Islamophobie, comment s’y retrouver?

Il y a aujourd’hui en France une guerre contre la liberté d’expression, menée par une frange de la population dont l’arme principale est l’accusation d’islamophobie et l’emblème, la musulmane voilée. La bataille fait rage dans l’arène politico-médiatique, les munitions étant fournies par des événements montés en épingle: l’attentat islamiste de la préfecture de Paris le 3 octobre, l’affaire de l’accompagnatrice voilée de Dijon le 11 octobre, l’attentat contre une mosquée de Bayonne le 28 octobre, pour n’en mentionner que les plus récents. Depuis 2012 en effet, 263 personnes ont été tuées en France dans le cadre d’attentats islamistes. Je n’ai pas connaissance de musulmans tués en France dans le cadre d’attentats islamophobes, mais je peux me tromper.

L’islamophobie, en français, désignerait la peur irrationnelle de l’islam. Cela existe certainement, mais ce n’est pas en attaquant et en stigmatisant les gens atteints de phobie qu’on les soigne. Au contraire. Sa seconde définition serait la détestation de l’islam et des musulmans, posture a priori pensée et « rationnelle » du moins dans l’esprit de celui ou de celle qui la porte. C’est alors un choix ou le fruit d’un cheminement menant à cette prise de position.

Ce même choix ou cheminement peut mener à détester les curés et/ou la religion catholique, le club de foot de la ville voisine ou l’oeuvre d’Amélie Nothomb: il relève de la liberté individuelle, et l’expression de ce rejet, tant qu’elle n’est pas diffamante, relève de (feu?) la liberté d’expression.

L’expression de la détestation de l’islam ne devrait donc, en principe, poser problème à personne ce d’autant que, comme le disait par exemple l’ex-journaliste de Charlie Hebdo Zineb El Rhazoui sur le plateau du Grand Oral (1), il y a aussi de bonnes raisons de détester l’islam – elle en sait quelque chose. Tout comme son ex-confrère Riss qui, interviewé sur RTL (2), postule clairement la nécessité de la lutte contre le radicalisme religieux et dénonce l’usage abusif de l’accusation d’islamophobie pour intimider et faire taire toute critique de l’islam. Il en accuse évidement les islamistes mais, surtout, ceux qu’il nomme les « collabos »: une partie de l’élite, des intellectuels non musulmans qui, par confort, paresse ou peur, cautionnement l’accusation d’islamophobie en l’intégrant dans une lutte plus large contre l’oppression en général.

Les bénéficiaires de l’islamophobie.

Lutte actuellement incarnée par la question du voile islamique dans le cadre de l’accompagnement scolaire, mais également par le burkini, les repas sans porc à l’école, la ségrégation à la piscine, le foulard « sportif » de Décathlon et d’autres sans doute. On entend même qu’à Chanteloup-les-Vignes on se demande pourquoi il n’existerait pas de plages islamiques au même titre qu’il existe des plages nudistes (3). En effet.

Loin de moi l’idée de penser qu’il n’existe pas un réel problème social en France (et pas que) qui pousse certains membres de la communauté musulmane dans les bras de l’islamisme. Il semble évident que certains groupes tel le CCIF récupèrent cette problématique afin d’avancer un agenda purement politique. Ce problème social existe et il faut le traiter, mais ce n’est pas en interdisant la critique de l’idéologie islamiste, en jouant le jeu du CCIF & Cie, que l’on va le traiter de manière constructive.

Au contraire, et c’est ce qu’explique entre autres l’historien Georges Bensoussan: l’immigration de masse fut imposée aux Français par l’élite politique et capitalistique du moment, sans que cette immigration ne soit correctement gérée, et c’est aujourd’hui ces mêmes Français qui en subissent les conséquences (4). L’élite, elle, incapable de proposer des solutions à un problème qui ne la touche pas directement, se contente de « gérer » les choses via le clientélisme politique (l’achat de la paix sociale) et l’étouffement, par toutes voies possibles, de la critique au nom de « la lutte contre l’islamophobie ».

L’islam politique, évidement, s’engouffre dans la brèche. Qu’une femme voilée, soi-disant française, explique que la justice n’a pas à s’occuper de Tariq Ramadan (accusé de multiples viols), pas de problème:

Au même moment Henda Ayari, l’une des victimes présumées de Ramadan (tout comme Zineb El Rhazoui et les femmes musulmanes qui osent résister à l’oppression islamiste) doit faire face à un flot continu de menaces en tous genres, du viol en réunion à la mort. Pas de problème.

