L’avenir du sexe est-il robotique?

En voilà un bon sujet de discussion pour un dimanche soir. La conjonction prochaine des poupées sexuelles haut de gamme et de l’intelligence artificielle (IA) débouchera sur une offre de « partenaires sexuels » non seulement physiquement réalistes mais, surtout, capables d’interactions non physiques: lire le journal à voix haute, préparer un repas, souhaiter un joyeux anniversaire le bon jour, soutenir une forme de conversation dont un premier aperçu fut récemment donné par l’interview du robot Sophia:

A terme, on peut s’attendre à l’IA de Samantha dans le film Her (1) implantée dans un corps robotisé réaliste, et parfait, tel que présenté par certaines sociétés spécialisées (2).

La montée en puissance de la robotique pose d’immenses questions sur l’avenir de l’humanité: quelle économie avec des robots capables de prendre un grand nombres de nos emplois humains actuels, quel droit dans un monde où une machine prend des décisions et peut donc faire des erreurs, quelle société quand un robot peut se substituer à une personne réelle dans certains domaines, et notamment la relation sexuelle?

A ce jour, le marché de l’accessoire sexuel est de l’ordre de 30 milliards de dollars US. Selon une étude citée dans un récent article du Guardian (3) à ce sujet, deux tiers des hommes hétérosexuels interrogés pouvaient imaginer s’acheter un robot sexuel à l’avenir. Face à ce marché potentiel, la R&D des sociétés sur ce marché s’active pour réaliser un tel produit le plus rapidement possible.

On imagine généralement l’utilisation de poupées sexuelles comme un pis-aller face à l’impossibilité, réelle ou perçue, de trouver un partenaire humain, et ce pour toutes sortes de raisons: isolement, infirmité, peur du défi performatif, etc… Mais l’apparition prochaine de poupées dotées d’IA, donc interactives et dotées d’une certaine capacité de mouvement, d’initiative, de conversation, d’humeur, de caractère va changer la donne: un ersatz d’humain très efficace dans son domaine d’utilisation mais qui pose en même temps de sérieuses questions éthiques: un tel robot sexuel peut aussi bien être programmé pour être une compagne, disons, classiquement féminine (ou masculine selon les goûts), autant ce même robot pourrait avoir des modes « viol » ou de sexualité brutale qui deviendraient, tout comme certaines pratiques actuelles issues du porno telle le rasage intégral (et je reste très soft), des pratiques sexuelles considérées « normales » non seulement face à des robots mais aussi face à d’autres humains.

C’est pour cela qu’il existe une « campagne contre les robots sexuels » dont une chef de file est Kathleen Richardson, maître de conférence sur l’éthique en robotique à l’université De Montfort. La crainte d’un renforcement massif de l’image de la femme-objet, dans un monde où l’égalité des femmes est loin d’être acquise, est tout à fait légitime. Se pose donc la question de l’interdiction même du robot sexuel, sachant que si cela s’avérait possible dans certains pays cela n’empêcherait pas son développement ailleurs.

En Malaisie, l’Imagineering Institute développe un produit nommé « Kissinger », contraction de « kissing » et « messenger », permettant de s’embrasser par écran de téléphone interposé. La pression exercée par les lèvres sur l’écran est captée et reproduite sur les lèvres du partenaire  via l’autre écran. La demande? Dans les cultures où tout contact physique entre homme et femme hors mariage est interdit, le baiser par objet interposé peut très bien trouver sa place, vu qu’il n’y a pas de contact physique…

Le Prof. Levy, auteur d’une thèse doctorale intitulée Intimate Relationships with Artificial Partners, à l’université de Maastricht, estime inévitable que le développement de robots dotés d’IA, en passant par les robots-ouvriers, les robots-comptables, les robots infirmiers, les robots-compagnons de vie, mènera aux robots sexuels. De fait la première offre crédible semble être prévue pour 2018 par la société Abyss Creations, en Californie.  Pour lui, tout comme le mariage homosexuel est aujourd’hui admit dans notre société, demain la relation humain-robot y trouvera la même légitimité. D’autant qu’il semble que certains pays admettent le mariage entre un humain et un animal (4) et qu’au Japon une petite industrie s’est développée autour du mariage solo, le mariage avec soi-même (5). Alors effectivement pourquoi pas les robots.

A condition, néanmoins, de trouver le moyen de placer le robot dans le système de droit car au cas où, par exemple, un robot blesserait ou tuerait son partenaire humain, qui est responsable? Le fabricant du robot? Le programmeur (qui pourrait être un tiers, comme pour le tuning de voitures)? Le propriétaire, même s’il est aussi victime? Le robot lui-même, mais il faudrait alors démonter que le robot a une conscience de lui-même, ce qui est loin d’être fait…?

Pour Adrian Choek, un professeur d’informatique pervasive à l’université de Londres, le développement de la robotique à fins sexuelles est évidente: plus simple, plus accessible, quitte à revenir vers le sexualité entre humains de temps en temps, tout comme on peut écouter de la musique enregistrée tous les jours mais se payer un bon concert de temps à autre. Certes.

Se pose également la question de la forme et de l’interface de contrôle. Actuellement, le développement des robots sexuels repose sur la reproduction idéalisée de formes humaines dotée d’une IA a minima conversationnelle, mais d’autres pistes existent: un sondage auprès de femmes relevait que certaines seraient intéressées par un robot masculin de type Avatar (les géants bleus du film de Cameron), quand d’autres préfèrent un genre d’ours en peluche tout mignon mais bien monté quand même.

Une autre professeure de l’université de Londres, Kate Devlin, s’intéresse à la robotique « molle », à base de polymers souples et de fluides plutôt que d’objets mécaniques. Certains imaginent également des tissus « intelligents », des « pyjamas orgasmiques » offrant des sensations sans l’aide d’une quelconque machinerie. Pour certains, l’avenir est surtout dans le dépassement de la simple copie humaine, vers des formes d’interaction sexuelles libérés des contraintes humanoïdes…

Bref ce n’est pas l’imagination qui manque, mais reste la question de fond: est-ce que ce sera suffisamment mieux que la chose « en vrai » pour devenir accessible au commun des mortels, et en ce cas quels comportements, et quelle éthique, la relation intime humain-robot va t’elle faire surgir?

 

Notes:

(1) http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19541325&cfilm=206799.html

(2) https://www.realdoll.com/

(3) https://www.theguardian.com/commentisfree/2017/sep/25/ban-sex-robots-dolls-market

(4) http://secretnews.fr/2016/11/30/norvege-mariages-entre-humains-animaux-bientot-legalises-certaines-conditions/

(5) http://www.20minutes.fr/insolite/1471435-20141030-japon-mariages-solo-celibataires

2 thoughts on “L’avenir du sexe est-il robotique?

  1. Ping: Quels liens hommes-femmes en 2050?Ze Rhubarbe Blog

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