Facebook, partir ou rester?

Inscrit de la première heure, en février 2008, sur la version française de Facebook et nourrissant la bête de manière quasi quotidienne, je ne nierai pas une certaine proximité avec un réseau social dont je perçois, par ailleurs, la réelle dangerosité en termes de manipulation (1), d’abus d’utilisation des données privées revendues ou piratées à fins commerciales ou d’espionnage, de corruption institutionnelle facilitée par son immense richesse financière, de chantage via la captation de messages et déplacements a priori privés, et bien sûr d’empreinte écologique

Facebook aujourd’hui.

Facebook aujourd’hui c’est 2,3 milliards d’utilisateurs, soit 30% de la population mondiale. Ce réseau génère un chiffre d’affaire gigantesque via la vente de données (suivant l’adage qui dit que quand le service est gratuit, c’est que c’est vous le produit) mais il génère aussi une valeur d’usage: de la simple veille ou échange de photos avec les grands-parents à la vente en ligne, en passant par la communication autour de millions d’événements ou le support technologique à des actions civiles (révolutions arabes, gilets jaunes…), Facebook offre d’une main des capacités d’action tout en tirant profit du profilage qu’il mène de l’autre.

Facebook aujourd’hui c’est bien plus que Facebook: Messenger, Instagram, Whatsapp qui sont toutes gratuites et toutes dédiées à la collecte de données – nos données – en vue de leur traitement et revente aussi bien à des sociétés commerciales qu’à des Etats portés sur le flicage de leurs populations (cad la plupart), des partis politiques, etc..

Le Libra, la monnaie locale Facebook.

Facebook demain, ce sera une plateforme dotée de sa propre monnaie, le Libra, permettant des échanges commerciaux instantanés sans frais. Le Libra, c’est la monnaie locale de Facebook, sur le même modèle que les monnaies locales habituelles décrites ailleurs sur ce blog (2): de grandes sociétés associées au projet, telles Uber et Visa, vont constituer un fond de réserve (en monnaies officielles) garantissant la valeur et la stabilité du Libra. Les utilisateurs achèteront du Libra sous forme d’un porte-monnaie virtuel, et si ce système n’a qu’un intérêt limité ici il pourrait fortement intéresser les quelques deux milliards de personnes non bancarisées ou résidant de pays dotés de système bancaires peu fiables (3).

Quelle valeur d’usage?

Question qui se pose évidemment pour tous les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft). Comment trancher entre la valeur d’usage que l’on estime en retirer, et les effets pervers inhérents à ce type de système: l’impact sociétal lié à l’exploitation de nos données d’une part, l’impact personnel sous la forme de surveillance et d’addiction d’autre part (4).

Une expérience fut menée fin 2018 par les universités américaines de New York et de Stanford sur quelques millier de volontaires utilisateurs de Facebook. Un groupe de contrôle qui restait actif, un groupe d’observation qui devait se couper de Facebook pendant un mois. L’étude portait sur les comportements au sein de ce groupe sevré de Facebook, résumé ainsi:

Ceux ayant quitté Facebook ont pu bénéficier d’une heure supplémentaire, en moyenne, de temps libre. Ils n’avaient pas tendance à consommer ce temps retrouvé sur d’autres sites et réseaux sociaux, mais choisissaient plutôt de regarder plus de télévision et de passer plus de temps entre amis ou famille. Ils consommaient beaucoup moins d’actualités, étaient moins au courant des événements mais également moins polarisés dans leurs avis sur ces actualités que le groupe de contrôle. Le fait de quitter Facebook augmentait le sentiment de bonheur et réduisait les sentiments de dépression et d’anxiété.

L’expérience a également aidé certains participants à casser l’habitude facebookienne. Plusieurs semaines après la période de désactivation, 95% des participants étaient revenus sur Facebook mais y passaient 23% de temps en moins que le groupe de contrôle. Ils acceptaient également moins d’argent pour se couper à nouveau du réseau que la première fois.

