Syrie: Israël s’emmêle.

Voici un an et demi, en septembre 2015 et au début de l’installation de la force russe aux côtés d’Assad, le premier ministre israélien Netanyahou faisait une importante visite à Moscou (1). Importante car Israël a pour habitude de faire des incursions aériennes en territoire syrien en vue, officiellement, de détruire les convois d’armes qui y transitent en provenance d’Iran au profit du Hezbollah. L’Iran, le Hezbollah et les russes étant, comme chacun sait, alliés dans la guerre contre Daech et, plus généralement, l’opposition à Assad. Guerre dans laquelle Israël a une position neutre, se contentant de surveiller la Syrie et le Liban depuis le plateau du Golan (territoire syrien conquis par Israël en 1967). Il fallait donc s’assurer que les F-16 israéliens n’allaient pas se retrouver confrontés aux Su-27 russes stationnés à Lattaquié, ou chassés par les missiles ultras-performants S-400 (SA-21 en langue OTAN) de ces mêmes Russes. 

Un an et demi plus tard, les choses ont évolué mais Israël continue ses raids anti-Hezbollah en Syrie, le dernier ayant eu lieu jeudi dernier dans la région de Palmyre (2). Sauf que cette fois-ci les Syriens ont répliqué avec un ou plusieurs missiles S-200 (SA-5 en terminologie OTAN), dont un au moins à été abattu par le système de missiles anti-missiles israélien Arrow. Les Syriens prétendent même avoir abattu un avion israélien, ce que dément Israël. L’avènement d’une réaction militaire de la part d’un pays officiellement souverain dont l’espace aérien est violé par ses avions semble avoir été un choc pour les Israéliens! Et ils le prennent mal, menaçant que toute nouvelle tentative de défense par la Syrie contre ses intrusions se solderait pas la destruction complète de toute leur infrastructure anti-aérienne. En même temps, le tout nouvel ambassadeur israélien à Moscou, Gary Koren, se faisait convoquer au Kremin pour s’expliquer sur cette attaque.

Tout ceci ressemble à l’installation d’un nouveau front dans une région devenue accro à la guerre perpétuelle. La mèche fut sans doute allumée en avril dernier par Netanyahou, lorsqu’il déclara que le plateau du Golan faisait dorénavant partie intégrale d’Israël, fermant la porte à toute future implication de ce territoire contesté dans un possible traité sur la Syrie (3). Déclaration qui avait clairement irrité les Nations-Unies, qui ne reconnaissent pas la propriété d’Israël sur ce territoire, mais qui a du encore plus faire fulminer Assad. D’où peut-être son audace avec ce geste de défiance envers Israël, sachant que la situation syrienne est en cours de retournement grâce aux Russes et aux Iraniens et que s’il doit taper sur la table avec Israël, c’est maintenant ou jamais.

Clairement, ni les Russes ni les Israéliens ne veulent d’une confrontation militaire entre leurs forces aériennes respectives, mais les Russes laisseraient-ils les Israéliens détruire sans broncher les défenses de leur « client » Assad, et plus généralement peuvent-ils accepter que des forces russes et syriennes soient les victimes « collatérales » de tels raids? That is the question. Car si le système Arrow s’est montré efficace contre un tir de S-200 sous contrôle syrien, c’est loin d’être avéré contre des tirs de S-400 sous contrôle russe. Hier en tout cas, Assad a clairement dit que défendre son espace aérien était non seulement un droit mais un devoir, et que sa politique n’était pas dictée par les menaces israéliennes.

Israël n’a sans doute pas grand chose à craindre de la Syrie, qui si elle vient à bout de Daech et de la rébellion aura d’autres chats à fouetter que de se prendre une nouvelle rouste. Sauf si elle devenait un protectorat iranien, et on peut penser que le discours vindicatif de l’administration Trump envers l’Iran vise aussi cela: une iranisation de la Syrie poserait un grave problème à Israël et, donc, aux USA qui se portent, pour l’instant du moins, garants de sa sécurité. Le seul contre-pouvoir réel face à la forte présence iranienne en Syrie reste la Russie, ce qui fait que, sur le terrain, les Américains continueront sans doute à faire le maximum pour ménager les Russes. Les Américains ayant déjà tout perdu dans la région, il ne leur reste plus que les wahhabites et Israël qui, de son côté, tente de garder des liens avec la Russie et la Turquie afin de contrôler le possible développement d’un axe chiite Iran-Syrie-Liban.

