Chroniques ukrainiennes: guerre ou paix?

Deux ex-hauts fonctionnaires néoconservateurs US ayant servi sous G.W. Bush, Condoleezza Rice et Robert Gates, viennent de publier une tribune dans le Washington Post mêlant propagande et analyse sur la situation de la guerre en Ukraine (1).

Ils estiment que Poutine joue la montre, comptant sur l’affaiblissement du support occidental à l’Ukraine, un pays qu’ils considèrent d’ores et déjà en faillite et ne tenant que grâce au cordon ombilical occidental, et essentiellement américain.

Selon leur éternelle logique vat-en-guerre, ils estiment qu’un cessez-le-feu serait néanmoins inacceptable, car cela permettrait à Poutine de gagner encore plus de temps, et qu’il faut donc augmenter encore l’assistance militaire à l’Ukraine afin de repousser l’armée russe, hors du Donbass a minima.

Ils agitent donc les fanions de la peur, d’abord en faisant croire que Poutine veut envahir toute l’Ukraine ou la détruire entièrement (alors qu’il ne pourra jamais faire le premier sans une armée de 1,5 millions d’hommes, ce qu’il n’a pas, et n’a aucun intérêt dans le second à moins de n’avoir aucun autre choix), ensuite en faisant des parallèles avec 1914, 1941 et 2001, où les USA eurent raison de répondre à des attaques « non provoquées » et d’aller jusqu’au bout dans l’aide aux pays amis.

Argumentaire débile mais logique de la part de psychopathes qui pensent toujours que les invasions US en Afghanistan et en Irak furent « bonnes pour la liberté et la démocratie ». Et, surtout, qui ne se rendent pas compte qu’aller jusqu’au bout risque fort de mener à une guerre mondiale.

L’escalade de tous les dangers.

C’est ce que dit cet autre analyste US, Niall Fergusson, dans un article de Bloomberg du 1er janvier (2), Il se réfère notamment à Kissinger, qui pose aujourd’hui la question suivante:

« Le monde se trouve-t-il aujourd’hui à un tournant comparable [comme l’opportunité de la paix en 1916] en Ukraine, alors que l’hiver y impose une pause dans les opérations militaires à grande échelle ? L’année dernière à la même époque, j’ai prédit que la Russie envahirait l’Ukraine. Un an plus tard, la question est de savoir s’il existe un moyen de mettre fin à cette guerre, ou si elle est destinée à prendre une ampleur bien plus grande. »

Selon lui, les dirigeants de 1914 n’avaient pas prévu le niveau de destruction engendré par leurs armées « modernes », et les principaux belligérants cherchèrent en 1916 à sortir de la logique du carnage, mais sans y parvenir. Il craint que la même chose ne se passe en Ukraine, le forcing américain menant à l’escalade mortelle, notamment du fait des « systèmes d’armes algorithmiques » introduits par les USA en Ukraine, l’équivalent d’armes nucléaires tactiques.

Il en conclut ceci:

« La stratégie américaine (de renforcement, ndt) présente toutefois deux problèmes évidents. Le premier est que si les systèmes d’armes algorithmiques sont l’équivalent d’armes nucléaires tactiques, Poutine pourrait être amené à utiliser ces dernières, puisqu’il ne dispose manifestement pas des premières. La seconde est que l’administration Biden semble avoir délégué à Kiev le calendrier de toute négociation de paix – et les conditions préalables exigées par les Ukrainiens sont manifestement inacceptables à Moscou.

La guerre semble donc destinée, comme la guerre de Corée de la première guerre froide, à s’éterniser jusqu’à ce que l’on parvienne à une impasse, que Poutine meure et qu’un armistice soit conclu, traçant une nouvelle frontière entre l’Ukraine et la Russie. « 

De manière générale, l’idée que la Russie ne reculera pas fait son chemin au sein des esprits euro-atlantistes embrumés. Toute continuation ou escalade mènera à plus de morts (notamment ukrainiens) et de destruction (notamment de l’Ukraine), pour une ligne de front qui ne bougera plus guère.

En effet, l’Otan n’a pas les moyens conventionnels pour une offensive décisive contre les Russes (pas assez de matériel, d’hommes et, surtout, de munitions, qui sont consommées plus rapidement que ce qu’il est possible de produire). Coté Russe, leur capacité à faire de même cet hiver est incertaine, mais pas nulle. La bataille de Bakhmout illustre cette situation.

La bataille de Bakhmout.

Informations tirées de canaux Telegram documentant la guerre sur place: «Avec des armes obsolètes, sans munitions»: les médias préparent l’opinion à la chute de Bakhmout.

«Avec de l’artillerie et des chars obsolètes, les soldats ukrainiens défendent le secteur le plus difficile du front du pays», rapporte le média allemand Bild, qui s’est rendu à Bakhmout.

«Les Ukrainiens ripostent au mieux de leurs capacités. Ils tirent avec tout ce qui fonctionne. Les munitions se font rares»

Dans ce chaudron, au cœur des vrais combats, loin de l’équipe de Bild, l’armée ukrainienne se fait décimer, comme en témoigne une vidéo embarquée d’un soldat de Kiev.

A Bakhmout, l’armée russe et alliée semble en passe d’enfoncer les fortifications qui ralentissaient sa progression. On signale une percée sur l’axe défensif (parfois appelé « ligne Maginot ») ukrainien Bakhmout-Soledar, par l’armée russe de Donetsk.

Le média polonais Mypolska estime «irréalistes» les buts de guerre de Zelensky, aux ordres de l’OTAN:

«Si l’Ukraine ne reçoit pas de munitions de l’Occident ne serait-ce qu’une semaine, le conflit prend fin. Et ce moment viendra, non pas à cause d’un manque d’argent occidental, mais parce qu’il est trop tard pour l’OTAN d’augmenter sa production de munitions»,

Guerre idéologique.

La logique serait donc de rechercher un accord sur base de la situation actuelle, mais cela ne servirait pas les intérêts américains/Otan, qui veulent un fort affaiblissement de la Russie via une guerre longue, peu importe pour eux l’étendue du massacre ou le coût économique pour l’Europe. Ils le veulent afin de se donner les coudées franches face à la Chine.

Les Américains en tireront profit (c’est déjà largement le cas), alors que les bien-pensants européens en font une forme d’idéologie hystérique, allant jusqu’à comparer Poutine à Hitler, justifiant le saccage de l’économie européenne et le massacre des Ukrainiens au nom d’un narratif de propagande dénué de fondement.

Alors qu’il suffit de voir ce qu’il se passe dans cette histoire depuis le début des années 2000, notamment en 2008 et 2014. En ce sens, le professeur américain John Mearsheimer est une bonne introduction (3).

Liens et sources:

(1) https://www.washingtonpost.com/opinions/2023/01/07/condoleezza-rice-robert-gates-ukraine-repel-russia/.

(2) https://www.bloomberg.com/opinion/articles/2023-01-01/victory-over-russia-in-ukraine-may-bring-world-war-3-niall-ferguson?utm_source=Hoover+Daily+Report&utm_campaign=2951c6f04a-EMAIL_CAMPAIGN_2019_09_05_04_36_COPY_01&utm_medium=email&utm_term=0_21b1edff3c-2951c6f04a-73920549

(3) https://lesobservateurs.ch/2022/03/14/john-j-mearsheimer-pourquoi-la-guerre-en-ukraine-est-la-faute-de-loccident/

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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