Brexit Poker 10 – La longue route.

Ce titre fait référence à l’histoire du navigateur solitaire Bernard Moitessier qui, en 1968, décida au Cap Horn qu’il préférait abandonner les lauriers d’une victoire probable de cette première course autour du monde sans escales, au profit d’un demi-tour du monde supplémentaire pour rejoindre le paradis des îles de Polynésie.

Le Brexit c’est aussi un virement de bord à la recherche d’un paradis perdu, et c’est également un voyage qui risque de prendre plus de temps que prévu. Après la bataille parlementaire de fin janvier décrite dans le billet précédent (1) et globalement gagnée par Theresa May, cette dernière s’en est retournée chez ses partenaires (en instance de divorce) européens pour trouver une issue au casse-tête du backstop irlandais.

Backstop, point de blocage central relevant en fait de la physique quantique car il s’agit, en même temps, de fermer et de ne pas fermer la frontière entre République d’Irlande et Irlande du Nord. Ce que l’on pourrait appeler la superposition d’Etats.

Pas grand chose ne semble en être sorti jusqu’ici, hors un bruit comme quoi l’UE serait favorable à un report de la sortie du RU de 21 mois, soit fin 2020, afin de laisser un temps conséquent et moins fébrile à la recherche d’un accord validé par l’UE et par le Parlement britannique. Chose fermement rejetée par Theresa May car la pression de la date est la seule arme qui lui reste pour faire passer « son » accord, déjà rejeté le 15 janvier mais dont une nouvelle mouture sera soumise au vote parlementaire ce 12 mars.

Cela dit, le spectre d’un No deal Brexit devant quand même hanter quelque peu la Première Ministre britannique, elle a annoncé que si son accord était à nouveau rejeté le 12 mars elle pourrait considérer une extension limitée, de l’ordre de quelques semaines, de la date butoir du 29 mars. Proposition qui vient d’être acceptée par le Parlement à 502 voix pour et 20 contre (2).

Pour faire quoi je l’ignore, mais elle profite sans doute de l’air que vient de lui donner le Labour de Jeremy Corbyn, qui s’est rallié à l’option – en cas de rejet de l’accord de May et de rejet d’un accord de substitution qui serait proposé par les travaillistes – de proposer un second référendum où les Britanniques choisiraient entre un accord (même rejeté par leur Parlement) et laisser tomber le Brexit: l’option dite du Remain.

Je discutais ce lundi avec deux amis britanniques profitant d’un long week-end ensoleillé sur la Côte d’Opale, amis foncièrement pro-Brexit et nous parlions évidement de la chose. L’un d’eux fit la remarque suivante concernant le fort désir d’un contrôle migratoire, un facteur clé à l’origine du vote pro-Brexit: de nombreux articles ayant depuis lors averti de la pénurie à venir d’infirmières et de médecins étrangers qui ne pourront plus venir au RU, prédiction censée effrayer les pro-Brexit, il estime que ce fait justifie pourquoi le Brexit est au contraire nécessaire: si un pays tel le RU n’est même plus capable d’assurer ses propres besoins en matière de personnel médical, c’est qu’il est grand temps de changer le système afin qu’il le redevienne. Stand on your own two feet est une injonction courante au RU face à une personne trop tentée par l’assistanat, et un élément de fierté pour ceux qui y arrivent.

Le second fit cette autre remarque: une personnalité britannique d’origine immigrée, ayant ouvert un centre social (ou religieux, je ne sais plus) à destination d’autres immigrés et à qui l’on demandait si l’accès en était effectivement limité aux-dits immigrés, avait répondu que « bien entendu, l’accès serait également ouvert aux indigènes (indigenous people, plus correctement traduit par autochtones) ». Cet ami était choqué du fait d’être considéré, dans son propre pays, comme un « indigène » par un immigré vu que dans la culture colonialiste les « indigènes » ce sont toujours les autres.

