Le Métavers, dystopie techniciste?

Le film Ready Player One, de Spielberg sorti en 2018, est sans doute un bon exemple du principe du Métavers: un monde virtuel immersif en 3D permettant de s’échapper des tourments du monde « réel », un méta- au sein duquel on vit une vie parallèle bien plus riche et libre, a priori, que dans ce « réel » en décrépitude, mais qui s’inscrit néanmoins dans ce « réel » et nous y ramène un jour, de gré ou de force.

La version du Métavers envisagé par Facebook (récemment renommé « Meta » afin de souligner cette nouvelle frontière du cyberespace qu’il compte coloniser à son profit) se veut nettement plus policée que l’Oasis du film susmentionné.

Dans sa présentation, Marc Zuckerberg insiste lourdement sur les rapports interpersonnels, ce qui est logique vu que la surveillance de masse est le carburant de base des algorithmes de prédiction des comportements du « produit » (nous), prédictions qui sont ensuite vendues à des tiers (gouvernements, polices, lobbies et sociétés commerciales) et font la fortune de Facebook Meta, Google, et les GAFAM en général (voir l’article sur le capitalisme de surveillance).

Qu’est-ce que le Métavers.

Ce cadre introductif posé, de quoi un Métavers est-il véritablement le nom? Pour ses avocats tel Zuckerberg, il est une extension quasi infinie de la réalité « réelle », un lieu où nous continuons notre existence par d’autres moyens, mais tout en restant nous-même via notre avatar. Notre avatar, c’est notre double virtuel. Il est ce que nous pilotons à travers notre casque de RV (Réalité Virtuelle), nos gants et équipements de retour de force qui nous permettent de ressentir ce qui agit sur son corps numérique.

Du coup de poing à la caresse sensuelle, dans l’absolu notre avatar et nous-mêmes sommes fusionnels, un continuum homme-machine nous permettant aussi bien d’assister à une réunion de travail dans une pièce virtuelle avec d’autres avatars, que de piloter un X-Wing à la surface de l’Etoile de la Mort. Notre avatar, c’est-à-dire « nous » transposé dans le Métavers, y est régi par des lois, et bien sûr par le business: on peut y travailler, y vendre ou y acheter des services ou des biens virtuels (1).

Une manne financière énorme qui sera partagée entre le gestionnaire du Métavers et les fournisseurs d’applications composant les différentes partie du Métavers, comme des jeux ou des services spécifiques.

Mais, pour que cela marche, il ne peut exister qu’un seul Métavers, tout comme il n’existe qu’un seul Internet. Il n’est pas imaginable d’avoir différentes interfaces pour accéder à différents Métavers, tout comme nous n’imaginons pas d’avoir des ordinateurs différents pour accéder à Facebook, Google ou Twitter. Nous utilisons la même adresse IP pour tout, le même protocole, et nous devrons pouvoir utiliser le même avatar pour toutes nos incursions au sein du Métavers.

Ceci implique une collaboration entre les différents fournisseurs de Métavers, en gros les GAFAM, afin d’assurer une navigation fluide entre les différentes parties de la chose. En ce sens, le Métavers va favoriser la consolidation des empires numériques, et rendre de facto impossible tout contre-pouvoir réel. Le Métavers, c’est l’aboutissement de la montée en puissance du secteur numérique.

Le Métavers et la classe des inutiles.

Le marketing se concentrera, comme toujours, sur des gens beaux et qualifiés se retrouvant pour travailler ou se détendre, pour apprendre ou pour enseigner dans un virtuel débarrassé des contraintes matérielles. Une vision du monde qui correspond à celle des concepteurs et développeurs du Métavers, et plus généralement aux 20% les plus avantagés de la population des pays technologiquement avancés (dont la Chine et l’Inde, et plus seulement l’Occident) qui travaillent dans la technologie, la finance et l’électronique (secteur dit « FTE »).

