4 février 2022, premier jour de l’ère de la domination sino-russe.

Effondré en 1989, le bloc soviétique s’était construit pendant 70 ans sur un mythe fondateur en opposition directe avec celui des pays libéraux, là où le capitalisme exploitait le prolétariat au seul profit de la bourgeoisie, et détruisait au passage la terre et les hommes devenus esclaves d’un processus aux seules mains du Capital. La même année, la population chinoise subissait le massacre étudiant de Tiananmen, un avertissement par le régime de Deng Xiaoping, successeur de Mao, qu’il ne fallait pas confondre ouverture à l’économie capitaliste, et émancipation politique. Et de fait.

Lorsque Gorbatchev rendit les clés de l’empire soviétique à l’Histoire, les USA perdirent leur seul contre-pouvoir stratégique et militaire, et sombrèrent dans la délinquance géopolitique. D’un 11 septembre 2001 aux origines douteuses à une suite de guerres débiles au Moyen-Orient, les administrations américaines et leurs vassaux ont profité de la faiblesse russe, et d’une Chine encore effacée, pour faire n’importe quoi.

En 2008, la provocation par l’Otan (invitant la Géorgie et l’Ukraine à rejoindre l’Alliance Atlantique, à l’encontre des promesses antérieures de non expansion) donna lieu à l’invasion de la Géorgie par l’armée russe. C’est sans doute là que Poutine a compris que, tant que l’Europe serait sous la domination géostratégique des USA via l’Otan, aucune alliance n’était envisageable et qu’il fallait soit se débrouiller seul, soit aller voir ailleurs.

C’est effectivement ce que l’on constate aujourd’hui avec la nouvelle crise en Ukraine (1), une vaste comédie où l’Otan cherche à cacher son inutilité en se mettant au service de la politique intérieure de Joe Biden.

Derrière les JO de Pékin, l’alliance de tous les cauchemars.

Sauf qu’aujourd’hui, en dépit des sanctions et autres vexations, les Russes ont récupéré une stature de grande puissance malgré un PIB de seulement 60% du PIB français et une population de « seulement » 144 millions. Ils ont sorti l’Occident du Moyen-Orient via leur alliance avec l’Iran et la Syrie, et ont retourné la Turquie contre l’Otan, même si elle en fait encore techniquement partie (2).

Pire, ils ont abandonné l’idée d’une paix durable avec l’Occident au profit d’une alliance avec la Chine de Xi Jinping, ce qui devrait peupler nos nuits de cauchemars si nous n’étions à ce point sous l’emprise de régimes psychopathes et corrompus ayant décidé, au nom du Covid, de nous pourrir la vie.

Au-delà des paillettes d’une ouverture des JO de Pékin sans public, terminus symbolique de la « société du spectacle » où la performance athlétique n’a plus aucun sens hors sa seule quantification numérique, et l’athlète une simple bête de cirque télévisuel bientôt remplacé par des avatars de métavers, ce 4 février aura surtout été celui de l’officialisation d’une alliance sino-russe en opposition frontale avec l’Occident:

Le président Xi Jinping a accueilli le président Vladimir Poutine vendredi. Les deux nations ont déclaré que leur relation était supérieure à toute alliance de l’époque de la guerre froide et qu’elles travailleraient ensemble sur l’espace, le changement climatique, l’intelligence artificielle et le contrôle de l’internet.

Pékin a soutenu la demande de la Russie de ne pas admettre l’Ukraine dans l’OTAN, alors que le Kremlin amasse 100 000 soldats près de son voisin, tandis que Moscou s’est opposé à toute forme d’indépendance pour Taïwan, alors que les puissances mondiales se bousculent dans leurs sphères d’influence.

« L’amitié entre les deux États n’a pas de limites, il n’y a pas de domaines de coopération ‘interdits' », ont déclaré les deux pays dans une déclaration commune.

https://www.reuters.com/world/europe/russia-china-tell-nato-stop-expansion-moscow-backs-beijing-taiwan--02-04/

Incompétence et arrogance, mamelles de la politique étrangère anti-russe.

