COP et transition énergétique, quelles réalités?

Un pote, capitaine d’un mythique voilier, vient de faire l’objet d’un article dans la presse (1) pour avoir convoyé un cycliste-conférencier, Benjamin de Molliens, de Boulogne-sur-Mer à Douvres. Ce conférencier pédalera ensuite vers le Nord pour rejoindre la COP26 qui débutera à Glasgow ce 31 octobre. A l’image de Greta se rendant d’Europe aux USA en voilier de course en 2019 pour (fausses) bonnes raisons écologiques (2), ce genre de sketch folklorique est typique de l’emballage des COP, qui ne débouchent sur rien de concret mais permettent à quelques milliers de privilégiés de se faire plaisir tout en faisant tourner l’industrie locale des services.

D’une COP à l’autre.

La COP 25, tenue à Madrid en 2019, fut conforme au principe du sketch:

La COP25 a échoué, dimanche 15 décembre, à Madrid. Pas d’ambitions revues à la hausse aucun accord sur l’article 6, celui qui régule les marchés carbone. Bien loin des exigences nécessaires face à l’ampleur de la crise climatique.

https://reporterre.net/La-penible-conclusion-d-une-COP-calamiteuse

La COP 24, tenue en Pologne en 2018, mit en exergue le fait que la majorité des gouvernements du G20 (ceux l’origine de 80% des émissions de CO2), ne croient pas les rapports du GIEC dont ils sont par ailleurs les commanditaires:

Il est donc temps d’arrêter les incantations de jeter un regard lucide sur ce qu’il se passe. Qui, parmi les dirigeants du G20, croit vraiment ce que dit le GIEC? Nous devons exiger une confrontation scientifique ouverte entre le GIEC et d’autres points de vue, même associés à des bords politiques détestables pour autant qu’ils soient scientifiquement acceptables. Car de deux choses l’une, soit le GIEC a raison et on ne peut tout simplement plus tolérer de régimes politiques qui foncent droit dans le mur mais accepter une brusque décroissance économique, soit le climat est bien moins sensible à l’activité humaine que ce que dit le GIEC et réduire brutalement nos émissions ne changera rien, il faut plutôt accompagner un mouvement qui se fera de toute manière.

https://zerhubarbeblog.net/2018/12/03/cop-le-g20-croit-il-vraiment-aux-previsions-du-giec/

La récente fuite de documents, documentant les négociations secrètes entre gouvernements organisateurs de la COP, illustre encore une fois l’hypocrisie ambiante et l’attachement à un statu quo où l’on se contente de refiler la patate chaude aux générations futures (3).

Les confinements, un test grandeur nature.

Le seul intérêt des confinements catastrophiques imposés au nom du Covid aura été de permettre un test grandeur nature d’une réduction massive de l’activité humaine. En effet, les mesures ponctuelles de réduction des GES pendant ces confinements étaient impressionnantes:

Nous vous l’écrivions début avril : après seulement un mois de confinement, l’empreinte carbone des Français avait baissé de 62 %. Au niveau mondial, le confinement, la forte diminution des transports, le système économique mis sur pause… Autant de facteurs qui ont eu comme conséquence de faire chuter les émissions de gaz à effet de serre, parfois de manière très notable comme à Wuhan, en Chine, foyer de l’épidémie. Une chute qui devrait continuer atteindre les 8 % sur l’année 2020.  

https://www.wedemain.fr/dechiffrer/la-baisse-des-emissions-de-co2-liee-au-confinement-naura-pas-deffet-a-long-terme/

Sauf que de tels changements ponctuels n’ont pas d’effet à long terme, qu’il faudrait « pour bien faire », imposer les mêmes mesures chaque année à partir de maintenant. Quelques incarcérationnistes rentiers, retraités ou subventionnés à vie par l’Etat applaudiraient, sans doute, mais tout observateur objectif de la situation sait qu’une telle mise sous cloche est impossible et déboucherait rapidement sur des famines, révoltes et autres guerres civiles.