Ces 20% sont, et seront de plus en plus, les maitres du monde au sens où ils décideront, entre eux, du cadre de vie des 80% restant. Tout comme nous le voyons actuellement avec la dictature sanitaire et les techniques de tracking et de ségrégation comme le QR code, la technologie et les algorithmes nous sont imposés de manière unilatérale, sans que la population y puisse grand chose.

Ceci est vrai, malheureusement, dans le cadre de la vie « réelle », mais ce le sera d’autant plus dans le Métavers où toute notion de « représentativité » ou de « démocratie » aura définitivement disparu, au profit d’un « gouvernement » par des « experts », autrement dit par des algorithmes et des moteurs d’IA entièrement tournés vers la maximisation des avantages et des profits des gestionnaires du système.

Ces gestionnaires sont, outre les concepteurs et financeurs des plateformes, les gouvernements (dont les membres sont pour l’essentiel issus de ces mêmes 20% de la population la plus privilégiée), qui partagent avec les premiers un souci existentiel: comment gérer les 80% de la population devenue globalement inutile du fait de l’automatisation, de la robotisation et de l’intelligence artificielle? Que faire de cette Useless Class, de cette classe inutile?

Yuval Noah Harari, auteur à succès avec lequel j’ai pourtant quelques désaccords, fait partie de ces « analystes » qui en arrivent à la conclusion qu’une immense partie du travail humain sera, tôt ou tard, remplacé par la machine. Certains ont sérieusement documenté la chose:

En septembre 2013, deux chercheurs d’Oxford, Carl Benedikt Frey et Michael A. Osborne, ont publié « The Future of Employment« , dans lequel ils ont étudié la probabilité que différentes professions soient prises en charge par des algorithmes informatiques dans les 20 prochaines années, et ils ont estimé que 47 % des emplois américains sont à haut risque. Par exemple, il existe une probabilité de 99 % que, d’ici 2033, les télémarketeurs et les souscripteurs d’assurance humains perdent leur emploi au profit d’algorithmes. Il y a 98 % de probabilité que la même chose arrive aux arbitres sportifs. Caissiers – 97 %. Chefs cuisiniers – 96 %. Serveurs – 94 %. Techniciens juridiques – 94 %. Guides touristiques – 91 pour cent. Boulangers – 89 pour cent. Chauffeurs d’autobus – 89 pour cent. Ouvriers de la construction – 88 pour cent. Assistants vétérinaires – 86 pour cent. Agents de sécurité – 84 pour cent. Marins – 83 pour cent. Barmans – 77 pour cent. Archivistes – 76 pour cent. Charpentiers – 72 pour cent. Sauveteurs – 67 pour cent.

https://ideas.ted.com/the-rise-of-the-useless-class/

Pour Harari, la plus grande partie de ce que les enfants apprennent aujourd’hui leur sera inutile à 40 ans. Selon lui le monde devrait donc connaître, d’ici 2033, une évolution majeure menant à la création d’une vaste classe de bouches inutiles, la Useless Class, qu’il faudra gérer et contenter, d’une manière ou d’une autre et pour éviter, surtout, qu’elle ne se révolte en masse et ne détruise le petit paradis des 20% de la classe dominante.

L’affaire covidiennne n’est pas le sujet de cet article, mais il n’aura échappé à personne, j’imagine, que ce qui se met aujourd’hui en place pour surveiller, contrôler, réguler les populations via les systèmes actuellement nommés « pass sanitaire », green pass » ou autres « Covid Safe Test » selon les endroits, ne sont encore que des versions rudimentaires du système de crédit social chinois, lui-même le modèle d’un système mondialisé de la domination étatique.

Great Reset et monnaie électronique.

Un système d’ailleurs récemment théorisé par le Maître de Davos, Klaus Schwab, dans le Great Reset dont je propose un résumé ici (2): face au changement climatique, aux épidémies et tout et tout, nous allons devoir abandonner une bonne partie de ce qui nous paraît aujourd’hui relever du normal (en bien ou en mal d’ailleurs), au profit d’une gestion par les « experts » et d’un mode de vie beaucoup plus rationnel en termes de consommation énergétique. Pour les 80% bien sûr, pas pour les dominants, et il faudra donc recourir à de hauts niveaux de manipulation et de coercition pour y arriver. Nous en voyons aujourd’hui l’ébauche sous couvert covidien.

