Ukraine, fin de partie en vue?

The writing is on the wall, comme disent les anglophones pour signaler que ce qui va arriver est déjà annoncé. Et ce qui va arriver, dans le contexte du conflit ukrainien, est la victoire militaire de la Russie au prix de centaines, sinon de milliers de morts ukrainiens par jour de guerre supplémentaire. Il relève bien sûr du droit fondamental des Ukrainiens de choisir de périr face à l’envahisseur, mais pas du droit des participants par proxy tels l’Europe et les USA, qui se limitent à l’envoi de matériels et aux applaudissements, voire qui en tirent des bénéfices commerciaux, d’encourager les Ukrainiens au sacrifice.

Ceci étant à peu près compris de tout le monde hors les têtes brulées de certains pays profondément russophobes, et hors les boomers BHLophiles d’ici, on observe un changement de ton entre un « avant », là où la Russie et son armée de bras-cassés ne pouvaient que s’écraser comme une merde sous le poids combiné des forces ukrainiennes, généreusement armées par l’Otan, et des sanctions économiques, et un « maintenant » où le réel commence à reprendre pied, où l’on se rend compte que la Russie s’en sort finalement très bien militairement et économiquement, et que la merde en voie d’écrasement c’est nous.

J’en prends pour preuve cette émission de Pujadas sur LCI du 5 juillet, peu susceptible de Poutinophilie donc, faisant suite à la prise de la ville-clé de Lyssytchansk et l’éviction des dernières forces ukrainiennes de la province de Lougansk, dans le Donbass:

Le refus de battre en retraite face à un ennemi supérieur, refus intimé par Zelensky voici déjà plusieurs semaines, aura coûté (et c’est le général atlantiste sur le plateau qui le dit), de l’ordre de 500 hommes par jour rien que sur le front de Lougansk. Pour se solder, aujourd’hui, par le retrait ukrainien.

Le camp du Bien applaudit, bien sûr, à cette « résistance » des soldats ukrainiens (en bonne partie issus des unités de défense territoriale, mal entrainés et mal équipés). 500 hommes par jour, si on additionne les pertes sur l’ensemble du front (qui va en gros de la frontière biélorusse à la mer noire), ça doit en effet approcher sinon dépasser les 1 000 morts par jour.

Le chorus croissant en faveur d’un changement de communication se retrouve au sein de la presse mainstream comme spécialisée, comme par exemple cet article dans Foreign Policy du 27 juin qui commence par:

De retour d’une visite au front près de Kherson, en Ukraine, le 19 juin, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a déclaré que son armée continuerait à combattre la Russie et à « rendre tout ce qui nous appartient », après avoir fait part de son intention de « libérer également notre Crimée ». Si ces objectifs sont compréhensibles, les dures réalités qui se dessinent sur les champs de bataille sanglants de l’est de l’Ukraine font qu’il est de plus en plus probable que plus Kiev cherchera à remporter la victoire militaire, plus il sera finalement vaincu. La politique américaine, guidée par les intérêts des États-Unis, devrait changer pour refléter cette réalité.

https://foreignpolicy.com/2022/06/27/us-ukraine-russia-war-endgame-victory-settlement-negotiation-biden-putin-zelensky/

ARTE se fend également d’un 28 minutes de préparation de terrain, mais certains semblent décidés à ne rien lâcher.

Nouvelles du front.

Les témoignages qui nous parviennent du front via, notamment, le réseau Telegram, font état du soulagement de la population « libérée », mais aussi de la situation assez désespérée des soldats ukrainiens en mal de matériel, de savoir-faire et de commandement adéquat.

On y découvre également la réalité de la corruption profonde des institutions ukrainiennes, avec de la nourriture et des armes occidentales qui se retrouvent sur le marché noir. Une inquiétude qui n’est pas nouvelle, le journal indien RepublicWorld y faisant déjà référence en avril (1), et Reuters en parlait en 2016 dans le cadre, déjà, du conflit du Donbass :

Les combats dans l’est de l’Ukraine entre les séparatistes soutenus par Moscou et le gouvernement ukrainien pro-occidental ont tué des centaines de personnes, déplacé des milliers d’habitants et créé une impasse digne de la guerre froide entre Moscou et l’Occident.