Ce moment n’est pas arrivé tout seul, bien sûr. En 2015 déjà, soit deux ans après l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir et le début de la fin de l’ouverture culturelle chinoise, et un an après la première crise ukrainienne de 2014 (coup d’état à Kiev et annexion de la Crimée), le dictateur chinois était parmi les rares chefs d’Etat à la parade du 9 mai, à Moscou, pour la célébration des 70 ans de la victoire russe de 1945. La plupart des invités n’étaient pas venus. Un camouflet de plus, et sans doute de trop, lorsque l’on sait l’importance de ce symbole en Russie.

Plus près de nous, la scission du monde entre zones vaccinales, avec d’un côté les produits occidentaux et de l’autre les produits russes et chinois, illustre l’océan de bêtise, de et d’opportunisme qui participe de cette nouvelle bipolarisation: les autorités de santé européennes ne reconnaissent pas les vaccins russes et chinois, obligeant par exemple de nombreux Russes à faire du «  vaccinal » afin d’obtenir un vaccin occidental leur permettant de voyager.

Les tensions actuelles en Ukraine, enfin, face à une Russie qui reste économiquement faible car dépendante à 40% de ses ventes de gaz, sans parler de l’imbroglio autour du pipeline NordStream2 (3), ont probablement contribué à pousser Poutine dans les bras de Xi Jinping: la Chine peut sans doute acheter tout le gaz russe vu ses problèmes d’approvisionnement et de pollution associés au charbon. Ce qui serait un problème pour nous: le gaz russe compte pour 40% des importations de gaz en Europe (4).

Ce 4 février marque donc, à mon avis, la fin de l’ère post-soviétique avec une Russie ayant renoué avec sa tradition tsariste et son fondement culturel nationaliste, militariste et réactionnaire. Une situation sinon voulue, du moins facilitée par l’arrogance de l’Otan et des occidentaux. Mais, une Russie trop faible pour tenir seule face au milliard d’humains que compte, grosso modo, la sphère d’influence occidentale, d’où un rapprochement intime avec le 1,4 milliards de Chinois menés par un mandarinat parfaitement compatible avec le tsarisme.

Le grand retour aux méthodes traditionnelles

Un rapprochement qui marque le début de l’ère expansionniste sino-russe sur fond de désintégration de la civilisation occidentale et de sa perte d’emprise sur le monde. Cette perte d’emprise fut assez brillamment présentée dans l’ouvrage « The Age of Anger » (l’âge de la colère) par l’érudit indien Pankaj Mishra, où il démontre comment la promesse universaliste occidentale d’un progrès économique et politique pour toutes et tous, s’est révélée être un mensonge pour une partie importante de la population mondiale, de l’Asie à l’Amérique latine en passant par le Moyen-Orient et l’Afrique: les riches s’enrichissent, en effet, mais au détriment des structures sociales, de l’environnement, des classes moyennes en voie de paupérisation, et des classes laborieuses à jamais dans la misère économique sous le joug de régimes éternellement corrompus (5).

En réaction à cela, selon Pankaj Mishra, les populations désabusées reviennent vers ce qu’elles connaissent, et elles connaissent les formes et les normes traditionnelles de leur société, elles connaissent la religion, et tendent à s’en remettre à des chefs de file qui en appellent à ces valeurs fondamentales: l’autoritarisme du Tsar associé à la religion orthodoxe en Russie, l’autorité théologique en terre d’Islam, la soumission confucéenne à l’autorité en Chine, la revalorisation de la tradition hindouiste en Inde, mais aussi le protestantisme évangélique aux USA, ou encore l’apartheid religieux en Israël, sans même parler du « On est chez nous! » des meetings politiques de Zemmour.

Une alliance sino-russe aux conséquences profondes.

On lit, dans la déclaration citée-ci-dessus, que cette nouvelle alliance sino-russe concerne notamment « l’espace, le changement climatique, l’intelligence artificielle et le contrôle de l’internet. » Autrement dit, tout ce qui compte pour l’ qui se met en place.

