Brexit poker 2

A six mois de la mise en oeuvre officielle du Brexit (1), fin mars 2019, la partie de poker qui se joue d’une part entre les camps britanniques (Brexit dur, Brexit soft et anti-Brexit) et d’autre part entre le gouvernement de Theresa May et l’Union Européenne entre dans sa phase finale. Le gouvernement britannique s’est débarrassé de sa faction « hard Brexit » notamment représentée par Boris Johnson, démissionnaire suite à l’adoption par ce gouvernement du plan dit de Chequers début juillet.

Ce plan de Chequers annonce plusieurs points inacceptables pour les tenants d’un Brexit dur, et notamment le respect par le Royaume-Unis de la réglementation européenne concernant la production de tout bien, a common rulebook for all goods (2) y compris agricoles. La législation britannique concernant les services aurait plus de liberté, mais avec d’inévitables effets sur le commerce de ces services.

Le plan propose également un arrangement douanier pour contourner l’épineux problème de la frontière entre République d’Irlande et Irlande du Nord, étant donné qu’une frontière « dure », avec postes douaniers et contrôle de passage, est hors de question car cela mettrait en péril l’existence même du Royaume-Unis dans sa forme actuelle. La solution proposée consisterait à ce que le RU applique les tarifs douaniers spécifiques aux importations vers le RU pour ce qui le concerne, et appliquerait le droit européen aux importations transitant par le RU à destination de la République d’Irlande.

On imagine d’ici les juteuses opérations de contrebande qui vont se monter si le RU appliquait effectivement des droits d’entrée différenciés, mais c’est un autre problème.

Concernant la mobilité des personnes, le plan parle d’un accord cadre qui reste à négocier, qui limiterait effectivement la mobilité des citoyens européens vers le RU – et sans doute aussi l’inverse, l’UE limitant la mobilité des citoyens britanniques en son sein. En termes de litiges entre le RU et l’UE, les deux parties feraient toujours référence à leurs propres tribunaux mais organiseraient des comités ad hoc pour la résolution de disputes, étant admis par le plan que le droit européen aurait néanmoins prééminence pour tout ce rentre dans le cadre du common rulebook.

Ce plan est la réponse britannique aux propositions de l’UE de ce printemps, à savoir que soit le RU restait de plein pied dans l’union douanière et donc, de facto, dans l’UE car sans possibilité de négocier d’accords commerciaux indépendants, soit le RU installait une frontière dure en son sein afin d’isoler l’Irlande du Nord du reste du RU, ce qui aurait pour effet que l’Irlande du Nord, dont la frontière avec la République d’Irlande est impossible à fermer sous peine d’un probable retour à la guerre civile, resterait en réalité au sein de l’UE. Scission inacceptable pour les Britanniques, en tout cas pour son gouvernement.

Encore faut-il que ce plan soit accepté par l’UE, ce qui n’est pas encore une réalité, et qu’ensuite il le soit également par le Parlement britannique, ce qui n’est pas non plus gagné. Theresa May a donc fait monter les enchères en ce début septembre, en affirmant que c’était son plan ou rien. Rien, car elle n’a rien d’autre à proposer à l’UE et ne peut accepter ses deux propositions initiales. Et rien, car si l’UE accepte ce plan mais qu’il est rejeté par le Parlement britannique, il n’y aura pas d’autre option que la sortie sans accord, le hard Brexit vanté par Johnson & Cie mais dont personne ne semble à même d’en mesurer les conséquences.

Et tout est là. Si les conséquences d’un hard Brexit étaient prévisibles et jugées acceptables politiquement et économiquement par les Britanniques, point de tergiversations autour d’un « larguez les amarres » déterminé où l’archipel se dirigerait enfin, toutes voiles dehors, vers un avenir radieux sur fond de coucher de soleil se réfléchissant dans l’Union Jack. Mais les prévisions liées à un Brexit dur sont très diverses, et ses effets tout sauf uniformes. Cela pourrait bien se passer pour certains, et très mal pour d’autres. Mal au point de faire craindre des soulèvements au sein de la société civile.

A l’inverse, la possibilité qu’il n’y ait pas de « vrai » Brexit du fait d’une trop grande dépendance à l’UE pourrait aussi mettre les gens dans la rue (2), ceux partisans d’un Brexit dur et qui confronteraient ainsi l’autre partie de la population qui ne veut pas du Brexit.  Ce risque semble être pris très au sérieux par les autorités britanniques, entre autres par le maire de Londres Sadiq Khan qui, par crainte justement d’un fort désordre si le Brexit se passe mal ou n’était finalement qu’un Brexit de façade, en appelle à un nouveau référendum.