Il a également eu une autre conséquence, moins visible mais qui pourrait à terme s’avérer tout aussi dangereuse : le conflit a retiré d’énormes quantités d’armes des arsenaux gouvernementaux pour les mettre entre les mains d’unités irrégulières incapables de les contrôler correctement.

Maintenant que les combats se sont calmés, selon des responsables de la sécurité et des experts du commerce des armes, les armes tombent entre les mains de criminels et sont acheminées vers des acheteurs situés bien au-delà de la zone de conflit.

https://www.reuters.com/article/us-ukraine-crisis-arms-insight-idUSKCN1050ZE

Aujourd’hui, on entend la même chose par voie plus officielle:

Le Bureau ukrainien de la sécurité économique a annoncé avoir enregistré plusieurs cas de vente de denrées alimentaires issues de l’aide humanitaire ainsi que d’équipements militaires en provenance de pays occidentaux.

«On vend même des biens destinés à l’armée», a déclaré le directeur du bureau, Vadym Melnyk à la chaîne de télévision Ukraine 24.

Le bureau a intenté une dizaine d’enquêtes pénales, mais de tels délits sont beaucoup plus nombreux. D’autres institutions du pays enregistrent des infractions similaires.

Le mercenaire américain Andy Hyun, capturé près de Kharkov, a récemment avoué avoir été témoin de la corruption au sein de l’armée ukrainienne.

https://t.me/chroniques_conflit_ukraine/1846

Candidature « hypocrite » de l’Ukraine à l’UE.

On comprend bien, dès lors, les réticences à peine voilées de pas mal de « leaders » européens sur le sujet de l’adhésion de l’Ukraine à l’UE et à l’Otan. C’est en réalité un théâtre d’une hypocrisie rare, au service de la propagande du camp du Bien nourrissant les Clemenceau de canapé pour leur faire passer la pilule de l’effondrement en cours.

Le statut de « candidat » de l’Ukraine à l’UE sert surtout les intérêts américains et leurs agents, notamment Ursula von der Leyen, car une telle adhésion accélèrerait la paralysie de l’UE aux prises avec un pays ingérable, au même titre que ce qu’il se serait passé si la Turquie y était entrée.

Pascal Boniface, de l’IRIS, ne dit pas autre chose lors de cette réunion de la commission de la défense à l’Assemblée Nationale:

https://t.me/chroniques_conflit_ukraine/1849

Ukraine, Allemagne et OTAN.

Pour ce qui est de l’adhésion de l’Ukraine à l’Otan, une invitation qui date de 2008 et qui fut le déclencheur de l’invasion russe en Ossétie du Sud, le chef actuel du pilier atlantiste qu’est l’Allemagne n’y va pas par quatre chemins: nein.

L’Allemagne discute avec ses alliés de garanties de sécurité pour l’Ukraine en prévision de l’après-guerre, mais celles-ci ne seront pas les mêmes que pour un membre de l’alliance transatlantique, a déclaré dimanche le chancelier allemand Olaf Scholz à la chaîne de télévision ARD.

« Nous discutons avec des amis proches de la question des garanties de sécurité que nous pouvons donner. C’est un processus en cours. Il est clair que ce ne sera pas la même chose que si quelqu’un était membre de l’OTAN », a déclaré M. Scholz.

https://www.cnbc.com/2022/07/03/ukraine-security-guarantees-will-not-be-same-as-for--member-scholz-says.html

Olaf Scholz continue néanmoins de promettre la livraison de montagnes d’armes de destruction massive à l’Ukraine, mais la réalité se fait au compte-goutte car l’Allemagne n’en a pas tant que cela, et a surtout à faire face à la réalité brutale du retour de bâton des sanctions atlantistes: son industrie est au bord du gouffre, sa balance commerciale en déficit pour la première fois depuis 1991.