L’espace, c’est l’accès à des ressources naturelles via le minage de satellites, en plus de la maitrise des communications et de la surveillance planétaire. La Chine a largement rattrapé son retard technologique sur les USA, avec l’envoi réussi de la sonde Tianwen-1 vers Mars et le développement de sa gamme de lanceurs « Longue marche ». Ils sont aidés en cela par le réel savoir-faire des Russes.

Le changement climatique, c’est d’abord et avant tout l’énergie. Celui qui arrive à développer une source d’énergie non polluante en remplacement des énergies fossiles, qui comptent pour 85% de la production énergétique mondiale actuelle (7), aura tout gagné. Ne pas y arriver, c’est s’obliger à une forme de décroissance énergétique, donc économique donc sociale, donc source de troubles potentiellement graves.

La Chine a besoin de gaz et de nucléaire afin d’assurer sa transition depuis le charbon, mais son objectif est clairement la création d’un parc de fusion nucléaire (8). Avec la Russie à ses côtés, elle peut tenir encore dix ou vingt ans, sur un mix énergétique relativement propre, avant d’arriver au terme du développement de la fusion. Nul doute que la Russie serait alors la première bénéficiaire de la technologie chinoise permettant l’émancipation aux ressources naturelles, chères et polluantes, et l’accès à la suprématie mondiale.

On n’oubliera pas, enfin, que si la Chine et les USA occupent des surfaces comparables, la Russie est presque deux fois plus grande (17 millions de km2) et sa partie orientale, surtout, pourrait s’avérer être le prochain grenier à blé d’un monde plus chaud. Un grenier sous contrôle chinois.

L’IA, fer de lance du techno-totalitarisme à venir.

Le plus terrible, à court terme, reste sans doute la course à l’intelligence artificielle et le contrôle de l’internet. Un contrôle qui est déjà en place, de manière explicite, aussi bien en Chine qu’en Russie, à des fins de contrôle de l’information et, surtout, de la surveillance politique. Mais c’est bien l’IA qui est le fer de lance de la domination à venir, et la coopération sino-russe en ce domaine n’augure rien de bon (9).

Ce n’est peut-être pas flagrant, mais nous baignons quotidiennement dans un environnement où l’IA, sous une forme ou une autre, occupe une place prépondérante. Une IA n’est pas juste un programme sophistiqué, c’est un programme qui apprend et qui, surtout, apprend à faire des choses que nous ne savons pas bien faire, voire pas faire du tout.

C’est l’IA qui scanne les données issues des télescopes pour identifier les nouvelles exoplanètes, ou les suites de molécules à la recherche de nouvelles protéines. C’est l’IA qui analyse les scans des patients pour y déceler les signes de maladies qui échappent à l’œil humain, c’est l’IA qui pilote les voitures autonomes, les fusées spatiales et les drones, c’est l’IA qui réside dans nos téléphones et qui analyse nos mots et nos comportements. Qui nous surveille et nous utilise, surtout (10).

Le grand rêve techniciste est que l’IA va apprendre à développer de l’IA, et qu’avec cette boucle d’auto-renforcement nous allons produire une IA capable de répondre à l’ensemble des questions matérielles, économiques et sociales de l’Humanité.

Sauf que l’IA n’est pas neutre. Elle adopte les biais de ses géniteurs, et dans le cadre de la cyberguerre elle est une arme de destruction massive des infrastructures qu’elle pourrait infiltrer. Associée à l’informatique quantique, dont la Chine se dit leader mondial (11), les capacités potentielles de l’IA dépassent sans doute notre imagination. Et nous ne pouvons strictement rien y faire, à part nous cacher. En encore.

Une alliance à contre-sens, et un avertissement pour nous tous.

En arriver à pousser la Russie dans les bras de la Chine est sans doute le signe le plus terrible de l’incompétence, de la nullité ontologique des institutions politiques occidentales du XXIème siècle. Un pays de nettement plus occidentale qu’asiatique, un pays qui fait partie de l’histoire de l’Europe, un pays qui fut un allié décisif contre les nazis, un pays qui aurait pu s’allier à nous, européens, si nous n’avions pas été aussi soumis au grand frère délinquant américain, ni nous avions eu les couilles de tous sortir de l’Otan et de conclure un pacte sécuritaire avec les Russes, ce qui est tout ce qu’ils demandaient.

