OTAN en emporte le vent…

J’ai un ami russe fils de haut gradé de l’armée rouge spécialisé, à l’époque, dans le renseignement sur les activités de l’OTAN. Dans les années 80 cet ami s’occupait de la maintenance de silos de missiles dans le grand nord soviétique pendant que je crapahutais, dans l’attente de l’ennemi, avec une équipe de voltigeurs et un vieux char Spartan le long de la frontière entre l’Est et l’Ouest.

Chacun de nous savait pertinemment que son propre camp n’avait ni les moyens ni l’intention d’envahir l’autre camp, mais la propagande qui fonctionnait à plein régime de chaque côte d’un Mur encore debout nous laissait dans le doute l’un vis-à-vis de l’autre. Si les soldats pouvaient se parler, combien de guerres auraient pu être évitées?

Aujourd’hui nous célébrons les 70 ans d’un OTAN qu’Emmanuel Macron désigne, à juste titre pour une fois, comme cérébralement mort, et qui l’a en réalité toujours été. Nous ne nous sommes jamais battus en dépit de l’OTAN, qui aime considérer cette non-guerre « chaude » comme un succès alors que personne, hors quelques illuminés, n’a jamais voulu d’une telle guerre. Mais la rhétorique politicienne ayant toujours besoin d’un ennemi pour justifier de son propre désir de puissance, il y avait le méchant Pacte de Varsovie d’un côté et le noble OTAN de l’autre. Ou inversement, selon le point de vue.

Toute institution devenue trop puissante et faisant vivre trop de gens bénéficiant de grands privilèges, face à la prévisible disparition de son objet, cherche à reconstruire les conditions qui la rendront à nouveau essentielle aux yeux de ceux et celles qui la financent. Dans le cas de l’OTAN la disparition de la menace soviétique fut une catastrophe et l’institution s’est, depuis lors, attachée à reconstruire une menace russe qu’elle espère aujourd’hui étendre à la menace chinoise et iranienne.

L’OTAN succombe à ses propres contradictions.

Chemin faisant l’OTAN n’a pu éviter le piège de ses propres contradictions: Grèce et Turquie, ennemis héréditaires en éternel conflit larvé, en font tous les deux partie. La Turquie d’Erdogan a définitivement tourné le dos à l’Occident, se rapprochant fortement de la Russie, qui l’arme en systèmes de défense anti-missiles dernier cri S-400 (1) contre les moyens offensifs de ce même OTAN. Surréaliste.

Les Etats-Unis de Trump ayant, eux, tourné le dos à une Europe dont ils ne veulent plus financer la défense, parlent comptabilité. Le problème extérieur américain, aujourd’hui, c’est la Chine. L’influence militaire russe est importante sur ses propres frontières (Crimée, Ukraine), et en Syrie du fait de l’insondable hypocrisie et incompétence occidentale lui ayant laissé toute la place, mais en dehors de la guérilla cybernétique et des éléments classiques de la guerre froide, chacun sait que les Russes n’attaqueront pas militairement l’Europe ni les USA, et inversement.

La mission première de l’OTAN ayant disparu (et n’ayant même jamais réellement existé), tel Dracula l’institution grabataire cherche du sang neuf pour éviter l’enterrement définitif. Quitte à tout faire pour démarrer une guerre avec l’Iran par exemple. Légalement, pour que l’OTAN puisse intervenir en tant que tel il faut d’abord qu’il y ait une agression envers l’un de ses membres, d’où sans doute le petit jeu des attentats dans le Golfe Persique (2) et l’incessante provocation vis-à-vis de l’Iran.

Bien sûr je ne dis pas que les Russes et les Iraniens sont des gentilles victimes! C’est loin d’être le cas, leurs régimes sont encore pires que les nôtres mais ces pays savent au moins où se situent leurs intérêts, opèrent de manière relativement rationnelle avec une vue à long terme (ce qui n’est pas le cas de l’Occident) et leur intérêt n’est évidement pas de disparaître sous le feu nucléaire dans le pire des cas, ni de dilapider leur relativement maigres ressources dans des guerres contre nous. Ils investissent dans leurs défenses car pour eux l’OTAN est un poulet surarmé sans tête. Si vis pacem, para bellum.

Brain-dead NATO.

Comme le disait Macron au magazine The Economist à la veille du sommet de l’OTAN se tenant actuellement près de Londres (ma traduction, l’original étant en anglais):

« Vous n’avez aucune coordination en termes de choix stratégiques entre les USA et leurs alliés de l’OTAN. Aucune. Vous avez une action agressive non coordonnée par un autre allié de l’OTAN, la Turquie, dans une zone où nos propres intérêts sont en jeu ».

https://www.economist.com/europe/2019/11/07/emmanuel-macron-warns-europe-nato-is-becoming-brain-dead

Il faudrait évidemment avoir le courage de se poser la question de comment on en est arrivé là, et là je présume que par respect pour l’institution présidentielle Macron ne va pas dire le fond de sa pensée (si pensée il y a) sur l’incompétence crasse de ses prédécesseurs et autres « leaders » ayant activement participé à la débâcle que l’on sait. Sur Erdogan par contre il n’est pas impossible que cela devienne marrant.

L’OTAN a fait son temps. Désigner des ennemis par nécessité institutionnelle est quelque chose que l’on ne peut plus se permettre, et le monde a vraiment d’autres chats à fouetter. L’Europe a les moyens de se doter d’une défense intégrée capable de protéger militairement son territoire si besoin est. Et comme c’est parti on ne sait pas encore pour combien de temps nous pourrons considérer « diplomatiquement » les USA comme un allié, sachant que de facto ils ne le sont déjà plus dès lors que leurs intérêts divergent de ceux des européens.

Liens et sources:

(1)

(2)

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008.

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