L’offensive souverainiste sur le « et en même temps ».

A moins de ne s’intéresser qu’aux chats, suivre les fils d’actualités sur Facebook, Google, Twitter & Cie renvoie, ou en tout cas me renvoie, à une forme de sidération questionnante: ces gens sont-ils sérieux? L’ignorance, la mauvaise foi, l’hystérie victimaire, la , la bêtise, la violence qui submergent, en flots épais et poisseux, les digues de l’honnêteté, de la rationalité et de la dignité relèvent-elles d’un grand théâtre, ou plutôt de croyances, de principes manichéens profondément enracinés contre lesquels les seules options réalistes sont la soumission ou le combat frontal?

Pour ne parler que de l’Occident européen que, tout comme vous sans doute, chère lectrice ou lecteur, je pratique pour l’essentiel, le « en même temps » macroniste illustre une forme d’idéal jusqu’ici, avouons le, largement partagé dans les faits: nous voulons la liberté et, en même temps, la sécurité. Des services publics mais, en même temps, peu de taxes. Du carburant pas cher mais des politiques écologiques, des migrants mais pas des islamistes ni des profiteurs, l’égalité hommes-femmes mais le respect des traditions inégalitaires issues de la « diversité », la souveraineté nationale mais aussi Schengen, la PAC et les services « gratuits » des Gafam.

Nous voulons une finance propre mais, en même temps, faut que ça rapporte. Nous voulons des vêtements et produits écolos mais, en même temps, au prix de l’importé chinois ou espagnol. Nous voulons la liberté d’expression et, en même temps, interdire toute expression pouvant heurter telle ou telle communauté victimaire. Nous voulons la laïcité et, en même temps, la tuer par obligation morale de tolérer les intolérants. Nous ne voulons pas être fliqués mais nous voulons que la police soit omniprésente dès lors que nous en avons besoin. Nous voulons du bio et des circuits courts, mais aussi des vols pas chers pour des vacances à l’autre bout du monde.

Rien de ceci n’est nouveau, mais l’épisode Covid-19 et son cortège de communication anxiogène, d’inepties technocratiques, de mensonges, de corruption, d’opportunisme, de répression outrancière associée à la disparition par décret de nombreux droits fondamentaux, a sans doute joué sur le « en même temps » tel un élastique tendu un peu plus chaque jour de confinement.

Multilatéralistes contre localistes.

Aujourd’hui, face à l’ampleur du désastre, l’élastique se rompt, laissant deux fronts face à face: d’un côté les multilatéralistes pour qui le monde se divise entre quelques grands Empires, de l’autre les localistes pour qui le monde se divise en une multitude de souverainetés.

Pour les tenants des Empires, seuls comptent les agrégats et les grands rapports de force géopolitique. La démocratie y est très relative, la gestion réelle étant aux mains de technocraties toute-puissantes, l’équivalent moderne de la caste aristocratique d’antan. L’ est un exemple concret de cette logique d’Empire, une logique justifiée par la présence d’autres Empires (les sphères d’influences US et chinoises, le monde musulman sunnite que se disputent la Turquie et l’Arabie Saoudite…) avec lesquels il faut arriver à négocier d’égal à égal.

Pour les localistes par contre, seul compte le périmètre de souveraineté. En gros, les frontières nationales. Tout ce qui est externe à ces frontières est vu comme autant d’autres souverainetés avec lesquelles il faut bien évidemment s’entendre le mieux possible, et commercer, mais avec un minimum de dépendance vu que la dépendance mène mécaniquement à l’ingérence et, donc, à la perte de souveraineté.

On ne peut pas être « en même temps » multilatéraliste et localiste. On ne peut pas, comme essaie pourtant de le faire Macron, prétendre garantir la souveraineté française et travailler à une plus forte intégration de l’Union Européenne, ces deux objectifs étant objectivement incompatibles.

Nous sommes donc, me semble-t-il, face à un choix fondamental entre l’adhésion à l’Empire ou à la Nation. Rome ou le village d’Astérix. Les Britanniques, par exemple, ont fait un choix, certes mal informé, mais un choix de principe pour le localisme alors que, pourtant, ils ont une culture d’Empire qui survit encore aujourd’hui en tant que Royaume-Uni (un ensemble de Nations) et de part le Commonwealth.

