De quoi The Great Reset est-il le nom?

Un petit livre publié cet été par Klaus Schwab, fondateur du Forum Economique Mondial de Davos et ex-membre du directoire du Groupe Bilderberg, et Thierry Malleret, économiste de haut vol bien connu des cercles financiers, défraie la chronique par son titre un peu orwellien et son contenu écolo-mondialo-techniciste (et j’en passe) sur monde post-covid.

L’objectif du livre est de décrire ce à quoi le monde devrait ressembler, demain, afin d’éviter que la civilisation humaine ne disparaisse sous les coups combinés de pandémies à répétition, du dérèglement climatique, des conflits sociaux de grande ampleur qui suivront la récession covidienne, et d’éventuelles guerres entre la Chine et les USA.

Un objectif plutôt consensuel.

Un objectif même parfaitement louable a priori, réalisé en partant du constat que le retour à un « monde d’avant », un monde qui n’arrive pas à réguler ses émissions de GES et de polluants, qui n’arrive pas à réduire fortement les inégalités, qui valorise le « toujours plus » d’une minorité aux dépens de la majorité, qui se replie sur les nationalismes, serait en fait un monde pire qu’avant menant à la catastrophe.

Pire, car affaibli par la crise covidienne qui aggrave la plupart des maux préexistants, notamment ceux liés à l’économie qui subit un choc sans précédent depuis la Grande Dépression, et son cortège de déclassement social, de misère et de révolte.

A nouveau, un constat parfaitement raisonnable qui pourrait tout aussi bien être fait par les écolos, les socialistes et « la gauche » en général, voire par les centristes conscients que nous sommes tous dans le même bateau et que laisser couler une partie du bateau fait en réalité couler tout le monde. Il ne reste vraiment que les nationalistes purs et durs, et les grands privilégiés et prédateurs de la haute fonction publique et du grand capital qui estiment avoir les moyens de se protéger de tout, pour valoriser un avenir du tous contre tous au sein d’une catastrophe environnementale et sociétale qui ne respectera aucune frontière.

Questionner l’hypothèse initiale.

Avant d’aller plus loin il faut ici faire un reality check et questionner ce qui fonde ce raisonnement a priori parfaitement recevable, à savoir: la pandémie covidienne serait en même temps un révélateur et un accélérateur des crises multiples qui nous menacent. Mais qu’elle serait aussi, de ce fait, une opportunité pour une prise de conscience générale, et pour un nouveau départ permettant d’éviter la catastrophe ainsi annoncée.

Très bien, mais ceci revient à confondre la pandémie en tant que telle, et sa gestion. Or, le Covid-19 n’est pas précisément une menace existentielle pour l’humanité, elle n’a rien à voir avec la gravité d’épidémies passées et son impact social, politique et économique n’est pas le fait du virus lui-même, mais de la manière dont la plupart des gouvernements l’on géré.

La catastrophe en cours résulte, avant tout, de méthodes de gestion calamiteuses rendues possibles, d’une part, par une institution scientifique dévoyée ayant accédé au pouvoir politique par la corruption (1) et, d’autre part, par un opportunisme des élites technocratiques visant à maximiser leur capacité de contrôle dans une optique naturellement totalitaire (2).

Olivier Babeau, Président de l’Institut Sapiens, ne dit pas autre chose ce matin dans le Figaro, un exemple parmi des centaines d’autres:

« La crise sanitaire a libéré le «kraken bureaucratique», déplore Olivier Babeau, échaudé par les mesures annoncées pour empêcher les skieurs de passer la frontière. Selon le président de l’Institut Sapiens, si l’administration s’égare dans la poursuite d’un égalitarisme tatillon, c’est qu’il est plus facile d’interdire que de permettre.

https://www.lefigaro.fr/vox/politique/interdiction-de-skier-en-suisse-ce-n-est-plus-une-guerre-contre-le-virus-mais-contre-la-liberte-20201202?fbclid=IwAR2kgMG3mSNagBV06-Xj1sUAv194Kd98w1BNwse4dOEtBCp8bkFGA7kfTtg

Tout comme Natacha Polony fustige ces « règles imbitables » dans Marianne:

On appelle cela un cercle vicieux. Des citoyens outrés d’être infantilisés se mettent à adopter des comportements d’enfant frondeur face aux règles arbitraires que produit un pouvoir débordé pour faire croire qu’il a encore la main. Le contraire absolu de la démocratie, cet idéal d’autonomie dans lequel des individus responsables se fixent collectivement leurs propres règles, et les respectent justement parce qu’elles émanent d’eux ou de leurs représentants légitimes.

https://www.marianne.net/societe/regles-imbitables-et-ras-le-bol-general-les-gaulois-refractaires-sont-de-retour?utm_medium=Social&utm_source=Facebook&Echobox=1607017776&fbclid=IwAR05vvsvzADLEBgyF9–YTKgBfUMZPPZtDs3xR9WEX_mlExmsVlMzzYydNE#xtor=CS2-4

Le rôle central joué par la corruption et la volonté des élites de maximiser leur emprise, via une propagande anxiogène et des méthodes destructives et répressives, est totalement absent du livre de Schwab et Malleret. C’est normal, vu que ces élites sont les premiers clients des auteurs, mais cela remet en cause l’axiome de base du Great Reset qui est que la crise covidienne « est », et ne relève d’aucune volonté ni d’aucun processus autre qu’une conséquence « naturelle » de la prédation humaine envers la Nature.