“Le confinement a prouvé que nous pouvons changer, vite, mais il a aussi montré les limites des changements comportementaux”, a commenté Piers Forster, co-auteur de l’étude directeur du Centre international pour le climat Priestley à l’université britannique de Leeds. “Sans un changement structurel, nous n’y arriverons pas”, relève l’Express qui cite l’AFP.  

https://www.wedemain.fr/dechiffrer/la-baisse-des-emissions-de-co2-liee-au-confinement-naura-pas-deffet-a-long-terme/

Entre collapsologues technicistes.

Nous y voilà: la nécessité d’un changement structurel. The question is, lequel? là, deux grands courants semblent s’affronter, que je résumerai comme suit:

D’un côté, le mouvement porté par des gens tel Jean-Marc Jancovici (Carbone4, The Shift Project (4)) basé sur une analyse froide de la situation actuelle: 80% de l’énergie, tous secteurs confondus, vient du fossile (5). Transférer toute cette production vers le renouvelable + nucléaire d’ici quelques décennies étant matériellement impossible, soit on continue tel quel jusqu’à la fin prochaine de l’Humanité (hypothèse des collapsologues), soit on réduit de manière drastique, mais organisée, notre consommation énergétique, ce qui impliquerait d’énormes changements à nos modes de vie comme le rationnement énergétique, la décroissance économique, la relocalisation massive des unités de production. Chose qu’aucun politicien espérant gagner une élection majeure ne peut se permettre de proposer, du moins pour le moment.

De l’autre, l’argument techniciste qui estime que l’Humanité a les moyens d’investir dans des sources alternatives d’énergie visant à sortir, à terme voire à long terme, du fossile, tout en développant en même temps des techniques de mitigation des effets du comme la capture du carbone, l’urbanisme adapté, l’ingénierie climatique, etc…

Vu par le bout économique, cet argument dit qu’il vaut mieux continuer à enrichir l’ensemble de la population (via la croissance, donc l’accès à l’énergie même polluante) et investir une partie de cette richesse dans la transition énergétique et la mitigation, plutôt que d’appauvrir (par la décroissance) la majorité de l’Humanité, ce qui engendrerait moult guerres et signerait la fin de toute idée de démocratie. Le Breakthrough Institute est un porte-voix de ce courant (6), tout comme « l’écologiste sceptique » danois Bjorn Lomborg (7).

J’imagine que la majorité des gens qui réfléchissent à cette problématique (ce qui reste une minorité de la population mondiale) se situent dans un camp ou dans l’autre, selon leurs préférences philosophiques et, surtout, selon leurs moyens. Avoir un bout de terrain en campagne où l’on peut créer une petite ferme et moins dépendre des circuits économiques classiques, n’est pas donné à tout le monde. La majorité de la population mondiale étant aujourd’hui urbaine (8), elle ne peut que subir.

Les choix entre ces différentes approches, ou rien, ou un mix, se feront pour l’essentiel à l’échelle des Nations vu que les circonstances sont différentes d’un pays à l’autre. La politique de sortie du nucléaire allemande, par exemple, contraste avec la politique française. La Chine restera encore longtemps dépendante du charbon pour sa production d’électricité, mais elle investit fortement dans des expériences du genre fission à base de Thorium, une technologie connue des Européens depuis longtemps mais jamais développée, sans doute du fait du lobby nucléaire.

Le rapport RTE « Futurs énergétiques 2050 »

Concernant la France, justement, RTE (Réseau de Transport d’électricité) vient de sortir un rapport assez fouillé accompagné d’une conférence de presse ci-dessous:

C’est long donc il est intéressant de commencer par lire le résumé sur le site de Connaissance des Energies, d’où je tire ces quelques paragraphes:

Toutes les implications des scénarios en matière de besoin de flexibilité sont précisées dans l’étude prospective de RTE afin de garantir l’équilibre du réseau : dans le scénario « M0 » sans nucléaire en 2050, RTE estime par exemple que le système électrique devrait, pour pallier la variabilité des filières renouvelables, pouvoir entre autres s’appuyer sur 26 GW de capacités de stockage par batterie, de 15 GW de demande « pilotable », de 1,1 million de véhicules électriques pouvant restituer de l’électricité sur le réseau (vehicle-to-grid) et de 29 GW de nouvelles centrales thermiques « décarbonées » (alimentées par de l’hydrogène « vert » ou par d’autres gaz « renouvelables »).