Si la Syrie est contenue, il semble clair qu’Israël s’attaquera « sérieusement » un jour ou l’autre au Liban afin d’éliminer le Hezbollah. Ce qui déclenchera un nouveau cycle avec l’axe israëlo-américain (boosté par les 58 milliards de dollars supplémentaires alloués par Trump aux militaires) face à l’axe chiite cette fois, et dont profiteraient sans doute les Saoudiens pour effacer définitivement le Yémen de la carte (c’est déjà en bonne voie, avec la bénédiction de l’Europe et des USA) au nom de la guerre contre les Houthis, supposément supportés par l’Iran.

Prenons de la hauteur. Il semble probable que les batailles de Mossoul en Irak et de Raqqa en Syrie soient le chant du cygne de Daech, mais certainement pas la fin de l’engrenage de guerres lancé en 2003 par la mafia Bushiste et leurs inconscients alliés. Le Moyen-Orient subit depuis des décennies une catastrophe économique, sociale et environnementale. La région subit actuellement la pire sécheresse depuis 900 ans (4). Des millions de gens sont au bord de la famine. Le pouvoir irakien post-invasion US, au mains des chiites et donc très proche des Iraniens, est un calvaire pour les sunnites irakiens, largement majoritaires à Mossoul et dans les territoires du grand Ouest irakien bordé par la Turquie, la Syrie et l’Arabie Saoudite. Territoires à jamais perdus, politiquement parlant, par Bagdad comme par Damas et voués à devenir un « Sunnistan » qui fera tampon entre le monde chiite irako-iranien et le monde sunnite actuel. Tout comme Al-Quaïda, Daech renaîtra sous des formes diverses car les facteurs fondamentaux qui ont menés à sa création sont toujours bien en place.

Tous les pays pétroliers du Golfe voient arriver la fin d’un monde basé sur la rente pétrolière, et ceux qui en ont encore les moyens sont en voie de diversification massive. Les autres, pris dans une dépendance fatale à une ressource gratuite attirant moult prédateurs, corruption et guerres de religions, face à un durcissement des conditions climatiques mettant en perdition élevage et agriculture , ne semblent avoir pour d’autre horizon qu’un monde à la Mad Max, un vaste désert ponctué d’os blanchis et traversé, ici et là, de bandes armées carburant au captagon et au viagra, pillant et massacrant au nom d’ersatz moisis de religions antiques avec pour minarets les colonnes de fumée issues du feu des derniers puits de pétrole.

Sur le bord du merdier, Israël survit grâce à une politique d’apartheid (5) garantissant que, malgré la forte natalité des Arabes d’Israël (aujourd’hui 20% de la population), le pays restera un îlot juif retranché dos à la mer face au monde arabe. Etant donné que tous les pays dirigés par une minorité religieuse ou ethnique (l’Irak actuel, la Syrie et son clan Alaouite, le Rwanda avant le génocide, l’Afrique du Sud avant la prise de pouvoir de l’ANC, etc…) finissent dans un retournement politique souvent sanglant, la seule voie possible aux Israéliens pour repousser ce moment le plus loin possible est le nationalisme judéo-centrique associé à un sionisme exacerbé: annexer des territoires peu importe les droits des locaux, ou l’avis de l’ONU, et y construire les infrastructures nécessaires au développement de la population juive. Cette exigence existentielle est une menace pour tous les territoires mitoyens, et le sud du Liban ne fait pas exception. D’autant que le Hezbollah offre un formidable prétexte.

 

Notes:

(1) https://www.theguardian.com/world/2015/sep/21/netanyahu-meets-with-putin-over-concerns-of-russian-support-for-assad

(2) https://sputniknews.com/middleeast/201703191051742501-israel-syria-airstrikes-helbollah/

(3) https://muslimvillage.com/2016/04/26/118141/un-alarmed-netanyahu-golan-heights/

(4) https://www.washingtonpost.com/news/worldviews/wp/2016/03/04/the-middle-east-suffered-its-worst-drought-in-900-years/?utm_term=.dd2b2dc2b7c5

(5) http://www.france-palestine.org/ONU-le-rapport-censure-qui-denonce-la-politique-israelienne-d-apartheid

 

 

 

 

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