Axiome clairement faux: il aurait été parfaitement possible de gérer cette pandémie de manière intelligente et non destructive. Le choix du pire est un choix, et c’est ce choix qui doit d’abord et avant tout être examiné, sinon le reste ne sert à rien.

Le reste, c’est l’idée – développée dans The Great Reset – de modifications profondes dans nos modes de gestion de l’économie, des relations internationales, et des relations sociales et humaines. Modifications au sein desquelles les gouvernements seraient amenés à prendre un contrôle bien plus fort sur l’économie afin de réduire les inégalités, afin de réduire la dépendance à de longues « chaines de valeur » dont la plupart passent par la Chine, afin de garantir une sécurité économique et sanitaire à l’ensemble de la population.

Cette proposition, relevant d’un socialisme régionaliste parfaitement défendable en soi, se base sur l’idée d’une gouvernance bienveillante, honnête et soucieuse de l’intérêt général. Et c’est là où ça coince car, si la crise covidienne a bien montré une chose, c’est l’ampleur de la corruption, de l’ineptie, de l’incompétence, de la psychopathie et de l’opportunisme dictatorial de ces élites gouvernantes et technocratiques.

Il est clair qu’il n’y aura jamais de nouveau départ, au sens décrit dans le livre The Great Reset, sans une sérieuse purge au sein de la plupart des gouvernements et des institutions publiques. Ce point essentiel est complètement occulté par les auteurs, ce qui rend très académique la suite car notre premier souci, en réalité, est de reprendre le contrôle institutionnel et politique des mains de la corruption, de l’arracher de l’appropriation par une caste qui s’en sert, d’abord et avant tout, à son propre profit (3).

Ce constat vaut, à des degrés divers, pour l’ensemble des pays impactés par la crise covidienne, mais il est particulièrement visible là où elle a fait le plus de dégâts, comme s’il y avait un lien de proportionnalité entre la corruption et l’impéritie d’un régime, et la gravité de la crise: Belgique, France, Italie, Espagne, mais également Inde, pour ne citer que des pays officiellement démocratiques.

Ces régimes justifient leur violence par la gravité de l’épidémie, mais l’on peut tout aussi bien expliquer la gravité de l’épidémie comme résultant de leur corruption et impéritie, ce que ce blog ne se prive évidemment pas de faire.

Les réinitialisations au cœur du Great Reset.

Cette large autant que nécessaire digression faite, et la situation sur le terrain étant ce qu’elle est, que propose fondamentalement The Great Reset? Il inclut en fait trois resets, ou réinitialisations, distinctes:

Le Macro Reset.

le Macro Reset, celui concernant les relations entre Etats-Nations, est marqué par trois forces fondamentales: l’interdépendance, la vitesse et la complexité. Il s’agit ici de réinitialiser notre mode actuel de gestion économique globale, celui qui mène au repli des nations et à la prédation du Grand Capital et donc, in fine, à la catastrophe climatique et à la révolte planétaire.

Le livre en appelle notamment à la fin du néolibéralisme (ce qui vaut son pesant de cacahouètes, venant du Maître de Davos), à la redistribution massive afin de fortement diminuer les inégalités, à la sécurisation rendue possible par de larges déficits fiscaux permettant de financer le tout. Une approche aux antipodes des logiques macroéconomiques classiques, que j’ai tenté de décrire via l’article « Le mystère de l’argent magique » (4).

Il vante le retour des grandes institutions internationales (ONU, OMS) permettant de coordonner les différents efforts, et en appelle à la création d’économies résilientes, c’est-à-dire basées sur des chaînes de valeur identifiées et contrôlées par ceux qui en dépendent – un appel à une forme de régionalisme économique, en lieu et place de la course permanente à la rentabilité financière maximale pour les actionnaires.

Le Micro Reset.

Ceci concerne l’industrie, le commerce, le monde de l’entreprise. Pour les auteurs, rien ne peut être comme avant et l’élément le plus « disruptif » sera, ou est déjà du fait du coup d’accélérateur covidien, la prééminence des technologies numériques dopées à l’intelligence artificielle, à l’omniprésence de la robotique, au commerce en ligne associé à des systèmes de livraisons rapides (par drones par exemple).

