La nouvelle guerre des monnaies.

Dans un monde où tout a un prix et où nos moindres besoins et désirs sont l’objet de transactions monétaires, le contrôle de la monnaie est l’arme ultime du contrôle social donc politique. Savoir qui achète ou vend quoi, quand et à qui, et nourrir de ces données des systèmes sophistiqués à base d’IA permettant un profilage prédictif précis de nos intentions, opinions et futures actions, est le graal des sociétés de contrôle (1).

Un graal déjà très étudié par les Gafam au sein d’un capitalisme de surveillance ultra-performant (2), qui pense lui-même à établir des systèmes monétaires « alternatifs » qu’il peut contrôler: le Diem de Facebook (anciennement Libra) notamment, une monnaie virtuelle visant surtout les pays avec des systèmes bancaires peu développés.

Le Diem, pourtant, n’a pas décollé car plusieurs partenaires majeurs, tels Visa, Ebay ou PayPal, ont abandonné le projet. En France, le ministre de l’Économie et des Finances, Bruno Le Maire a dit « Que Facebook crée un instrument de transaction, pourquoi pas. En revanche, que ça devienne une monnaie souveraine, il ne peut pas en être question ».

Passe d’armes, d’un coin à l’autre.

Voilà donc le fond du problème: la création de monnaies « souveraines » dissociées des banques centrales étatiques se pose en concurrence aux monnaies officielles dites « fiat », et ces Etats commencent à réagir. La Chine a tiré en premier et, après avoir annoncé la fin des monnaies électroniques des géants de la tech chinoise, Alibaba et Tencent, au profit de son propre E-Yuan, elle vient d’annoncer l’interdiction sur son sol de la reine des cryptomonnaies, le Bitcoin:

La Chine a interdit aux institutions financières et aux sociétés de paiement de fournir des services liés aux transactions en crypto-monnaies, et a mis en garde les investisseurs contre les transactions spéculatives en crypto-monnaies.

Il s’agit de la dernière tentative en date de la Chine pour mettre un frein à ce qui était un marché d’échanges numériques en plein essor. En vertu de l’interdiction, ces institutions, y compris les banques et les canaux de paiement en ligne, ne doivent pas offrir à leurs clients de services liés aux crypto-monnaies, tels que l’enregistrement, la négociation, la compensation et le règlement, ont déclaré trois organismes industriels dans une déclaration commune mardi.

https://www.reuters.com./technology/chinese-financial-payment-bodies-barred-cryptocurrency-business-2021-05-18/

Si les termes E-Yuan, monnaies électroniques et cryptomonnaies ne vous disent rien, cet article (3) devrait vous donner les bases nécessaires mais, en deux mots: il existe d’un côté des monnaies électroniques hors du contrôle des Etats, appelées cryptomonnaies car sécurisées par des méthodes type blockchain, que l’on achète ou que l’on « mine » avec de gros moyens, comme pour le Bitcoin. Ces monnaies sont privées et spéculatives, un peu l’équivalent électronique de l’or. De l’autre côté, les versions électroniques des monnaies officielles, comme le e-Yuan, le e- ou le e-euro: elles sont contrôlées par les Etats et/ou les banques centrales, et ont vocation à remplacer nos monnaies classiques, que ce soit le cash ou la monnaie non fiduciaire.

Création monétaire.

Le principe de la création monétaire hors Etats n’a rien de nouveau. Elle relève d’un besoin légitime des populations pour faire fonctionner les marchés essentiels, ceux qui permettent les échanges de produits et de services nécessaires à la vie dans un territoire donné. En Suisse, par exemple, la monnaie parallèle Wir fut créée en 1934 pour permettre les échanges entre sociétés face à la crise économique et la pénurie de liquidités (4). Il en existe de nombreux exemples de part le monde.

SEL, MLC et Time Bank.

En France comme en Europe, les SELs (Système d’échange local) sont un premier niveau de création monétaire, chaque SEL inventant sa propre monnaie avec pour objectif de donner du pouvoir d’achat aux gens n’ayant peu ou pas d’accès à la monnaie officielle.