Khan estime déjà percevoir les effets d’un Brexit à Londres: de nombreux postes vacants dans les services de santé, des employeurs qui constatent que leurs employés ne rentrent pas au RU après leurs vacances sur le continent. Pour lui, l’option actuelle se situe ente un mauvais accord et pas d’accord, ce qui dans les deux cas entraînerait des troubles. Estimant que le gouvernement n’a pas mandat pour entraîner le royaume dans une spirale infernale il estime qu’il faut, au vu de la situation actuelle, de la réalité, proposer un deuxième vote.

Ce point de vue est évidemment raillé par les factions qui estiment que le principe du premier référendum est supérieur à toute autre considération quoi qu’il arrive, et qui accusent les tenants d’un « re-vote » de faire fi de la démocratie.  Point de vue tout à fait recevable évidemment.

C’est bien cette crainte qui pousse le gouvernement britannique, Theresa May en tête, à rechercher LA solution qui protégera encore, au moins quelques temps, les relations commerciales privilégiées entre le RU et l’UE tout en permettant une certaine indépendance en ce qui concerne les relations du RU avec le reste du monde, et surtout un contrôle accru en matière de liberté de circulation des personnes – y compris et surtout en provenance de l’UE.

Cette demande de contrôle total de l’immigration est clairement au centre des préoccupations de nombreux britanniques. Un récent article du Guardian (4) indique que quatre Britanniques sur dix estiment que la multiculturalité sape l’identité britannique, et que les migrants ne s’intègrent pas. Indiscutablement, au RU comme ailleurs mais dans certaines villes britanniques c’est particulièrement visible, la densité de la population immigrée fait que l’endroit n’a plus grand chose d’anglais au sens traditionnel du terme, et les scandales de Rotherham et de Rochdale (5) où des Pakistanais organisaient des trafics de prostitutions de jeunes filles fragilisées ont sans doute un impact émotionnel fort.

Cela dit, 60% de la population reste plutôt positive sur la question de l’impact migratoire, les plus positifs se trouvant dans les centres urbains et les plus négatifs dans les zones rurales. Il suffit de se promener pour constater à quel point la population immigrée (ou d’origine immigrée) est présente sur les chantiers et on se doute que si cette population disparaissait du jour au lendemain, l’économie britannique s’arrêterait net.

Pourtant, selon Global Citizen (6) la proportion des emplois du RU tenue par des non-Britannique est de 10,7%, nettement mois que la perception populaire qui va de 25% à 60% selon les endroits. De même, une étude du University College London indique que sur la période 2001-2011 l’immigration d’origine européenne (hors migration extra-européenne donc) à rapporté au trésor public 1,34 fois ce qu’elle a coûté en termes de prestations sociales. Et de noter que 26% des médecins qui travaillent au NHS sont nés hors du royaume…

Chiffres dont la véracité ne semble pas évidente à établir car un autre site, The Migration Observatory, indique que la proportions de gens nés à l’étranger dans l’emploi britannique est passé de 7,2% en 1993 à 18% en 2017 (7), ce 18% étant répartit entre 7,6% d’Européens et 10,3% de non-Européens. Autre élément qui peut sembler surprenant: les non-Britanniques nés en Europe sont sur-représentés dans les métiers de base, alors que les non-Britanniques nés hors Europe sont sur-représentés dans les milieux professionnels.

Reste que de nombreux témoignages de résidents étrangers au RU, pourtant a priori bien intégrés et sur place de longue date, pointent vers une xénophobie assez effrayante mais ces témoignages sont-ils représentatifs, je l’ignore. Le scandale Windrush (8), même si le gouvernement à depuis lors revu sa copie, a marqué les esprits: des milliers de gens arrivés légalement au RU après 1948 mais n’ayant pas ou plus de papiers pour le prouver se sont retrouvés du jour au lendemain en situation d’immigrés illégaux. Ce fut un traumatisme pour ces gens qui se considèrent citoyens britanniques à 100%.

Quoi qu’il arrive les acteurs principaux de l’épisode Brexit resteront dans les annales de l’histoire britannique, il faudra juste attendre un peu pour savoir si Nigel Farage, Boris Johnson ou Theresa May (liste non exhaustive) auront contribué à l’avancement ou au recul de la société britannique.