Un nouveau monde où la responsabilité sociétale des entreprises, la fameuse RSE, prendrait le pas sur la maximisation de sa rentabilité financière et lui permettrait de bâtir une résilience face aux crises futures. Dans ce monde-là, la dépendance aux contacts rapprochés entre les personnes serait un frein du fait de la peur latente issue de l’expérience coronavirus.

L’avenir sourirait surtout aux entités maitrisant les technologies numériques, et ayant remplacé la stricte rentabilité financière actionnariale par une réelle prise en compte et participation des stakeholders, des parties prenantes (clients, actionnaires, employés, fournisseurs, voisins…) garantissant cette fameuse résilience.

Reset individuel.

Dans sa dernière partie, le livre insiste sur la nécessité de changement au niveau individuel face au risque d’atomisation sociale, d’angoisse, de troubles mentaux qui accompagnent les pandémies. Contrairement aux guerres en effet, et n’en déplaise à ce connard de Macron, c’est-à-dire là où les gens se serrent les coudes face à un ennemi commun et identifié, les épidémies éloignent les gens des uns des autres, induisent la méfiance et déstructurent les sociétés. On le voit chaque jour avec ces gens masqués qui ont peur de leur ombre et téléphonent aux flics si le voisin sort trop souvent son chien.

C’est en fait un appel à une forme de retour à la nature et aux plaisirs simples, cliché certes éculé mais rendu nécessaire par le simple fait que la poursuite d’enjeux purement matériels ne sera plus possible. Un retour facilité par une sécurisation économique, des filets de sécurité sociale qui doivent apparaître partout, des méthodes concertées de gestion des problèmes globaux climatiques comme sanitaires.

Le risque techno-totalitaire.

Les auteurs ne sont pas aveugles au risque totalitaire facilité par l’omniprésence des technologies numériques. Ils font entre autre référence au livre sur le capitalisme de surveillance de Soshana Zuboff, au sujet duquel ce blog propose l’article « NSA, Gafam et le capitalisme de surveillance » (5). Le livre prévient du risque extrêmement fort d’un dévoiement de ces technologies, rendues plus acceptables dans la foulée de la pandémie et des habitudes prises du « distanciel » et du recours aux services en ligne.

Un dévoiement au bénéfice, justement, des technocraties pourries d’intérêts particuliers et intéressées, avant tout, par la défense, sinon la maximisation, de leurs propres privilèges aux dépens de la société en général. On voit aujourd’hui, en France, les prémices de la mise en œuvre de ce techno- via des lois sécuritaires, lois scélérates qui ne visent rien d’autre que la toute-puissance de ces élites et de leurs milices sur la population en général, population perçue comme un troupeau à gérer plutôt que comme une société humaine disposant de son libre-arbitre.

Conclusion via retour au problème de fond.

Ce qui nous ramène à notre digression du début: le chemin tracé par The Great Reset est entendable, a minima il peut être un sujet de débat et de réflexion sur la manière d’envisager l’avenir en prenant en compte un certain nombre de réalités et de processus socio-économiques, plutôt bien décrits dans le bouquin, mais il pêche par naïveté (volontaire ou non, je l’ignore) au sens où il ne s’adresse pas au problème de l’éléphant dans le magasin de porcelaine: avec les gens actuellement en place dans les couloirs du pouvoir de la plupart des pays, et les systèmes qui les placent et les maintiennent au pouvoir, les seuls avenirs possibles sont le ou le totalitarisme, la jungle ou l’Etat policier.

Tout Great Reset digne de ce nom doit donc commencer par le nettoyage des écuries d’Augias de la politique et des institutions. Il n’est pas impossible que l’absurde qui nous est actuellement imposé par cette caste finisse par se retourner contre elle. Il se peut qu’une partie suffisante de la population prenne aujourd’hui conscience que sa survie dépend, d’abord et avant tout, du Grand Remplacement de ces « élites » par une nouvelle génération de gens disposés à œuvrer pour le bien public en général, et pas juste pour eux-mêmes, leurs clients et leurs copains.

Liens et sources:

NB: J’utilise ici le terme Great Reset car j’ai lu le livre en anglais, sa version française est disponible sous le titre « La grande réinitialisation« .

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A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

7 réponses

  1. […] L’enjeu va être de trouver un juste équilibre entre les avantages et les inconvénients, techniques et politiques, de l’avènement des monnaies numériques issues des banques centrales. Un débat qui va demander autre chose que la com et la « pédagogie » arrogante des Macron & Cie, un débat qui doit aussi s’inscrire dans la grande transition écologique, énergétique et sociétale que certains appellent, à tort ou à raison, « le Grand Reset » (7). […]

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