La science ne mène pas à l’athéisme.

On associe facilement la science avec le matérialisme et l’athéisme, chacun découlant logiquement du précédent. La science est une méthode d’appréhension du monde basée sur sa mesure à priori objective, d’où l’on tire des hypothèses, des conséquences et parfois même des conclusions temporaires dites « lois de la nature » fondées par la matérialité du monde.

Le matérialisme est généralement associé à Epicure qui prônait une philosophie apolitique « snobant les affaires de la cité pour se consacrer à la recherche du bonheur ». Il fut repris au XVIIIème par Julien Offray de la Mettrie, à propose duquel on trouve ceci (1):

Aux yeux de ce compagnon de table de Frédéric II, le roi-philosophe,  » écrire en philosophe, c’est enseigner le matérialisme « . L’écriture toujours à l’attaque, à la manière de Sartre, La Mettrie pense et écrit comme un escrimeur, avec des bottes imparables. Touchée, la morale :  » La morale tire son origine de la politique, comme les lois et les bourreaux.  » Piquée, l’illusion : Passés au fil de l’épée, les idéaux ascétiques :  » Ceux donc qui cherchent le bonheur dans leur réflexion, ou dans la recherche de la vérité, le cherchent où il n’est pas. A vrai dire, le bonheur dépend de causes corporelles… procurées par l’action de corps étrangers sur le nôtre.  »

Philosophie menant nécessairement à l’athéisme:

Athéisme et matérialisme sont en fait frères jumeaux, naissant d’un même refus, d’une même insurrection de l’esprit – vivre debout, dans la fierté d’être un homme. L’athéisme n’a rien de spontané. L’être humain est d’abord croyant, ou du moins crédule, l’imagination, faculté qui le détache des autres animaux, lui montrant des forces occultes et des dieux partout. 

Les conquêtes sociales arrachées au capitalisme ont trouvé à s’appuyer sur les analyses minutieuses de l’exploitation des hommes proposées par Marx tout au long du Capital – des analyses méthodologiquement matérialistes.

Le matérialisme est devenu au XIXème et XXème une philosophie au cœur du marxisme, qui contrairement à ce que l’on pourrait penser est l’antithèse de la société de consommation:

Antimatérialiste, la consommation est à la fois un fétichisme de la marchandise et une aliénation de l’existence; bref, elle est une religion.

Nul dieux possibles au sein du matérialisme, mais le besoin de croire n’en disparaît pas pour autant et renaît dans la société de consommation et le retour du religieux, dont le scientisme qui est la croyance que la science trouvera les réponses à toutes nos questions.

Cette belle linéarité issue des Lumières, visant à faire battre en retraite un monde de croyances et de fausses promesses, est aujourd’hui en souffrance.

Dépendante de ses instruments de mesure créés par l’humain, la science ne voit que ce que l’instrument lui permet de voir. Ceci n’empêche en rien le non visible d’exister. « Absence d’évidence n’est pas évidence d’absence », comme on dit. L’idée même d’objectivité fondamentale permettant de cerner le réel, idée qui lie la science au matérialisme, est elle-même devenue suspecte avec l’avènement de la relativité générale et la physique quantique.

Faut-il encore adhérer à l’idée stricte que la recherche scientifique implique une philosophie matérialiste donc athéiste? Pas pour Marcelo Gleiser en tout cas, un physicien brésilien qui vient de recevoir le Templeton Prize, un prix valant 1,5 million de dollars alloué annuellement à des individus ayant contribué de manière exceptionnelle à l’affirmation de la dimension spirituelle de la vie (2).

Premier Latino-Américain à recevoir ce prix, dans le sillage de gens tels Freeman Dyson ou le Dalaï Lama, Gleiser obtient cette reconnaissance non pas tant pour son travail sur les fondements de l’univers et les origines de la vie, que pour les liens historiques, philosophiques et culturels qu’il tisse entre les sciences, les humanités et la spiritualité. Au centre de sa démarche, l’humilité du scientifique qui sait qu’un savoir complet lui échappera toujours:

Je crois que nous devrions avoir une approche plus humble au savoir, au sens où si vous regardez avec soin la manière dont fonctionne la science vous verrez que, oui, c’est magnifique mais qu’elle a des limites. Et il nous faut comprendre ces limites. Et c’est ce faisant, en comprenant comment avance la science, que la science devient une profonde conversation spirituelle avec le mystérieux, avec toutes ces choses que nous ne savons pas. Ceci n’a rien à voir avec la religion organisée, évidemment, mais cela informe sur ma position contre l’athéisme. Je me considère agnostique.

