Présidentielles 2017: Politiques étrangères du débat

La politique étrangère n’est pas très visible dans cet entre deux tours où les points Goodwin, les leçons de moralisme, la mauvaise foi et les attaques personnelles ont bien plus de place que l’argumentation un peu sérieuse. Normal sans doute, après tout nous sommes en campagne mais, pour une fois, l’enjeu est vraiment de taille: autant le choix entre UMP et PS ne se différenciait qu’à la marge voire pas du tout en matière de politique étrangère, autant cette fois-ci c’est très différent et mériterait que l’on s’y arrête. Dont acte.

La politique étrangère d’Emmanuel Macron, telle présentée par l’intéressé, se situe dans la droite ligne de celle menée depuis dix ans par Sarkozy et Hollande: rapprochement avec Washington dans la mesure du possible, ligne de facto pro-israélienne enveloppée d’un discours « gentil » face aux palestiniens, pro-Egypte sauce al-Sissi à fond car cela permet de vendre plein de beaux zavions de guerre, et idem envers l’Arabie Saoudite dont aucune des actions, du financement salafiste et terroriste à la guerre meurtrière au Yémen, ne vient rompre le beau marché mutuellement profitable fait de pétrole dans un sens et d’armes dans l’autre.

A sa décharge, il reconnait qu’il ne faut pas tout mélanger et que la priorité pour la France est avant tout de battre Daech, et qu’ensuite il voudrait traduire el-Assad devant la cours de justice internationale. Il reconnait également que la France a commis des « erreurs »‘ par le passé en participant à la destruction d’Etats – il pense certainement à la Libye détruite sous la houlette de Sarkozy en 2011 –  dont le chaos nourrit aujourd’hui le terrorisme. Il reconnait l’échec total de la diplomatie française et la réalité de la prise en charge du conflit syrien par les Russes et les Iraniens, et en appelle à une « feuille de route inclusive » claire et cohérente pour la suite. Cela ne va pas changer grand chose dans les faits, mais c’est déjà mieux que ce que l’on connait depuis trop longtemps. Envers la Russie, il ne reconnait pas l’annexion de la Crimée mais ne compte pas non plus remettre le sujet sur la table, une reconnaissance du fait accompli donc.

Sur l’Ukraine, il envisage une désescalade tout en insistant sut le respect des accords de Minsk. Pour Macron, Poutine est un type dangereux qui ne partage pas « nos valeurs » mais avec lequel il faut néanmoins négocier afin de stabiliser les situations susceptibles de dégénérer. Sur l’Europe enfin, il considère nécessaire un rapprochement diplomatique et militaire avec l’Allemagne afin de mieux coordonner une action commune contre le terrorisme, et à plus long terme une intégration européenne bien plus poussée. Il voit une complémentarité entre souveraineté nationale et souveraineté européenne et revendique le droit de critiquer l’UE actuelle sans pour autant faire partie du camp anti-Europe. Concernant l’immigration, il désire renforcer les moyens de police de Schengen et la gestion des flux aux frontières de l’Europe, sans rétablissement de frontières nationales. Sur l’Euro enfin, il est conscient que vu la façon dont cela se passe d’ici dix ans l’Euro aura disparu si rien ne change, et propose une politique de démocratisation de la zone euro. Bref, toutes choses globalement raisonnables et sans grands risques.

En face, Marine Le Pen a un programme nettement plus agressif allant jusqu’au renversement d’alliance au profit de la Russie quand c’est nécessaire, comme en Syrie. A tout le moins, un fort désengagement des politiques atlantistes et la sortie de l’OTAN. Elle en appelle à la normalisation des relations avec les « autorités syriennes légitimes », aka Bachar-el-Assad, et rejette toute ingérence future dans les affaires syriennes. Rupture claire avec la politique occidentale classique sur ce sujet et, très honnêtement, cela ne peut pas être pire que ce que l’Occident propose depuis quinze ans.