Abdelaziz Chaambi, président de la Coordination contre le Racisme et l’Islamophobie (CRI), en appelle à une espèce de soulèvement de la population musulmane contre la soumission. Pourquoi pas, mais pour demander quoi au juste? Le bombardement d’Israël? L’islam en tant que religion officielle de la France et l’imposition de la Charia? Le droit de ne pas respecter les lois de la République? Mystère. Mais pas de problème.

La guerre des tribunes.

Ces appels à peine voilés (!) à la guerre civile proviennent des deux bords, de la frange à Zemmour & Cie comme de celle à Chaambi & Cie, et on les retrouve dans les réactions au combat entres tribunes suite à l’affaire de la femme voilée de Dijon:

Le 15 octobre Le Monde publiait une tribune intitulée « Jusque’où laisseront-nous passer la haine des musulmans? », signée par 90 personnalités dont Omar Sy, Rokhaya Diallo (celle qui considère la blancheur des pansements comme une preuve de racisme au quotidien), Guillaume Meurice humoriste « super-bobo » bien connu de France Inter, ou encore l’inénarrable Danièle Obono, fille de banquier « opprimée » qui mange à tous les râteliers (5):

Les 90 personnalités poursuivent leur adresse à Emmanuel Macron, lui demandant « de dire, avec force, que les femmes musulmanes, portant le foulard ou non, et les musulmans en général ont toute leur place dans notre société ; de refuser que nos concitoyens musulmans soient fichés, stigmatisés, dénoncés pour la simple pratique de leur religion et d’exiger solennellement que cessent les discriminations et les amalgames envers une partie de notre communauté nationale. Il en va de l’avenir de notre pays. »

https://www.nouvelobs.com/culture/20191015.OBS19818/90-personnalites-appellent-macron-a-dire-stop-a-la-haine-contre-les-musulmans-de-france.html

Personnellement je n’ai pas de problème avec cet appel, je note simplement que dans le cas précis de l’affaire de Dijon la femme en question ne portait pas un simple « foulard » mais un voile islamique noir, emblème extrémiste qui, porté en un tel lieu, relève de la provocation. C’est le même problème que celui de l’affiche de la FCPE discuté précédemment (6), où l’image d’une jeune musulmane portant un foulard coloré est censée représenter « la maman musulmane » dans toute sa candeur. Sauf que la « maman musulmane » c’est aussi Zoulikha Aziri, mère de Mohammed Merah.

Refuser de faire cette distinction me pose clairement un problème, tout comme me poserait un problème le fait que des chrétiens revêtent des tuniques de Croisés lorsqu’ils visitent une institution musulmane.

Je ne suis visiblement pas le seul et, le 22 octobre, paraissait dans le journal Marianne une contre-tribune intitulée « Le voile est sexiste et obscurantiste » signée de 100 personnalités musulmanes disant entre autre ceci:

Les auteurs de « la tribune des 90 » parue dans Le Monde, ont été mus par la volonté de combattre la stigmatisation et l’amalgame. Démarche qui part d’un bon sentiment. Cependant, nous affirmons ici que c’est bien le voile qui stigmatise les femmes.

Nous nous désolons de voir ces 90 Français faire l’amalgame entre « des » musulmans orthodoxes obsédés par le corps des femmes, et « les » musulmans tout court.

LES musulmanes ne portent pas le voile, sachez-le bien. Ce sont DES musulmanes qui le portent. DES musulmanes qui font une lecture patriarcale et faussement littéraliste du texte coranique. DES musulmanes et DES musulmans qui refusent l’intelligence de la foi, qui refusent d’allier la foi avec l’exercice de la Raison critique.

https://www.marianne.net/debattons/tribunes/le-voile-est-sexiste-et-obscurantiste-l-appel-de-100-musulmanes-de-france

Outres les inévitables intimidations et menaces en provenance de la « communauté musulmane » envers toute remise en question de leur légitimité victimaire, on a vu apparaître ce clip de rap opposant « 7 millions de musulmans » à ces 100 signataires. Pas de problème.

Le piège de l’islamophobie.