Nous savons bien qu’il existe des scientifiques croyants, que l’on peut être au labo la semaine et à l’église le dimanche, mais chez ces gens il existe généralement une partition stricte entre les deux mondes. Même si on croit en dieu, au labo on fait comme si dieu n’existait pas. Marcelo Gleiser estime, pour sa part, que l’inexistence de dieu, quel qu’il soit, n’étant pas démontrée et sans doute pas démontrable par la science, l’athéisme relève nécessairement d’une croyance, une croyance dans l’inexistence de quelque chose.

Se plaçant lui-même en tant que scientifique, il estime que l’impossibilité de savoir s’il existe ou non quelque chose de nature divine impose une posture agnostique plutôt qu’athéiste, et en ce sens s’oppose au « Nouvel athéisme » (3), ou athéisme dit militant visant non plus simplement à tolérer mais à combattre toute manifestation du religieux par une critique rationnelle.

Son positionnement inclut un aspect moral, en ce sens incompatible avec la pensée matérialiste: nous sommes seuls à priori, la Terre est un endroit assez unique et même s’il existait des humanoïdes ailleurs dans l’univers, l’humanité n’existe qu’ici. Nous devons donc traiter avec respect notre planète bleue et tout ce qui l’habite.

Ce qui nous ramène à la citation de Malraux: « Le 21ème siècle sera spirituel ou ne sera pas », le terme « spirituel » étant compris comme une opposition au matérialisme. Question abordée dans un contexte de bière trappiste dans le billet « Le vestibule du paradis » (4)… Peut-être faut-il alors comprendre cette citation non pas tant comme un remplacement du progrès scientifique par une (r)évolution spirituelle antimatérialiste, mais comme la conjonction d’une science consciente de ses limites associée d’égale à égale à une spiritualité consciente des siennes.

Comment, alors, se protéger du retour des dieux humains, avatars grimaçants servant de drapeaux aux génocidaires, mal baisés et eschatologues de tous crins (5)? Rejeter le matérialisme et l’athéisme n’est-ce pas ouvrir la porte aux monstres que cette philosophie visait justement à faire disparaître? Le fait est que cela n’a pas marché, les monstres sont toujours là et tiennent déjà de nombreux leviers du pouvoir. Le vide laissé par le matérialisme a été comblé par la consommation emportant les barbus dans son caddie.

Science et religion sont fondamentalement incompatibles car en concurrence pour une explication du monde, explication qu’aucune des deux ne possède pourtant. L’une croit parfois la voir via une image floue et changeante, l’autre l’invente en fonction de ses intérêts, mais la domination de l’une ou de l’autre mène à la dystopie.

La clé est peut-être de ne garder de la science que la curiosité et la méthode, et de la religion sa seule dimension spirituelle. Quelque chose que symboliserait un Richard Feynman monté sur un ressort soufi.

Pour terminer, voici la conclusion d’un article écrit par Marcelo Gleiser intitulé « Que peut-on connaître? » (6):

Paradoxalement, c’est à travers notre conscience que nous donnons un sens au monde, même de manière imparfaite. Peut-on complètement comprendre quelque chose dont nous faisons partie? Tel le serpent qui se mord la queue, nous sommes coincés dans un cercle qui commence et termine avec notre expérience vécue du monde. Nous ne pouvons détacher nos descriptions du réel de la manière dont nous la vivons. Ceci est le terrain sur lequel le jeu de la science se déroule, et si nous jouons selon ses règles nous ne pouvons voir qu’une partie de ce qui existe au-delà de ce terrain.

Liens et sources:

(1) http://1libertaire.free.fr/MaterialismeRedeker.html

(2) https://www.templeton.org/

(3) https://fr.wikipedia.org/wiki/Nouvel_ath%C3%A9isme

(4) https://zerhubarbeblog.net/2019/02/26/le-vestibule-du-paradis/

(5) https://zerhubarbeblog.net/2018/09/11/les-dieux-criminels-au-coeur-des-conflits/

(6) https://www.scientificamerican.com/article/how-much-can-we-know/

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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