Elle reconnait la validité du référendum de 2014 ayant permit la restitution de la Crimée à la Russie, position lui valant d’être persona non grata par les autorités Ukrainiennes. Logiquement, elle est pour la levée des sanctions envers la Russies. Sur la Libye elle avait clairement vu juste, en 2011, en dénonçant les frappes franco-américaines et en demandant à la France de s’abstenir lors du vote de la résolution 173 à l’ONU, comme l’avaient fait Moscou et Berlin. Par rapport à l’Europe enfin, MLP envisage bien évidement une politique nationale non-alignée forte de sa capacité militaire et dissuasive.

Dans les deux cas on aurait donc plutôt une tendance à la désescalation vis-à-vis des Russes, un focus sur la lutte anti-terroriste et un recul de l’ingérence au Moyen-Orient. Mais autant il n’y a pas de grand écart entre les deux candidats concernant la géopolitique lointaine, autant les différences sont marquées en ce qui concerne l’Europe.

MLP en appelle à une « alliance des pays souverains » en lieu et place de l’Union Européenne actuelle, et un positionnement sur la monnaie qui reste assez imprécis, faisant référence à une monnaie commune mais pas unique, et un contrôle monétaire national (voir mon billet à ce sujet « Présidentielles 2017: de l’Euro à l’Euro-Franc? » (1)). Elle est évidemment vent debout contre tous les traités de libre échange style TAFTA et CETA, rejoignant en cela une majorité de la population française qui a bien compris que des traités rédigés en secret entre technocrates et gros intérêts commerciaux n’a guère de chance de lui profiter. Comme le rappelait Macron lors du pugilat débat d’hier soir, MLP critique et veut sortir d’un système européen, dont elle profite par ailleurs activement et dont elle tente de bloquer les initiatives.

Macron, évidemment, a une position opposée et en appelle à une plus grande intégration, notamment avec l’Allemagne, au nom du fait que la France sera plus forte ainsi intégrée (l’UE compte un-demi milliard de résidents) face aux USA, la Chine, l’Inde ou la Russie, que toute seule avec ses 65 millions d’habitants. C’est la ligne de rupture entre les deux candidats: dilution de la souveraineté du fait d’une intégration dans un ensemble plus vaste et a priori plus puissant, contre indépendance totale mais capacité de négociation plus faible face aux mastodontes. On pourrait dire, à terme, le modèle de l’Union Soviétique (le gros qui s’impose par sa masse) face au modèle Suisse (le petit indépendant qui s’en tire bien grâce à son intelligence et son savoir-faire). Ce qui fait peur à pas mal de gens est justement cette dérive soviétisante de la bureaucratie et de l’opacité de la gouvernance européenne: le Conseil des Ministres, vrai centre de décision politique de l’UE, est totalement opaque ce qui permet aux ministres qui y participent de dire une chose en public, et son contraire dans le secret du Conseil. Situation totalement inacceptable et il n’est pas clair que Macron s’y attaque, même s’il reconnait le déficit démocratique dont souffre actuellement l’UE.

Il me semble que si la position tenue par MLP en matière de politique étrangère, européenne ou mondiale, était tenue par un candidat capable de prendre de la hauteur et non obligé de tenir une ligne de repli sur soi bête et méchante, elle marquerait de nombreux points face à Emmanuel Macron. Même si ce dernier accepte de faire la critique de la politique étrangère française catastrophique de ces dernières années, son attachement à toujours plus d’intégration négociée entre gens très éloignés des préoccupations populaires limite fortement l’attractivité de son programme. Son principe reste quand même que si ce que l’on fait depuis quinze ans en Europe ne donne pas de bons résultats, il faut continuer à faire la même chose mais plus fort encore. Il est permis d’en douter.

 

(1) https://rhubarbe.net/2017/05/03/presidentielles-2017-de-leuro-a-leuro-franc/

 

 

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