Ces systèmes restent marginaux car seuls les échanges non professionnels sont tolérés, d’où l’émergence de monnaies locales complémentaires (MLC) qui, adossées à l’Euro, permettent de créer des monnaies qui ne fonctionnent que sur un territoire spécifique. Le but est alors, généralement, de favoriser la consommation locale. C’est de l’Euro, mais territorialisé ou associé à un marché particulier, par exemple le bio. Ce blog s’est souvent intéressé aux MLC (5).

Dans certains pays autorisant la création de monnaies parallèles à la monnaie fiat, comme les USA, se sont développées des time banks où le fait de donner du temps pour des travaux que l’économie traditionnelle ne rémunère pas, ou mal, donne droit à un crédit qui peut ensuite être utilisé pour acheter le temps d’autrui. Dans une time bank c’est le temps qui compte, et non la valeur marchande de ce temps: une heure de jardinage vaut donc le même crédit qu’une heure de garde d’enfants ou de réparation de lave-linge (6).

La charge du Bitcoin et des cryptomonnaies.

Avec une valeur de marché de l’ordre de 2000 milliards de dollars, les « cryptos » inquiètent les Etats car elles pourraient devenir une alternative crédible aux monnaies fiat: théoriquement sécurisées par la blockchain (une sécurité assez relative, en réalité), ces cryptos ont néanmoins des caractéristiques assez différentes les unes des autres: le Bitcoin s’apparente plus à un « or virtuel », nécessitant énormément d’énergie pour être « miné » via un algorithme informatique hautement complexe. L’Ethereum, lui, est basé sur la valorisation de « contrats intelligents », objets complexes hors sujet ici mais Wikipédia a de bons articles (7).

Les cryptos ne plaisent pas aux Etats car, nous dit-on, elles alimentent les marchés hors-la-loi, de la drogue à la pornographie. Elles participent de la volatilité des marchés, et permettent de constituer des réserves de valeur qui leur échappent. La toute récente dépréciation du Bitcoin, et d’autres, suite à l’ chinoise, a marqué certains esprits comme celui de Guillaume Erner, présentateur vedette sur France Culture qui en disait ceci:

Je me suis trompé sur le bitcoin : je n’ai pas pris la mesure du phénomène des cryptomonnaies, parmi lesquelles on compte aujourd’hui non seulement le bitcoin mais aussi d’autres cryptomonnaies, qu’on les appelle altcoin, monnaies alternatives, ou shitcoin. Ai-je besoin de traduire ?

En bon boomer, j’ai ramené cela à un phénomène purement spéculatif, une manière amusante de gagner de l’argent. Comme l’explique le Wall Street Journal, la valorisation des cryptomonnaies est passée de 2000 milliards à 260 milliards il y a un an. Une cryptomonnaie comme le dogecoin – une  cryptomonnaie née à l’origine comme une blague -, eh bien cette cryptodevise pèse désormais 67 milliards de dollars soit environ 75 % de la valeur des entreprises cotées au SP 500…. 

La vraie guerre économique, c’est peut-être elle, crypto contre FIAT Le gouvernement chinois ne s’y est pas trompé, lui qui a interdit les crypto, il a peut-être, avant les autres, décrypté ce que signifient les cryptomonnaies. 

https://www.franceculture.fr/emissions/lhumeur-du-matin-par-guillaume-erner/lhumeur-du-jour-emission-du-mercredi-19-mai-2021

Ce point de vue passablement moraliste est évidemment tout aussi à côté de la plaque que le côté « amusant » car, si la Chine s’oppose aux cryptos, c’est avant tout pour protéger son système de contrôle des changes. Le Yuan, en effet, ne s’échange pas librement sur le marché des valeurs, et le fait d’acheter du Yuan en Chine via le Bitcoin ou autres, a pour effet de contourner le système. Ce d’autant que la majorité (60%) des sites de « minage » de Bitcoin, à haute intensité énergétique, sont situés en Chine car l’énergie y est moins chère qu’en Occident.

, Tesla et le Bitcoin.

