Visite aux Inattendues de Tournai

Tournai, petite ville de mon pays natal à quelques kilomètres de Lille, lieu de naissance de l’imprimeur Casterman fortement associé à Tintin, organise depuis quelques années un festival autour de la philosophie et la musique, les Inattendues (1). J’ai eu l’occasion d’y passer quelques heures ce weekend, un petit bain culturel n’étant pas sans rappeler le Festival du Mot de la Charité-sur-Loire, visité au moi de mai et « raconté » précédemment (2). Dans les deux cas, la première chose qui frappe est une homogénéité culturelle quasi absolue: femmes et hommes blancs, le plus souvent aux cheveux grisonnants, de nature plutôt bourgeoise et dont un sondage donnerait certainement une forte proportion de profs. D’ailleurs c’est grâce à une prof que je me suis retrouvé là. La diversité, on la trouvait surtout sur scène, et aussi à travers une initiative parallèle au festival où une bande de jeunes a exporté la philo vers les bars et maisons de quartiers  des environs, par le biais par exemple de « pompes à philo ». 

Le programme était riche et je n’en ai vu qu’une petite partie, ce compte-rendu restant de ce fait un aperçu limité et subjectif. Il commence par une lecture d’un extrait de la Critique de la raison pure d’Emmanuel Kant, suivie d’une discussion animée par le musicien et philosophe Frank Pierobon. Excellent ce monsieur, le genre de type que tu rêves d’avoir comme prof de maths, de français ou de philo vu l’étendue de ses compétences. Le thème du débat était « La liberté est-elle dépourvue d’émotions? », opposant notamment les concepts de bonheur et de vertu que Kant estime incompatibles. La discussion a intégré les Épicuriens adeptes du bonheur (je le fais parce que cela me fait plaisir) et les Stoïciens adeptes de la vertu (je le fais car ma morale m’y oblige). Proposition notable: la vertu n’existe que dans l’action et l’autodétermination: je suis vertueux au sens où je fais ce que ma morale me dicte de faire, indépendamment des pressions et usages du monde.

Ce qui néanmoins ne permet pas de répondre à la question de départ, et c’est un reproche que je ferai pour tous les débats auxquels j’ai pu assister: avec les introductions et conclusions musicales – fort bien par ailleurs – il restait trop peu de temps pour faire le tour de la question, d’où à chaque fois une conclusion un peu en catastrophe sans réelle référence à l’objet initial. On ne peut pas faire un débat philosophique en 45 minutes avec une assemblée participative de plus de cent personnes.

Ensuite, même formule mais cette fois basée sur un extrait de L’enracinement de Simone Weil, mené par le prof de philo et auteur Pascal Chabot. Le thème du débat est « Pourquoi sommes-nous déracinés? », mais en réalité on va surtout parler d’éducation, enfin à mon avis. Le texte de Weil est une critique de l’éducation qui sépare le monde réel d’un monde de connaissances révélées par l’éducation – notamment scientifique: le fils de paysan (dans les années 30-40) ne fait pas de lien entre le soleil de tous les jours et l’astre autour duquel tourne la Terre dont lui parle l’instituteur. Elle estime que l’éducation – qu’elle appelle culture – est devenue une question de prestige social plutôt qu’une quête de vérité. Elle fait ensuite un lien – qui m’échappe un peu, je dois dire – entre cela et le déracinement, qu’elle considère être la plus dangereuse des maladies humaines au sens où il produit soit des êtres inertes – l’exemple des esclaves – soit des fous furieux cherchant à déraciner ceux qui ne le sont pas encore. A nouveau pas le temps de vraiment faire le tour de la question, mais ce fut au moins pour moi l’occasion de voir que les questions que se posait Weil au début des années 40 restent tout à fait d’actualité.

Dernière étape du jour, cette fois dans la magnifique cathédrale de Tournai, pour un débat avec Boris Cyrulnik et Cynthia Fleury, respectivement neuropsychiatre et psychanalyste, sur le thème de l’héroïsme aujourd’hui. Ce débat devait inclure le metteur en scène Ismaël Saidi, auteur de la pièce Djihad qui tourne en ce moment, mais malheureusement ce dernier n’a pu venir et l’animateur, Martin Legros de Philosophie Magazine, a dû se rattraper aux branches comme il a pu mais le débat n’a jamais décollé. Cyrulnik n’a pu faire que ressasser pour la 50 000 ème fois son concept de résilience et Cynthia Fleury m’a semblé rester dans un verbiage déconnecté. Le débat devait tourner sur l’axe djihad – héroïsme, et l’absence de Saidi l’a définitivement plombé. Dommage. Le tout fut quand même en partie sauvé par la dernière prestation du musicien Francesco Cafiso, mêlant piano, flûte et saxo en une impro qui aura bien réveillé le public.

