orders » qui propose que l’obéissance aveugle s’explique par une forme de militantisme engagé (engaged followership), plutôt que par l’absence de pensée, mais cette explication est elle-même sujette à caution.

De ceci découle l’hypothèse que, dans la vaste majorité des cas, il existerait des co-facteurs dans le processus d’obéissance, et que la seule figure de l’autorité ne suffirait généralement pas. Parmi ces co-facteurs, la croyance (vraie ou fausse) que l’impact des actions est en réalité moins « grave » que ce que l’on en dit, ou un accord de fond avec la philosophie, sinon la forme, de l’action demandée. Et de fait, on trouvera peu de grands humanistes parmi les , et les gens qui subissent une contradiction frontale, ou dissonance cognitive, entre leur morale et leur action terminent généralement en dépression ou au cimetière. C’est d’ailleurs la cause première des suicides de policiers.

Eichmann, monstre et mystificateur.

Revenons à Adolf Eichmann, le cas emblématique illustrant cette terrible, indicible et impensable banalité du mal. Un récent article publié dans le magasine UnHerd, intitulé « Le Mal calculé de Adolf Eichmann » (2), retrace les actions de Eichmann en Hongrie puis pendant sa cavale en Argentine.

En mars 1944, alors que le vent commençait à tourner, Eichmann débarquait à Budapest et lançait une opération de déportation massive des Juifs de Hongrie. 424 000 personnes déportées et tuées à Auschwitz entre mai et juillet 44, mais également une vaste opération de communication et de chantage qui laissa apparaître le « vrai » Eichmann: un antisémite fanatique, un « chien de chasse » enivré par l’odeur du sang qui alla bien plus loin que ce que « les ordres » lui demandaient. A l’automne 44, la défaite allemande ne faisait plus guère de doute mais Eichmann persévérait dans le massacre via des « marches de la mort » et des fusillades dès lors que les camps ne suffisaient plus.

Les enregistrements Sassen.

Bien plus tard, ayant fuit en Argentine sous le nom de Ricardo Klement, Eichmann participait à des réunions de nostalgiques du Troisième , et de nombreux échanges furent enregistrés par un « sympathisant » néerlandais, William Sassen, qui pensait en tirer une contre-histoire de la Shoah pointant la « propagande juive ». Sauf que la propagande était réelle et Sassen abandonna le projet, mais ses enregistrement ne furent pas détruits.

Malheureusement, seuls certains extraits furent présentés lors du procès en 1961, et l’ensemble ne refit surface qu’en 1999. En 2011 Bettina Stangneth publia un ouvrage intitulé « Eichmann avant Jérusalem » (3), en réponse évidemment au « Eichmann à Jérusalem » de Arendt de 1963, et où l’on trouve ceci:

Dans l’avant-dernier enregistrement d’une longue série (68 cassettes), Eichmann, expliquant son rôle dans l’Holocauste, réfléchit à sa nature divisée et déclare : « Le bureaucrate prudent, c’était moi, oui, en effet. Mais je voudrais m’étendre quelque peu sur la question du ‘bureaucrate prudent’… Ce bureaucrate prudent était assisté d’un guerrier fanatique, luttant pour la liberté de mon sang qui est mon droit de naissance. »

Un crescendo terrifiant est atteint avec ces mots : « Non, je dois vous dire très honnêtement que si sur les 10,3 millions de Juifs [dans le monde]… identifiés nous avions tué 10,3 millions, je serais satisfait… Nous aurions rempli notre devoir envers notre sang… si nous avions éliminé l’intelligence la plus rusée de toutes les intelligences humaines ». Envisageant de se repentir, Eichmann s’exclame : « Je pourrais le faire à bon compte pour le bien de l’opinion courante… [mais] pour moi, le regretter profondément, pour moi, prétendre qu’un Saul est devenu un Paul… Je ne peux pas faire cela ».

https://unherd.com/2021/04/the-calculated-evil-of-adolf-eichmann/?tl_inbound=1&tl_groups%5B0%5D=18743&tl_period_type=3&mc_cid=b10bcf5752&mc_eid=f8ae00590d

Eichmann était un maître de la mystification. Bien avant la guerre, il s’était déjà inventé plusieurs identités et entretenait la confusion sur ce qu’il pensait réellement, notamment vis-à-vis des Juifs. Lors de son procès il portait encore et toujours un masque, celui du « bon bureaucrate » et, pour certains du moins, il arriva à tromper Arendt sur sa vraie nature, à l’envoyer sur la fausse piste du « clown » dénué de pensée, sur l’idée de la banalité du mal. Le jury, lui, ne s’y trompa pas et Eichmann fut pendu haut et court en mai 1962.

Des origines au présent du totalitarisme.

Même si Hannah Arendt s’est possiblement trompée sur le cas Eichmann, cela n’invalide évidemment pas son travail sur les origines du totalitarisme, une situation qui nous concerne toutes et tous aujourd’hui face à la mise en place, pays par pays, d’une dictature sanitaire au profit de certains secteurs influents (Big Tech / Gafam, Big Pharma, tropisme autoritaire de nombreux régimes faibles et corrompus tel que régime Macron).

Ce syndrome totalitaire, même s’il mute d’une logique disciplinaire à une logique de contrôle intégré au sein même des corps et des esprits d’une majorité de la population (voir La société de contrôle, un état d’exception permanent) (4), produit les mêmes effets et promeut les mêmes personnes aujourd’hui qu’hier.

Les Adolf Eichmann ne manquent pas dans les rangs institutionnels technocratiques, policiers ou médicaux (voir Ivan Illich et la fin de l’Humain singulier) (5). Certains sont de simples cerveaux débranchés assurant leurs gamelles, mais les vrais sont des esprits tordus parfaitement conscients qui avancent souvent masqués. Ils attendent simplement que la propagande anxiogène et abrutissante fasse son œuvre, avant de faire claquer le fouet et sonner les bottes sur le trottoir matinal.

Liens et sources:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2020/03/09/lennemi-de-linterieur-ou-lhistoire-dramatique-dune-police-corrompue/

(2) https://unherd.com/2021/04/the-calculated-evil-of-adolf-eichmann

(3) https://www.amazon.fr/dp/B00LI5590M/ref=dp-kindle-redirect?_encoding=UTF8&btkr=1

(4) https://zerhubarbeblog.net/2021/04/14/la-societe-de-controle-un-etat-dexception-permanent/

(5) https://zerhubarbeblog.net/2020/09/18/ivan-illich-et-la-fin-de-lhumain-singulier/

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

4 réponses

  1. jacquier

    Quel article éclairant ! Passionnant, comme d habitude avec vous « on ne debranche pas son cerveau « , on travaille sa plasticité neuronal! Merci

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