Désormais, cela semble trop tard. Les imbéciles ont pris la mort aux dents et cherchent l’embrouille, histoire de faire tourner l’Etat profond et son complexe sécuritaire et militaro-industriel. Tout comme les ségrégationnistes covidiens vautrés dans l’ignorance voient, dans les non vaccinés, le bouc émissaire à abattre, les bénéficiaires de la guerre perpétuelle voient leur profit en tapant sur l’ours émissaire russe. Résultat: l’ours a fait alliance avec le tigre, et celui-là n’est pas de papier.

Les élections américaines de mi-mandat auront lieu en novembre. Comme c’est parti, les Républicains risquent fort de reprendre le contrôle du Congrès et du Sénat, renvoyant Biden à l’inutilité d’un président incapable de faire passer la moindre réforme. Si, en plus de l’inflation qui effraie tout le monde, des soldats US recommencent à arriver les pieds devant dans des sacs plastiques, pour rien de compréhensible par l’Américain moyen qui ne sait même pas situer l’Ukraine sur une carte, on est clairement reparti pour un Trump 2.0 aux élections suivantes.

Et c’est ce qui souligne, il me semble, la question politique que pose tout ce cirque: à partir du moment où la bien-pensance, celle des partis dits de « gouvernement » qui, tous, s’accordent sur des mesures ségrégationnistes aussi illégitimes que débiles, comme ils s’accordent sur la démonisation tout aussi débile des Russes, avec dans les deux cas des conséquences graves et potentiellement dramatiques, à partir de quand faut-il se décider à jeter ces gens manifestement ineptes et corrompus, quitte à prendre d’autres risques?

Liens et sources:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2022/01/25/lukraine-une-bequille-pour-lotan/

(2) https://zerhubarbeblog.net/2019/07/12/s-400-et-cafe-turc/

(3) https://fr.wikipedia.org/wiki/Nord_Stream

(4) https://www.ouest-france.fr/economie/energie/gaz-naturel/l-europe-est-elle-si-dependante-du-gaz-russe-bfccb6ae-439b-11ec-b004-416fad8b3f2e

(5) https://zerhubarbeblog.net/2019/12/08/neoliberalisme-ou-le-progres-social-en-marche-arriere/

(6) https://zerhubarbeblog.net/2017/07/04/strategies-pour-ceux-qui-ne-sont-rien/

(7) https://zerhubarbeblog.net/2021/02/09/au-grand-remplacement-des-energies-fossiles/

(8) https://www.futura-sciences.com/sciences/actualites/fusion-fusion-nucleaire-nouveau-record-tokamak-chinois-64846/

(9) https://zerhubarbeblog.net/2018/09/20/principes-de-guerre-et-intelligence-artificielle/

(10) https://zerhubarbeblog.net/2020/01/20/nsa-gafam-et-le-capitalisme-de-surveillance/

(11) https://siecledigital.fr/2021/11/04/ordinateur-quantique-chine-zuchongzhi/

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

16 réponses

  1. El Cantor

    Très bon texte. Vous soulignez justement l’importance de la date du 4/02 comme basculement du monde. Par contre, je ne vous suis pas sur la faiblesse de l’économie russe. Ne perdons pas de vue que les fondamentaux sont très bons, le déficit public raisonnable, la dette très modeste au regard de celle des pays occidentaux, les réserves de change sont de plusieurs centaines de milliards….En plus, la modernistation du pays depuis le début des années 2010 est spectaculaire….A chaque passage en Russie, je suis étonné du rythme de modernisation des infractructures…

      1. El Cantor

        La parité de pouvoir d’achat est un meilleur indicateur pour envisager le niveau de vie sur place. Depuis les sanctions de 2014, le pays est bien moins dépendant des importations, en particulier pour ce qui est agricole….N’oublions pas que la Russie est le premier exportateur mondial de blé…et que Poutine a de très grandes ambitions dans le domaine (réchaufffement climatiqueaidant…)

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