Dans son étude prospective, RTE détaille également le coût global du système électrique d’ici à 2060 dans ses différents scénarios. Il ressort que « construire de nouveaux réacteurs nucléaires est pertinent du point de vue économique, a fortiori quand cela permet de conserver un parc d’une quarantaine de GW en 2050 (nucléaire existant et nouveau nucléaire) », indique le gestionnaire de réseau.

Ce sont les « coûts des flexibilité » qui diffèrent fortement d’un scénario à un autre : les mix « M » visant à atteindre des scénarios 100% renouvelables supposent sans surprise de se doter de moyens très importants de flexibilité et les coûts complets annualisés du système électrique sont dans ce cas estimés entre 71 et 80 milliards d’euros par an d’ici à 2060 (contre 59 à 66 milliards d’euros par an pour les scénarios ayant recours au nucléaire).

https://www.connaissancedesenergies.org/les-futurs-energetiques-2050-de-rte-en-infographies-211026?fbclid=IwAR3ctCsYRhpW_8Yg9ifqGtpeUUs4ximDoZuoY5jidqVBJGY4-yv1Y3tsD_Q

Faire société autour d’un projet commun?

Ce rapport est également analysé sur le site des énergies alternatives:

(1) la vraie contrainte n’est pas économique, mais plutôt sur les rythmes de développement, pour toutes les technologies.

(2) il faut lancer des EPR2 dès maintenant et se donner le rythme du N1 sur les EnR jusqu’en 2035 : 3 GW/an de photovoltaïque, 1 GW/an d’éolien en mer, et un peu plus de 1 GW/an d’éolien sur terre.

(3) En 2035 nous aurons alors les éléments et la liberté de choisir entre N1, N2 et N03 (et la variante ré-industrialisation).

(4) ça n’est pas une bataille où une vision doit gagner en écrasant une autre, nous avons surtout besoin de faire société autour d’un projet commun.

https://www.energy-alternatives.eu/2021/10/25/rapport-RTE.html?fbclid=IwAR1r_Ojp6rj3W0XUIDHSVabHPgzkz8jf63lPiWYBloysmh2ZWKtNJxHqRlU

Faire société autour d’un projet commun est loin d’être gagné, surtout avec les gens actuellement aux manettes, et l’enjeu hautement symbolique du nucléaire présenté comme sauveur, au moins temporaire, de la situation:

Critique de ce rapport, Yannick Jadot a dénoncé lundi une « manipulation du gouvernement » et « une présentation partielle et donc partiale » du nucléaire en France, fondée « principalement sur une seule trajectoire d’évolution de la consommation électrique » et mettant volontairement mal en valeur l’hypothèse de la maîtrise de la consommation

https://actu.orange.fr/politique/manipulation-complotisme-jadot-et-le-gouvernement-s-echarpent-sur-le-rapport-rte-magic-CNT000001FQanA.html

Jadot se fait ensuite accuser de complotisme par les chiens de garde du macronsime, en lequel aucun esprit sain ne peut effectivement avoir la moindre confiance suite à l’expérience covidienne.

Quoi qu’il en soit le scénario nucléarisé de RTE, sur lequel je n’ai pas d’avis de principe, ne peut pas fonctionner là où le parc nucléaire est soit minuscule soit inexistant, c’est-à-dire l’immense majorité des autres pays. Et même si certains décidaient de mettre le paquet sur le nucléaire, on arriverait vite à un problème d’approvisionnement en uranium. Il faudrait alors développer les technologies de réutilisation des déchets nucléaires comme carburant (but du projet Astrid, coulé par Macron), et autres sources comme le Thorium.

Mitigation et changement social.

L’autre grand chantier du changement climatique, la mitigation.