Au cœur même des Nations, la tendance émancipatrice des régions (en général les plus riches, celles qui estiment avoir les moyens d’exister seules et ne veulent plus subventionner les moins riches) illustre ce désir d’un retour aux sources mythologiques locales, à des frontières clairement identifiées au sein desquelles il existerait une culture et une langue dominante partagée par toutes et tous. Lombardie, Catalogne, Flandres belges pour principaux exemples.

La mouvance souverainiste française, de Marine le Pen à Mélenchon en passant par Eric Zemmour et , semble dominante aujourd’hui face au front européiste ou « maastrichien », pour parler comme Onfray. A tel point que le champion local du multilatéralisme, , se sent obligé d’utiliser leur langage en cette période post-Covid qui, de toute évidence, a mis en lumière les dangers d’une dépendance à autrui pour les produits essentiels. « Souveraineté nationale » n’est plus un gros mot, même en Macronie, et même si c’est en réalité la souveraineté de l’UE qu’il faut entendre ici.

Pour une culture traditionnellement basée sur une compétition entre « la droite », globalement conservatrice et méritocrate, et « la gauche » globalement progressiste et statutaire, la transformation politique vers la compétition entre multilatéralisme et localisme n’a rien de simple. Ne serait-ce que du fait de la coexistence, sur les deux fronts mais surtout sur le front localiste, d’ennemis héréditaires: peut-on imaginer Besancenot et de Villiers côte à côte lors d’une manifestation pour le retour du franc, pour la renégociation des traités européens, pour la fermeture des frontières, pour le protectionnisme au bénéfice d’industries relocalisées en ?

Côté multilatéraliste, cela demande moins d’imagination: les Verts, le PS, LREM et l’aile modérée de LR partagent une perspective de blocs. Les objectifs à atteindre ne se limitent pas aux frontières nationales: que ce soit pour l’écologie, pour la progression des droits humains, pour le pouvoir « expert » tenant la main d’une démocratie de façade face à un monde (trop) complexe, ou pour la gloire du « leadership » français à la de Gaulle se réalisant sur l’échiquier mondial, la partie se joue entre blocs, entre Empires.

Il faut donc s’assurer, a minima, une position de contrôle de l’Empire auquel on appartient. D’où l’importance des traités et des organismes supra-nationaux qui, à cette fin, valent largement les pertes de souveraineté qu’ils impliquent.

Hors Europe, le localisme est clairement établi en Inde, aux USA version Trump, en Russie. La Chine est tellement vaste et puissante qu’elle est un Empire à elle toute seule, mais sa souveraineté absolue reste parfaitement non négociable. Partout où l’on regarde, les traités politiques multilatéraux cèdent face aux individualismes nationaux: Otan, Opec, Ligue Arabe, traités sur les armes nucléaires et les missiles, etc… Les Nations Unies ont bien du mal à survivre, sans parler de l’OMS.

La traduction politicienne de ce changement de perspective, du passage d’une lutte gauche/droite à une lutte multilatéraliste/localiste n’est pas encore faite en France, ni d’ailleurs dans la majorité des pays européens mais elle se fait en Hongrie, en Pologne, elle frémit en Italie.

La nouvelle revue Front Populaire, lancée cette semaine avec grand succès par Michel Onfray et une large équipe de personnalités ayant, pour point commun, une volonté souverainiste face aux « maastrichiens », est clairement une initiative visant à installer ce nouveau rapport au sein de la société.

Michel Onfray se déclare « gauchiste libertaire » mais cela ne l’empêche pas d’avoir de nombreuses vues commues avec un Eric Zemmour, conservateur nationaliste s’il en est, sur à peu près tout sauf sur la manière dont l’Etat doit être géré: Onfray est un girondin décentralisateur adepte de l’éducation populaire, Zemmour un jacobin centralisateur et autoritaire (1).

Aucun de ces deux hommes ne semble entretenir de perspectives politiciennes, ce qui libère certainement leur parole et illustre, en fait, la question de fond: étant admis que l’on est d’accord sur le principe localiste / souverainiste, dans quel Etat veut-on vivre? Le Léviathan autoritaire de Thomas Hobbes, ou le municipalisme libertaire de Murray Bookchin?

L’argument maastrichien.