Scholz, issu d’un courant politique anti-atlantiste, sait sans doute qu’il est en train de vider des chargeurs de MK556 (le nouveau fusil d’assaut allemand) dans les pieds de ses administrés, et que le coût politique de la chose risque de rapidement en dépasser les bénéfices.

Le mythe de l’isolement russe.

Ce « et en même temps » est hérité, peut-être, de l’ascension jupitérienne au sein de l’espace européen avant sa descente aux enfers. Le documentaire « Un Président, l’Europe et la guerre » (2), sans doute censé faire la promotion jupitérienne, montre en réalité comment l’hyperpersonnalisation de la diplomatie, surtout face à quelqu’un comme Poutine, ne mène qu’au ridicule. Et c’est le magasine Politico qui le dit (3).

Si on sort un instant du prisme européen, il devient clair que la majorité de la planète n’a que faire de notre addiction au sang ukrainien. Pas grand monde ne croit en l’hégémonie atlantiste et son discours nihiliste russophobe. L’Indonésie invite bel et bien la Russie au G20 qui se tiendra à Bali en novembre.

«De l’Afrique à l’Asie en passant par l’Amérique latine, le camp des pays qui ne veulent pas choisir entre les Occidentaux et la Russie s’élargit», insiste Marc Semo dans son analyse publiée par Le Monde. Même si l’Occident a retrouvé son unité face à la Russie, elle s’accompagne pourtant d’une «solitude relative mais bien réelle», selon lui.

Au Moyen-Orient, même l’Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis , pourtant parmi les alliés les plus fidèles de Washington, rejettent les sanctions antirusses et refusent de fermer le canal de communication avec Moscou. Israël s’abstient lui aussi de pas résolus. En Amérique latine, la plupart des dirigeants de gauche modérés, et certains de droite, «accusent les États-Unis d’être aussi, voire principalement, responsables de la guerre», énumère Marc Semo.

Voilà qui est dit, et corrobore d’autres analyses sur ce blog (4).

Pas perdu pour tout le monde.

Sur le terrain, l’armée ukrainienne n’a pas de solutions: les Russes ont trouvé la parade contre les drones turcs et américains qui firent pas mal de dégâts au début de leur opération. Le relief ukrainien, plat, n’offre aucun abri contre les tirs d’artillerie, et la Russie est formidablement dotée en la matière (5). Les quelques Caesars français ou obusiers allemands n’y changeront rien, d’autant que les munitions sont comptées. Et c’est encore pire pour les chars, qui ne peuvent monter de contre-offensive à travers de tels barrages.

Tout ceci, les observateurs et les politiques le savent. Les Russes le savent, et ils savent que nous le savons. Le seul qui semble ne pas le savoir, c’est Zelensky. Chaque jour qui passe tue des centaines d’Ukrainiens, donne l’avantage aux Russes, et affaiblit la position occidentale. Si un tel scénario était voulu on ne s’y prendrait pas autrement, et je pense en effet que c’est la volonté, sinon des chefs d’Etat européens (cons, mais quand même), du moins celle des USA et de l’Etat profond, ce système de pouvoir regroupant les élites militaires au sein de l’Otan, le complexe militaro-industriel et les cercles d’influences officieux qui tirent profit de ce genre de situation.

C’est en cela que je conseille, à nouveau, la du livre du journaliste d’investigation Marc Endeweld « L’Emprise, la France sous influence », ou au moins sa longue interview sur Thinkerview:

Liens et sources:

(1) https://www.republicworld.com/world-news/russia-ukraine-crisis/natos-weapons-supply-to-ukraine-may-divert-cache-to-illegal-sale-and-black-market-russia-articleshow.html

(2) https://www.france.tv/documentaires/politique/3558577-un-president-l-europe-et-la-guerre.html

(3) https://www.politico.eu/article/emmanuel-macron-ukraine-war-vladimir-putin-russia-diplomacy-france-documentary/

(4) https://zerhubarbeblog.net/2022/03/01/ukraine-le-retour-du-baton/

(5) https://www.areion24.news/2020/09/01/lartillerie-russe-le-retour-du-dieu-de-la-guerre-%E2%80%89/

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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