Comme le dit Jancovici, même si nous arrivions à sortir du fossile d’ici 2050 (ce qui ne risque pas d’arriver, mais admettons), les effets des GES déjà produit sur le climat resteront actifs pendants des siècles, et le retour au climat « d’avant » impossible.

Il faut donc apprendre à vivre avec ce changement et trouver un juste milieu entre l’hystérie catastrophiste et le désintérêt complet des gens qui n’imaginent pas devoir un jour payer les conséquences de leur consommation ostentatoire actuelle. Ou savent qu’ils seront morts avant.

Comme le dit encore Jancovici, la première chose que devraient faire les jeunes est d’arrêter de payer les retraites des vieux qui ont tout pollué, consomment massivement, et s’en foutent de toute manière. J’ajoute qu’il faudrait aussi arrêter de financer le militaire, énorme consommateur et pollueur à la valeur ajoutée nulle.

Vivre avec un climat globalement plus chaud et donc plus instable ne pose aucun risque à la planète, qui en a vu d’autres, mais va modifier notre environnement et va menacer directement une forte proportion de la population mondiale, celle qui vit dans les villes ou proche des côtes. Comment construire, comment s’habiller, comment se nourrir dans ces conditions dépend évidemment de l’énergie disponible, sujet de la transition énergétique, mais aussi de notre imagination et de notre innovation technique et sociale.

C’est peut-être l’occasion de revenir à une conception de la civilisation opposée à la vision « bétaillère » de la plupart des régimes actuels, pour lesquels la majorité des gens sont « ceux qui ne sont rien » (9) et qu’il faut continuellement surveiller, manipuler et punir afin de garantir la continuité des privilèges du pouvoir.

Sinon, en effet, à quoi bon?

Sources et liens:

(1) https://voilesetvoiliers.ouest-france.fr/environnement-littoral/ecologie/video-le-conferencier-de-la-cop-26-a-embarque-son-velo-et-a-quitte-boulogne-sur-mer-a-la-voile-0a5be814-340d-11ec-9d9b-210584000632?fbclid=IwAR1ILlyOlTsyOb8KK-v0tuufp3KeIZBHHWWmuZqspdPgatnrDCvPpwE79Fs

(2) https://www.lepoint.fr/monde/la-tres-polluante-traversee-de-l-atlantique-de-greta-thunberg-17-08-2019-2330241_24.php

(3) https://www.bbc.com/news/science-environment-58982445

(4) https://theshiftproject.org/

(5) https://zerhubarbeblog.net/2021/02/09/au-grand-remplacement-des-energies-fossiles/

(6) https://thebreakthrough.org/

(7) https://fr.wikipedia.org/wiki/Bj%C3%B8rn_Lomborg

(8) https://fr.wikipedia.org/wiki/Population_urbaine#:~:text=En%202014%2C%20environ%2054%20%25%20de,3%2C9%20milliards%20de%20citadins.

(9) https://zerhubarbeblog.net/2017/07/04/strategies-pour-ceux-qui-ne-sont-rien/

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

13 réponses

  1. Hazère-tyuillope

    Augmenter les emplois manuels à la ferme pour compenser la « démécanisation » de l’ agriculture c’ est bien beau mais qui voudra faire ces métiers là ? Dehors toute l » année par tous les temps à exercer des métiers peu valorisants…. Il faudra un sacré changement de mentalités ( ou la faim peut être ?) pour motiver des jeunes à retourner à la terre, il n’ y a qu’ a voir le mal qu ‘on a eu à recruter des gens pour aider aux récoltes pendant le premier confinement ! Où alors il faudra faire appel à l’ immigration une fois de plus pour exercer les métiers dont personne ne veux ici, ce que je trouve moralement très « limite »…

  2. Aucune région du monde n’est épargnée par le dérèglement climatique et la responsabilité des activités humaines ne fait plus aucun doute. L’heure est grave, et l’humanité doit réagir sans délais. État des lieux avant la Cop 26 qui débute le 1er novembre à Glasgow, en Écosse.
    https://lejournal.cnrs.fr/articles/le-rechauffement-semballe-t-il?utm_term=Autofeed&utm_medium=Social&utm_source=Facebook#Echobox=1635570311

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