L’Histoire se souviendra du coup de poker des pro-Brexit qui ont su jouer sur l’angoisse des britannique vis-à-vis de l’immigration, aidés par une multitude de contre-vérités sur les coûts et bénéfices de l’adhésion à l’UE, par un piratage des esprits grâce à l’outil de manipulation ciblée qu’est Cambridge Analytica (9) et par la non participation d’un vaste ensemble de Britanniques qui pensaient impossible qu’une majorité pro-Brexit puisse se déclarer (17,4 millions de personnes ont voté pour le Brexit, sur un potentiel de votants d’un peu plus de 44 millions).

Tous les ténors du pro-Brexit ont depuis lors quitté le navire, laissant Theresa May (une anti-Brexit) se débrouiller face à l’UE. May est politiquement très fragile et pourrait être remplacée du jour au lendemain, mais bizarrement il se trouve que personne ne veut prendre son fauteuil. Elle occupe en effet une place sacrificielle: soit le Brexit se passe bien et elle pourra partir la tête haute, remplacée par l’un ou l’autre pro-Brexiter plus charismatique qui pourra clamer, une fois le sale boulot fait par d’autres, « je vous l’avais bien dit! », soit cela se passe mal et elle devra en assumer la responsabilité, même si ce n’était pas son projet.

Reste que les anti-Brexit n’ont pas dit leur dernier mot. Sadiq Khan vient se renforcer leurs rangs, et ils avaient déjà donné de la voix en juin dernier avec une marche pro-européenne à Londres regroupant des dizaines de milliers de gens (10).

La partie de poker touche à sa fin mais la main britannique est-elle encore voilée sous un possible bluff? Theresa May orchestre t’elle une mise en scène sur le dos des pro-Brexit visant à faire monter l’appréhension général vis-à-vis du Brexit et forcer un second vote? Est-elle vraiment résolue à faire le Brexit quoi qu’il en coûte, même avec un accord qui ne serait finalement qu’une façade et un risque d’émeutes, même sans accord qui plongerait le RU dans une phase d’incertitude dont nul – hors les très optimistes pro-Brexit – ne semble vouloir prédire les conséquences? Time will tell.

 

Notes:

(1) https://zerhubarbeblog.net/2018/03/18/brexit-poker/

(2) https://www.theguardian.com/politics/2018/jul/06/what-the-cabinet-has-agreed-at-chequers-brexit-meeting

(3) https://www.mirror.co.uk/news/politics/brexit-news-sadiq-khan-says-13254615

(4) https://www.theguardian.com/uk-news/2018/sep/17/four-in-10-people-think-multiculturalism-undermines-british-culture-immigration

(5) https://www.theguardian.com/uk-news/2018/aug/08/judges-uphold-decision-to-strip-rochdale-grooming-gang-members-of-citizenship

(6) https://www.globalcitizen.org/en/content/facts-migration-immigration-impact-uk-tabloids/?gclid=Cj0KCQjwof3cBRD9ARIsAP8x70PvEP0sQ9YfuNfNz7wrAerMuo4ECzpF9pHSiO8n0thmKsDPofO3TXIaAq7yEALw_wcB

(7) https://migrationobservatory.ox.ac.uk/resources/briefings/migrants-in-the-uk-labour-market-an-overview/

(8) https://www.theguardian.com/uk-news/2018/may/30/windrush-scandal-how-changed-uk-immigration-system

(9) https://zerhubarbeblog.net/2018/04/12/de-facebook-au-brexit-la-course-au-profil/

(10) https://www.theguardian.com/politics/2018/jun/23/brexit-protest-two-years-after-referendum

Publicités
No votes yet.
Please wait...

5 comments

  1. La droite prédatrice fait aussi monter les enchères: https://www.theguardian.com/politics/2018/sep/18/rightwing-thinktanks-unveil-radical-plan-for-us-uk-brexit-trade-deal-nhs

    No votes yet.
    Please wait...
  2. Le camp pro-Brexit tente de créer un « pont américain »: https://www.theguardian.com/politics/2018/sep/18/rightwing-thinktanks-unveil-radical-plan-for-us-uk-brexit-trade-deal-nhs

    No votes yet.
    Please wait...
  3. Tour de table autrichien: https://www.dw.com/en/brexit-deadlock-theresa-may-urges-eu-to-compromise/a-45566322

    No votes yet.
    Please wait...
  4. La situation de Mme May post-Salzbourg vue par le Guardian: https://www.theguardian.com/commentisfree/2018/sep/23/brexit-theresa-may-chequers-eu?CMP=fb_gu

    No votes yet.
    Please wait...
  5. Les paradis discaux, la solution du RU post-Brexit? http://www.atlantico.fr/decryptage/paradis-fiscaux-solution-royaume-uni-post-brexit-marc-roche-3511964.html

    No votes yet.
    Please wait...

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.