Ces utilisateurs, en d’autres termes, surestimaient la valeur du service et corrigeaient (un peu) cette estimation après l’avoir quitté pendant un mois. Néanmoins peu d’utilisateurs sont prêts à partir définitivement, ce qui indiquerait que Facebook génère malgré tout beaucoup de valeur pour les consommateurs, valeur qui disparaîtrait si Facebook disparaissait.

https://medium.com/@the_economist/what-would-happen-if-facebook-was-turned-off-ddd02cc354ef

Mais à quoi tient cette valeur? Si l’on considère Facebook comme une sorte de mégapole virtuelle, sa valeur dépend d’une part des qualités intrinsèques au lieu, et d’autre part des liens affectifs, familiaux, professionnels qui font que l’on y habite même si, objectivement, d’autres endroits présentent de meilleurs qualités intrinsèques. Tout comme on peut quitter une ville du Nord pour le soleil de la Côte d’Azur, pour faire marche arrière quelques temps après par manque relationnel.

Facebook pourrait avoir une réelle valeur intrinsèque. Il en a évidemment une pour ses actionnaires, ses clients et ses prestataires, mais cela pourrait aussi être le cas pour ses utilisateurs sous forme d’une réelle valeur d’usage. En ce cas, si Facebook disparaissait subitement, une alternative similaire prendrait sa place. Mais Facebook pourrait aussi n’être que le produit de circonstances technologiques et sociales particulières, auquel cas ses utilisateurs pourraient facilement migrer vers une solution sociale nettement plus favorable en termes de prédation, d’addiction et d’impact sociétal.

L’illusion de la sécurisation.

Cet aspect n’est pas perdu pour Mark Zuckerberg, conscient qu’il est de la grande méfiance du public vis-à-vis du déficit de protection de la sphère privée dès qu’elle est connectée à Facebook ou aux GAFAM en général. C’est ainsi qu’en mars de cette année il a annoncé son intention de diminuer la proportion de (re)publications publiques au profit de conversations privées:

Il a dit que Facebook opérerait cette transition en partie par l’intégration d’Instagram, Whatsapp et Messenger afin que les utilisateurs puissent échanger des messages d’un réseau à l’autre. En fait, dit-il, Facebook irait de son format actuel de place publique numérique vers une sorte de « salon numérique », où les gens pouvaient s’attendre à ce que leurs échanges restent intimes, éphémères et protégés du monde extérieur.

https://www.nytimes.com/2019/03/06/technology/mark-zuckerberg-facebook-privacy.html

Protégés du monde extérieur peut-être, mais pas de la prédation interne à Facebook évidemment. Ce tournant vers le salon numérique et la garantie de l’intimité – vos conversations ne seront pas vendues à des tiers – marque en réalité le besoin pour Facebook d’aller encore plus loin dans l’extraction de données à partir des comportements de ses utilisateurs, données qui seront revendues à des fins commerciales. Et plus les utilisateurs se sentiront en confiance dans le salon numérique, plus ils produiront d’informations utiles en termes de leurs désirs, leurs choix, leurs opinions, leurs problèmes. Données centrales à l’activité de profilage qui est devenue le cœur de métier de Google et de Facebook, en particulier.

Certes ces opérations ne vendent pas d’information du genre « untel à dit ceci ou pense cela », mais vend le fait statistique, déduit de milliards de données, que les gens avec telle ou telle caractéristique ont tendance à vouloir ou penser telle ou telle chose, à avoir tel ou tel besoin aujourd’hui ou dans le futur. Nos données de conversation resteraient effectivement privées, mais la méta-information qui est revendue serait – et est déjà – construite à partir des éléments anonymisés que nous produisons.

Certes les utilisateurs de Facebook & Cie bénéficient, ici, d’un embryon de protection juridique contre l’exploitation non consentie des données personnelles sous la forme du RGPD, mais le choix proposé par les opérateurs (ok pour tout ou ne pas avoir accès au réseau), ainsi que le fait technologique de l’implantation de « cookies » (petits logiciels chargés lors de la visite d’un site, ou associés à un téléphone ou tablette), rendent caduque tout choix réel (5). Certes ces mesures peuvent réduire le profilage nominatif, le flicage de base, mais pas l’extraction statistique ni, donc, l’influence sociétale de ces opérateurs.