Un dimanche matin qui commence avec du lourd: débat autour de la pensée de Hannah Arendt et en particulier la question de la banalité du mal, via la lecture et discussion autour d’un extrait de La vie de l’esprit, où Arendt explique en quoi le procès de Adolf Eichmann, à Jérusalem en 1961, l’amène à penser que ceux capables des pires crimes – la Shoah – ne sont en l’occurrence que des gens banals, sans motivations malignes, sans convictions idéologiques. Ils se soumettent simplement à un cadre hiérarchique, à une mission technocratique, sans considération pour la dimension (in)humaine de leurs actions. Ce débat fut aussi animé par Martin Legros, qui est arrivé à nous faire prendre consciences de plusieurs subtilités de la pensée de Arendt, mais à nouveau pas le temps de rentrer dans le dur – qui pour moi est la pertinence du concept de banalité du mal appliqué à l’époque actuelle.

J’aurais bien aimé poser la question: quelle différence, au fond, entre Eichmann et les autorités françaises (et pas que) actuelles qui utilisent la force publique pour empêcher de nourrir ou d’aider les migrants? Certes le degré est différent, mais ces préfets, représentants des institutions, fonctionnaires et policiers sont sans doute, pour la plupart, des gens normaux qui protègent leurs enfants et ne violentent pas leur chien, mais qui n’ont pas de problèmes pour renvoyer des gens vers la misère ou la mort, gazer des gens qui dorment sous les ponts, empêcher des bénévoles de donner à boire et à manger à des migrants affamés, ou leur interdire l’accès à des facilités sanitaires de base. Ces gens-là réagiraient-ils si le pouvoir leur ordonnait, demain, de les envoyer aux chambres à gaz? J’en doute, malheureusement, et Arendt ne fait que confirmer cette impression.

Un break bienvenu vers midi trente avec un pic-nic supposé gastronomique animé par Bruno Coppens, de jolis moments musicaux et quelques interventions fort sympa – on retiendra sans doute l’analyse du baiser et de l’érotisme à travers la saga James Bond. On aura pas beaucoup mangé mais bien rigolé, presque pleuré (le duo mère et fille avec la pianiste Eliane Reyes!!) et même s’être magnifiquement ridiculisé avec des petites sessions de Tai Chi, le sandwich dans une main et la bière (Quintine blonde bio, hautement fréquentable) dans l’autre. Bref.

La période digestive fut assurée par un excellent débat parsemé de superbes interventions musicales (voix et piano). Martin Legros, encore lui (j’espère qu’il a vendu beaucoup d’abonnements à Philosophie Magazine pour sa peine!) recevait la sociologue et féministe israélienne Eva Illouz pour une discussion sur le thème « Y a-t-il un héroïsme de l’amour? ». Ah voilà de quoi remuer les coeurs de nombreux festivaliers et ce fut de fait très intéressant.

Eva Illouz nous emmena dans un parcours retraçant l’histoire de l’amour à travers les grands récits de l’Antiquité à nos jours, où l’on se rend compte d’une évolution où la seule constante est la douleur amoureuse. De l’amour romantique où l’homme se donne tout entier à la femme qu’il idéalise, avec en retour la soumission de celle-ci une fois le mariage accompli, à l’amour moderne constamment sur la sellette entre personnes égales, en passant par la dissociation entre mariage et amour du XIXème, il est clair que l’idéal d’un amour pur a depuis longtemps laissé la place à un amour intégrant un ensemble de facteurs socio-économiques. Entre une forme de transcendance originelle avec le chevalier prêt à mourir pour sa dame, et l’amour conditionnel de marché symbolisé par les sites de rencontre, le fait d’aimer ne recouvre plus du tout les mêmes enjeux. A la question de Martin Legros cherchant à savoir si Eva Illouz croit néanmoins pour elle-même à l’amour, elle répondit « oui, avec mélancolie ».

Cela méritait bien une gaufre et une bonne bière (Tournay blonde, pas mal mais un cran en dessous de la Quintine quand même) sur la Grand Place de Tournai avant un dernier retour en la cathédrale pour le concert de El Amor Brujo. Musique andalouse avec un excellent groupe dont le guitariste Enrike Solinis et la chanteuse Maria José Pérez. Sacrée voix! En fin de concert distribution gratuite de Moinette, avec des vrais verres ce qui est une performance en soi vu le monde. J’ai trouvé culte le fait de servir de la Moinette dans une cathédrale, en présence de l’Évêque en plus.

 

Notes:

  1. http://www.lesinattendues.be
  2. https://zerhubarbeblog.net/2017/05/29/rencontre-avec-le-festival-du-mot/

3 thoughts on “Visite aux Inattendues de Tournai

      1. Etienne MOULRON

        Avec grand plaisir, mon cher Vincent!

        Voci un commentaire que m’a fait une amie tournaisienne qui assistait également à ces rencontres à propos de ton blog!

         » Intéressant article de ton pote sur les conférences ou débats auxquels il a assisté lors du week-end. J’aime sa critique et je le rejoins sur plusieurs points »

        Bien amicalement
        Etienne

        Aimé par 1 personne

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