C’est sans doute à ce niveau-là que se réalisera la fracture entre localistes, et c’est cette incertitude que mettront en avant les multilatéralistes / européistes: les traités européens, justement, sont là pour garantir une certaine stabilité, une continuité certes moyennement démocratique mais qui évite les excès. Voir par exemple en Hongrie, où un Viktor Orban s’assied sur les principes fondateurs de l’UE au nom d’un « protecteur » qui est, en réalité, une tentative de retour à la dictature pure et simple.

Sauf qu’évidemment, comme on l’a vu notamment en France lors du confinement Covid-19, l’UE ne protège en rien les peuples contre les décisions arbitraires de régimes aux forts tropismes autoritaires. Et aucun Chef d’Etat membre de l’UE ne voterait pour des lois contraignantes susceptibles de réguler son pouvoir de contrôle domestique.

Que reste t’il alors à la proposition multilatéraliste? En théorie, l’effet d’échelle. Un marché interne de 500 millions de personnes a plus de moyens d’être souverain, c’est-à-dire de répondre de manière rationnelle à l’ensemble de ses besoins, de développer des infrastructures modernes et abordables, qu’un marché interne de 67 millions ou, pire encore, de 10 millions. Les Empires existent car, tant qu’elle reste gérable, la taille a des avantages: stabilité, brassage démographique et culturel nourrissant l’innovation, puissance militaire et commerciale face aux autres Empires.

C’est très précisément l’argument des européistes ou « masstrichiens »: vous perdez une partie de souveraineté qui est reportée à l’étage supérieur, celui de l’Empereur ou, aujourd’hui, de la technocratie et de Commissions et Conseils opaques, mais vous gagnez sur tout le reste.

Marché de dupes?

Sur le papier, sans doute pas. Dans la pratique, malheureusement, oui, à cause de la corruption. Celle-ci a toujours existé au cœur des institutions, et plus l’institution est éloignée de la population qu’elle « gère », plus la corruption est rampante. Le lobbyisme (intense à Bruxelles) n’est que la partie visible de l’iceberg. Les promesses et processus censés garantir la transparence sont systématiquement détournés (2).

« Le pouvoir corrompt, et le pouvoir absolu corrompt absolument », une citation de Lord Acton, au XIXème siècle, qui n’a rien perdu de sa vérité. C’est sans doute une vérité indépassable de la condition humaine, une vérité que certains rêvent de dépasser via l’intelligence artificielle mais qui représente, pour encore un certain temps à mon avis, la frontière du politiquement possible: comme tout processus physique génère de l’entropie, c’est-à-dire une perte d’énergie menant à la mort, tout processus institutionnel génère une corruption qui finit par détruire la raison d’être de l’institution.

Si l’Europe est aujourd’hui tellement mal vue par les souverainistes, c’est d’abord du fait d’une perception de corruption: du traité de Maastricht refusé mais « repassé » en douce à Lisbonne, aux traités de libre échange avec les USA et le Canada négociés en grand secret (3), en passant par les affaires internes louches et l’observation que tout le monde triche sur le libre-échange (Chine comme USA), mais pas l’UE qui en fait les frais (au profit de qui?), c’est plus le fonctionnement du système que son objectif fondamental qui est rejeté. A raison, malheureusement.

Souverainisme, à quel prix?

Reste alors la question qui tue: que coûte le souverainisme? Il semblerait, selon un article paru dans Forbes, que le Brexit coûtera aux Britanniques de l’ordre de 200 milliards de livres sterling, soit l’équivalent de toute la contribution britannique à l’UE depuis son adhésion en 1973 (4).

Le souverainisme n’est pas gratuit. Ici comme ailleurs, la liberté a un prix et il a tendance à être très élevé. J’avoue que l’expérience de soumission de masse vécue pendant le confinement ne me donne pas beaucoup d’espoir quand à la volonté, autre que de façade, d’émancipation de la population française dès lors qu’elle aurait idée de la facture. Le « et en même temps » n’a pas dit son dernier mot.

Liens et sources:

(1) https://www.causeur.fr/eric-zemmour-michel-onfray-souverainisme-177427

(2) https://zerhubarbeblog.net/2019/05/16/ou-va-leurope/

(3) https://zerhubarbeblog.net/2012/02/10/acta-acte-corruption-totalement-assumee/

(4) https://www.forbes.com/sites/niallmccarthy/2020/01/21/brexit-costs-close-to-matching-britains-total-eu-contributions-infographic/#69ebc1291c55

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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