Une synthèse lucide du « piège » de l’islamophobie me semble être faite par l’enseignante et essayiste Fatiha Boudjahlat dans cet article intitulé « Le piège de l’islamophobie » de la Revue des Deux Mondes:

Nous sommes confrontés à un activisme des indigénistes et des islamistes qui consiste en des stress tests infligés à notre République. Opérations incessantes de testing avec le burqini, les « mamans voilées » des sorties scolaires, le voile pour les fillettes, et, actuellement, la polémique autour de l’islamophobie.

https://www.revuedesdeuxmondes.fr/le-piege-de-lislamophobie/?fbclid=IwAR1NKQUwtvC88rCfoVGq-_wX266-BRb90fxhrJ_BoMQDAMVNZNevwFd0VGc

Où se situer dans tout ce bazar?

On ne peut pas penser cette problématique en partant de l’islam car l’islam n’existe pas en soi. Il n’existe qu’à travers les comportements des musulmans qui suivent, de près ou de loin, les préceptes d’une multitude d’interprétations plus ou moins sectaires de la tradition coranique. Du soufisme au wahhabisme en passant par le chiisme ou le salafisme, chaque courant se divisant en autant d’interprétations qu’il existe d’imams et se redivisant ensuite en autant de manières de faire qu’il n’existe de musulmans. Du djihadiste psychopathe convaincu au simple croyant considérant sa foi comme une affaire strictement personnelle, toutes et tous relèvent de l’islam mais on ne peut rien faire avec un concept aussi large.

On ne peut donc que se positionner au cas par cas, d’où la nécessité, à mon avis, de faire la distinction entre « voile » et « voile », le voile candide porté par tradition par les unes n’ayant rien à voir avec le voile « de combat » des rigoristes et des militantes d’une islamisation de la société française. Il faut reconnaître la provocation pour ce qu’elle est.

Il faut également, toujours à mon humble avis, sortir de la vision manichéenne du musulman pauvre et opprimé face au « blanc » riche et privilégié. Les musulmans bénéficient des largesses financières des pays pétroliers qui leurs paient leurs mosquées, financent leurs associations et leurs fournissent, évidemment, les imams les plus radicaux (7). Personne ne peut l’ignorer. De l’argent, la communauté musulmane n’en manque pas ou du moins, pas plus que le « blanc privilégié » qui se bat contre le déclassement son gilet jaune sur le dos, et se fait tabasser par les flics au même titre que l’Arabe du coin.

Le voile est-il un choix?

Reste la question du choix. On ne peut dire a priori qu’une musulmane voilée, en France, ne le fait pas par choix. Choix par définition respectable tant qu’il reste dans le cadre « républicain », si ce mot a encore le moindre sens. Disons le cadre de la loi. Il n’y a pas d’études très fiables sur cette question mais à en croire cet article de Slate (8) la coercition serait minoritaire (en France, entre 6% et 20% des femmes voilées, selon les sources) et les femmes en réalité plus rigoristes que les hommes.

Ce débat est complexe. Bons sentiments et hypocrisie victimaire se mélangent avec enjeux politiques et commerciaux. De l’extérieur, on peut se trouver en accord sur tout sauf sur la question du voile selon que l’on considère qu’il s’agit ni plus ni moins d’un signe d’oppression envers les femmes, d’une provocation politique islamiste, ou un choix religieux libre et assumé par ces mêmes femmes. Tout existe, et il nous faut apprendre à nous y retrouver pour ne pas être manipulés par les uns ou les autres.

Surtout, il nous faut nous assurer de ne pas détruire le peu qu’il reste de la liberté d’expression (et donc de la liberté politique) sur le terrain miné de l’industrie victimaire et ses diverses récupérations. On peut ne pas être d’accord et garder la capacité de le dire, et tant pis si cela fait hurler les ordonnateurs de la bien-pensance ou les opportunistes barbus ou voilées.

Liens et sources:

(1)


(2)

(3) https://twitter.com/i/status/1190995387760418817

(4)

(5) https://www.lexpress.fr/actualite/politique/daniele-obono-a-la-sorbonne-une-nomination-qui-interroge_2051368.html

(6)

(7) https://www.nouvelobs.com/societe/20180529.OBS7390/valises-de-billets-et-dons-hors-controle-la-tres-opaque-gestion-de-l-islam-de-france.html

(8) http://www.slate.fr/story/124142/femmes-voilees-coercition-pressions

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

4 réponses

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.