Dans la même logique, le nerf de la guerre qu’est l’argent est en passe de devenir la mesure de la longueur de la laisse que le pouvoir voudra bien nous octroyer. La transition de la monnaie fiduciaire que nous connaissons, vers un système 100% électronique sous contrôle direct des banques centrales, est en cours. La Chine teste sa version du Yuan électronique depuis plusieurs mois (3), le e-dollar et le e-euro sont à l’étude, et le but de tout ceci est d’abord de contrôler tous les mouvements financiers, ensuite de remplacer les monnaies virtuelles privées, genre Bitcoin, avec une monnaie d’Etat intrinsèquement compatible avec le Métavers.

Un aspect spécifique des virtuels, a fortiori du Métavers, est le lien entre virtualité et économie réelle via les NFT (Non fongible tokens, ou jetons non fongibles), des actifs que l’on peut acheter dans le Métavers, et revendre dans le Métavers ou ailleurs, via les cryptomonnaies.

Une solution pour ceux qui ne sont rien.

Le principe de la Useless Class est apparu en France à travers la phrase d’un certain Emmanuel Macron, en 2017: Des gens qui réussissent et d’autres qui ne sont rien. Ceux qui ne sont rien, c’est la Useless Class, la classe des inutiles, celle qu’il va falloir gérer à la manière d’un vaste troupeau via, notamment, les QR codes et autres systèmes d’identification et de traçage. Qu’il faudra nourrir et occuper, et bien sûr réduire le plus possible au fil du temps.

J’avais tenté, à l’époque, de résumer les solutions envisageables par « ceux qui ne sont rien » face à leur relégation (4): la migration, la révolte, et l’échappement vers des mondes imaginaires religieux ou technologiques. En nos contrées, la migration n’est plus une option, et la révolte improbable vu la facilité de manipulation des masses associée à la puissance des milices étatiques dite « forces de l’ordre ».

Reste l’échappement, et c’est très précisément ce qui permet au jeune héro de Ready Player One de tenir, tout comme le Métavers de Facebook & Cie aura pour objectif premier d’occuper, tout en l’exploitant, le bétail humain asservi à la domination technologique.

Premiers pas sous couvert de confinements covidiens.

Zoom, le télétravail, les achats de nourriture en ligne, les apéros virtuels testés pendant les confinements sont autant de ballons d’essais, de premiers pas vers la vie au sein du Métavers. On y fera plus de politique, on y fera de l’adaptation forcée justifiée par toutes sortes de menaces ad hoc: climat, terrorisme, épidémies. L’expérience covidienne montre à quel point il est désormais facile de manipuler la population mondiale, de lui faire croire n’importe quoi et de la soumettre par la peur et la menace.

L’expérience du proto-Métavers universel testé lors de ces confinements aura également permis d’en mesurer les effets catastrophiques sur l’éducation des masses (5). Une excellente nouvelle pour qui veut limiter les capacités de critique sociale, de compréhension politique, économique et scientifique des populations au strict minimum opérationnel.

Avec un encadrement très majoritairement idiot et obéissant par principe aux dictats hiérarchiques quels qu’ils soient, l’ déléguée au Métavers sera, pour les 80%, un lieu d’apprentissage ludique à l’abrutissement pendant que les 20% dominants, eux, bénéficieront toujours de petites classes réelles avec de vrais profs triés sur le volet.

La dystopie n’est pas encore garantie.

Cependant le pire n’est jamais certain et, même si à court et moyen terme le Métavers sera sans doute une réponse de la classe dominante à la nécessité de gérer une vaste population déclassée, si l’Humanité y survit les perspectives d’une évolution combinant le monde dit réel et le Métavers n’ont a priori guère de limite autre que l’énergie disponible pour alimenter la puissance de calcul, puissance dont dépendent la taille et la complexité du Métavers.