Moins chère, mais en grande partie à base de charbon donc très polluante, et c’est l’argument de Elon Musk, le tsar de Tesla et de SpaceX, pour justifier l’annonce que Tesla n’acceptera plus de Bitcoin en paiement de ses voitures électriques (8). Pire encore, il menace de vendre le stock de Bitcoin, valorisé à 1,5 milliards de dollars, précédemment acheté par Tesla:

Elon Musk a laissé entendre que Tesla pourrait vendre l’entièreté de son stock de Bitcoins sur Twitter. Le tweet du milliardaire a provoqué l’effondrement du cours de la cryptomonnaie jusqu’au seuil des 43,500 dollars. Cette baisse brutale du BTC a entraîné la plupart des altcoins, à l’exception notamment du Dogecoin, la devise préférée de Musk. 

https://www.phonandroid.com/elon-musk-menace-vendre-bitcoins-tesla-cours-effondre.html

Manipulation des cours ou réel choix stratégique je l’ignore, mais au-delà du hype sur la chute du Bitcoin la réalité, à en croire certains analystes, n’est pas aussi sombre: ces variations font partie du jeu, et les annonces chinoises ou muskiennes n’y jouent que de manière marginale:

Suprématie monétaire.

Les monnaies fiat, c’est-à-dire adossées aux banques centrales des Etats, ne sont pas nécessairement fiduciaires (des pièces et des billets) et les années à venir seront sans doute marquées par l’arrivée de monnaies électroniques parfaitement officielles, en remplacement des monnaies traditionnelles, et en guerre face aux cryptomonnaies.

La Chine et son E-Yuan est la plus avancée (3), ce qui est logique pour un système totalitaire désirant maintenir un contrôle absolu sur sa population. Avec une telle monnaie, actuellement en phase de test, la moindre transaction sera visible par l’Etat, et ce dernier pourra bloquer à volonté l’usage du compte bancaire de n’importe quel Chinois.

L’Europe et les USA suivent la même pente, avec des projets de E-Euro et de E-Dollar qui feraient que nos comptes bancaires ne seraient plus administrés par les banques privées, mais directement par les banques centrales, les seules à même de fournir et de gérer cette nouvelle monnaie électronique. Une telle menace de contrôle total de nos activités économiques, un contrôle associé à un système de crédit social ou autre pass sanitaire issus des esprits malades de technocraties autoritaires, ferait bien entendu les affaires des cryptomonnaies qui serviraient alors de refuges de valeur.

Une économie parallèle à base de cryptos pourrait alors s’installer, d’où la politique de suprématie monétaire menée par la Chine et, bientôt sans doute, par les autres blocs. Les Etats justifieront bien sûr tout cela au nom de la lutte contre la criminalité, contre le blanchiment, contre le travail au noir, contre le terrorisme etc… mais la première victime sera la société civile: on ne pourra plus filer ou recevoir un billet en échange d’un service, arrondir des fins de mois difficiles, acheter des produits « illégaux », donner quelques sous à ses enfants pour la guindaille ou en guise de cadeau, faire un simple don anonyme: tout sera surveillable, imposable, verbalisable.

Cette nouvelle guerre des Etats contre les populations a déjà commencé, et même si l’on estime que les cryptos ne sont pas une bonne réponse (ce qui est mon cas) nous allons avoir besoin de monnaies parallèles, virtuelles ou matérielles, afin de combattre la dictature monétaire qui, dans la logique du Grand Reset (9), fera suite à la .

Liens et sources:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2021/04/14/la-societe-de-controle-un-etat-dexception-permanent/

(2) https://zerhubarbeblog.net/2020/01/20/nsa-gafam-et-le-capitalisme-de-surveillance/

(3) https://zerhubarbeblog.net/2021/02/20/diem-e-yuan-cryptomonnaies-et-banques-centrales/

(4) https://www.swissinfo.ch/fre/economie/le–wir—une-dr%C3%B4le-de-monnaie-septuag%C3%A9naire/4351034#:~:text=Le%20syst%C3%A8me%20wir%20est%20n%C3%A9,plusieurs%20penseurs%20du%20lib%C3%A9ralisme%20%C3%A9conomique.

(5) https://zerhubarbeblog.net/2015/06/19/au-dela-de-la-monnaie-locale/

(6) https://timebanks.org/timebankingabout/

(7) https://fr.wikipedia.org/wiki/Ethereum

(8) https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/elon-musk-le-croquemitaine-des-cryptos-et-du-bitcoin-1316509

(9) https://zerhubarbeblog.net/2020/12/04/de-quoi-the-great-reset-est-il-le-nom/

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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