Il est particulièrement difficile pour les héritiers d’une culture colonialiste de se faire au fait qu’ils subissent eux-mêmes, aujourd’hui, une forme de colonialisme provenant, en majorité mais pas que, de leurs anciennes colonies. Et ceci ne vaut pas que pour le RU.

Ces deux exemples me semblent illustrer pourquoi, malgré les risques réels de gros problèmes économiques à venir, de nombreux Britanniques restent sur leur position pro-Brexit: ils se sentent colonisés par des cultures trop différentes de la leur voire antagonistes, et ils n’acceptent pas la perte d’autonomie, la nécessité de faire appel à l’extérieur pour des services de base. Cela dit, comme le rappelait l’un de mes interlocuteurs, les Britanniques sont néanmoins tout à fait disposés à laisser balais et truelles aux mains des immigrés, comme quoi la cohérence n’est pas une évidence en politique.

Quel peuple derrière le Brexit?

Malgré tout ceci pose la vrai question de ce qui fait un peuple. Dans le dictionnaire on trouve que « Peuple » se définit comme:

Ensemble de personnes vivant en société sur un même territoire et unies par des liens culturels, des institutions politiques.

Quand les communautés ne se mélangent plus et vivent côte-à-côte plutôt qu’ensemble, quand le lien culturel disparaît, que reste-t-il du peuple? Le cas britannique est intéressant car le RU est composé de plusieurs peuples: les Anglais, les Gallois, les Ecossais et les Irlandais du Nord, en réalité les Irlandais protestants qui descendent de la colonisation anglaise d’une Irlande catholique mais peu importe. Ces peuples gardent leur identité propre, jusque dans les équipes de foot et de rugby, mais se considèrent également comme faisant partie du peuple britannique car ils partagent une culture de base, une identité insulaire commune et que c’est un choix de la paix plutôt que la guerre.

Le RU, comme les USA, a longtemps été un exemple de multiculturalisme très différent du modèle assimilationniste français. L’immigré peut rester dans sa propre culture pour autant qu’il se soumette aux lois du pays, et chacun vit au sein de sa communauté tout en faisant partie du peuple britannique. Cela à donné Sadiq Khan, fils d’immigrés pakistanais aujourd’hui maire de Londres, mais cela donne aussi des ghettos islamiques qui imposent la Charia.

Le RU a même mis en place des « conseils de la Charia » ou « sharia councils » (3), que certains assimilent à des tribunaux où règne la Charia plutôt que la loi britannique mais en réalité il s’agit de tribunaux religieux qui s’occupent de mariages, divorces et affaires familiales, dont les décisions ne peuvent aller contre les décisions des tribunaux officiels. Néanmoins les promoteurs du Brexit ont beaucoup diabolisé cette institution et de nombreux Britanniques y voient un grand danger d’islamisation du droit commun.

A un moment donné l’équilibre se rompt, les autochtones se sentent étrangers chez eux même s’ils restent objectivement majoritaires. Une loi naturelle des sociétés qui ne touche pas les élites car elles ont les moyens de s’en protéger, elles vivent en circuit fermé et ne savent pas ce qu’est ce sentiment de colonisation, d’être un étranger chez soi et n’avoir nul part où aller. On peut s’en moquer ou vouloir faire des leçons de morale à la France Inter, mais quand la machine de la fermeture et du rejet se (re)met en marche cela peut vite partir en vrille. Et le Brexit c’est aussi cela.

A un mois de l’échéance du Brexit la seule bonne nouvelle semble être que tout le monde, ou presque, est d’accord sur un recul de la date plutôt qu’une sortie sans accord. Date ultérieure que May veut proche et en tout cas avant les prochaines élections européennes fin mai, mais que l’UE pourrait vouloir repousser à fin 2020 en cas de non accord persistant début mai.

Brexit en mai, dixit Theresa May.

Liens et sources:

(1)

(2) https://www.rtbf.be/info/monde/detail_gb-le-parlement-vote-pour-la-nouvelle-strategie-de-may-qui-pourrait-impliquer-un-report-du-brexit?id=10157486

(3) https://fullfact.org/law/uks-sharia-courts/

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A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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