Sachant que le numérique consomme déjà quelques 4% du total de la production énergétique mondiale (6), le passage au Métavers et ses immenses besoins en calcul risquent de faire sérieusement monter la note, allant en cela à l’encontre des besoins de réduction des GES dans le cadre du changement climatique. Nous y reviendrons dans un article ultérieur, mais du point de vue des commanditaires du Métavers le problème technique de l’alimentation en énergie trouvera une solution technique en temps voulu.

Partant du principe (qui reste à démontrer) qu’ils ont raison, que la fusion nucléaire, par exemple, deviendra une réalité économique plus vite que prévu et que la progression technologique fulgurante de l’Humanité depuis quelques siècles (et surtout depuis la révolution industrielle) ne va pas s’arrêter, il est raisonnable d’imaginer que d’ici quelques décennies le Métavers humain supplantera le « réel » via des implants remplaçant les casques, via des tissus intelligents et connectés remplaçant nos habits traditionnels, le tout nous permettant de faire l’expérience continuelle d’un monde où les lois de la physique et de l’espace-temps seront remplacées par un « monde magique » sans doute difficilement imaginable aujourd’hui.

Un monde dopé à l’intelligence artificielle dont les avancées pourraient avoir, en retour, un effet sur le monde « réel », par exemple via le développent de nouveau matériaux ou la compréhension intime de fonctionnements biologiques à l’échelle moléculaire (7).

A terme, une fusion des deux mondes, le virtuel s’intégrant parfaitement au réel tout en le modifiant, créant ainsi une nouvelle réalité aux possibilités actuellement inimaginables.

Ou pas. Ou juste une vaste prison dorée, refuge d’un reste d’Humanité survivant dans un quasi-désert inhospitalier, le thème de base de nombreuses dystopies post-cataclysme écologique ou civilisationnel.

Retour à l’argument de simulation.

Quoi qu’il en soit, la possibilité d’un Métavers comme lieu alternatif de vie nous ramène à ce fameux argument de simulation (8), proposé en 2002 par Nick Bostrom et qui propose que, vu l’âge de l’Univers (14 milliards d’années) et la vitesse de développement technologique d’une entité comme l’Humanité (10 000 ans depuis la sédentarisation et l’agriculture), la probabilité qu’au moins une civilisation technologique nous ait précédé quelque part dans l’ est extrêmement élevée.

Si c’est le cas, la probabilité que nous soyons nous-mêmes le fruit d’une simulation technologique au sein d’un Métavers créé par ladite civilisation, serait nettement plus élevée que la probabilité que nous soyons nous-même issus d’un processus purement naturel. Une simulation dont l’objectif pourrait être de tester différents scénarii, par exemple la création d’un nouveau niveau dans le Métavers originel, ou les conséquences d’un effondrement civilisationnel.

Le combat pour l’avenir de l’Humanité, c’est maintenant.

Liens et sources:

(1) https://www.reuters.com/markets/currencies/virtual-real-estate-plot-sells-record-24-million-2021-11-23/

(2) https://zerhubarbeblog.net/2020/12/04/de-quoi-the-great-reset-est-il-le-nom/

(3) https://zerhubarbeblog.net/2021/02/20/diem-e-yuan-cryptomonnaies-et-banques-centrales/

(4) https://zerhubarbeblog.net/2017/07/04/strategies-pour-ceux-qui-ne-sont-rien/

(5) https://zerhubarbeblog.net/2021/04/13/le-desastre-des-ecoles-fermees-sous-covid/

(6) https://www.strategie.gouv.fr/publications/maitriser-consommation-energetique-numerique-progres-technologique-ny-suffira

(7) https://www.france24.com/en/live-news/20210722-ai-s-human-protein-database-a-great-leap-for-research

(8) https://zerhubarbeblog.net/2015/05/25/etre-ou-ne-pas-etre-une-simulation/

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

6 réponses

  1. Bonjour,
    Métavers, Covid, etc., nous sommes peut-être arrivés à EREWHON, le monde imaginé par Samuel Butler il y a plus de cent ans, ou, encore plus loin, chez les Balnibarbiens avec Gulliver

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