GAFAM contre démocratie.

La plupart des gens qui réfléchissent à l’impact sociétal des GAFAM y voient un grave danger en termes de liberté de choix (cad non manipulé via le profilage), en termes d’hystérisation du débat public via l’effet des bulles de résonance où l’on finit par ne parler qu’avec des gens qui pensent comme nous, en termes d’autocensure voire de censure tout court (les fameuses fake news qui sont généralement générées par les Etats eux-mêmes) (6), bref un grave danger en termes de démocratie.

Une démocratie ne peut survivre dans un monde dominé par des entreprises type GAFAM. C’est bien pour cela que la Chine prend une telle avance, son système politique de type dictatorial est adapté à, et renforcé par, la domination d’opérateurs capables d’extraction et de traitement massif d’informations issues des comportements du public. Et l’intelligence artificielle est bien entendu un facteur clé de cette capacité.

Cela dit, et c’est tout le problème, ces GAFAM dont Facebook offrent en même temps les outils permettant l’analyse, la prise de conscience, l’organisation d’événements pour contrer leur influence. On peut difficilement se battre contre leur influence sans les outils qu’ils proposent, donc sans nourrir soi-même le monstre que l’on veut domestiquer ou éliminer.

Partir ou rester?

Partir, et donc se détacher de tout ce qui constitue la camisole de force qui nous contraint et nous surveille plus ou moins subtilement, implique non seulement de se désabonner de Facebook mais de jeter nos téléphones et ordinateurs Android, Apple ou Windows, développer des compétences pour utiliser les méthodes alternatives (VPN, Signal, Tor etc…) et accepter de perdre le contact direct avec le grand public.

Cette sortie peut être une question de survie (par exemple les militants anti-nucléaires de Bure sont passés experts par la force des choses) mais pour la plupart d’entre nous elle relève plutôt d’un choix éthique, d’un choix de vie. Où se trouve le point de bascule du conflit entre la valeur d’usage du monstre et le refus de le nourrir? Ce point-là n’est pas le même pour tous, mais nous devrions tous le chercher.

Liens et sources:

(1)

(2)

(3) https://www.capital.fr/entreprises-marches/cryptomonnaie-libra-facebook-va-encore-plus-loin-que-la-concurrence-des-etats-1342515?utm_content=buffer6b200&utm_medium=social&utm_source=facebook.com&utm_campaign=Facebook_Capital

(4)

(5) http://www.rfi.fr/technologies/20181024-gafam-geants-net-sont-ils-regle-protection-donnees-tim-cook

(6)

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

8 réponses

  1. A l’origine les GAFA se sont engouffrés dans l’espace (quasi vide) de la mise en réseau numérique et du peu de connaissances en informatique de la part du grand public: Nous vous donnons un programme gratuit et nous nous occupons même de toute la partie technique.

    L’enthousiasme a été général pendant plusieurs années. En tout cas, assez de temps pour que ces entreprises deviennent tentaculaires.
    Les algorithmes, toujours plus puissants, obligent les utilisateurs d’internet à utiliser ce qui aura été décidé à leur place. L’exemple est flagrant avec Google: Le système classe pour vous les résultats de votre recherche.

    Les GAFA se sont aussi engouffrés dans le simplisme de notre époque, le grand public n’a plus été éduqué, et ce depuis longtemps, afin de faire usage de sa capacité de questionnement et donc de raisonnement. Si bien que les produits “offerts” par les GAFA, et censés être des outils (donc des moyens) sont devenus des finalités en soi pour une partie importante de ces utilisateurs.

    Alors partir où rester? En tout cas se questionner, critiquer, être curieux, analyser, élargir son périmètre de connaissance pour prendre des décisions et non laisser les géants du numérique décider à notre place.

    Merci pour votre article,
    Johan

    N.B. Un autre article intéressant ici. https://www.lepoint.fr/high-tech-internet/les-enfants-de-steve-jobs-prives-d-ipad-20-09-2014-1865015_47.php

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